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Rokhaya Diongue
Une vie en zig-zag

mercredi 7 novembre 2012

A 29 ans, Rokhaya Diongue, mère d’une fillette de 2 ans est passée du métier de journaliste à celui de vendeuse occasionnelle au marché Hlm de Dakar.

Comment passe-t-on du métier de journaliste à celui de marchand ambulant ? Demandez à Rokhaya Diongue, elle vous répondra qu’il n’y a pas de sot métier du moment qu’il vous permet d’assurer une bonne éducation à votre enfant et de soutenir votre mari. Journaliste stagiaire à la radio oxy-jeunes pendant trois ans, cette native de Pikine, dans la banlieue dakaroise a dû abandonner les studios pour se dégoter un autre boulot dans les entrailles de l’étouffant marché Hlm. Trouvée derrière son étal à quelques jours de la Korité Rokhaya propose à sa clientèle une gamme variée de chaussures. Une expérience qu’elle renouvelle les veilles de Tabaski et de fêtes populaires. Pour cette mère d’un enfant de deux ans, la typologie des marchandises à écouler dépend des périodes. Si ce ne sont pas des chaussures à la veille des fêtes religieuses, des briques de jus, pots de mayonnaise, lait en poudre, habits pour enfants ornent sa modeste table. Modestes, ses recettes le sont également. « Ce boulot ne me permet pas de gagner beaucoup d’argent. Il me permet à peine d’assurer le transport et les petites dépenses de la maison puisque mon mari n’a pas beaucoup de moyens », confie Rokhaya. Mais loin de regretter son choix, elle affirme ne minimiser aucun boulot pour soutenir son mari et assurer une bonne éducation à son enfant.

La journée de Rokhaya n’est pas de tout repos. Elle quitte Pikine à 6h du matin pour ne retrouver son foyer qu’à 20h30. A ce rythme inhumain où trouve-t-elle le temps à consacrer à sa fille et son mari ? « Ma fille reste des fois, plusieurs jours sans me voir, regrette-t-elle. Avant de détailler : « Je quitte la maison à 6h du matin pour aller en ville chercher des produits, de là je me rends au marché où je reste jusqu’à 20H30 pour retourner à Pikine. Une fois sur place je fais le ménage et le diner avant de me couche vers 1h ».

Rien ne prédestinait cette native de Pikine, qui a arrêté ses études en classe de terminale, au commerce. Enfant de la banlieue, Rokhaya a eu une enfance normale. Issue d’une famille polygame, elle a 7 frères et sœurs de même père et mère. Dans sa famille elle est la seule à avoir atteint ce niveau dans les études. En effet, du collège Canada (actuel Serigne Cheikh Anta Mbacké) en 2000, où elle décroche le BEFM (Brevet de fin d’études moyennes), elle atterrit au lycée Seydina Limamoulaye de Guédiawaye où elle continue son cursus scolaire jusqu’en classe de terminale.

Très jeune, elle perd son père et symbolise l’espoir dans cet environnement familial où elle est la seule à poursuivre les études. Mais sa précocité et sa beauté font qu’elle a beaucoup de succès chez les hommes. Tombée sous le charme d’un d’eux et convaincue que ce dernier le laissera continuer ses études, Rokhaya s’engage dans un premier ménage polygame. C’était en 2002. Elle n’avait que 19 ans et était en classe de seconde. Elle continue les études mais bientôt surviennent les difficultés à allier ménages et études. « Je n’arrivais pas à suivre mes cours convenablement. C’était difficile d’allier le ménage et les cahiers d’autant plus qu’au fil du temps mon mari ne m’encourageait plus à continuer les études ».

Mars 2004, Rokhaya arrête ses études en classe de terminale. « La jalousie maladive de son mari toujours dehors » a eu raison de ses rêves. A l’image de beaucoup d’autres femmes Rokhaya, décrite comme une élève très brillante à l’école, est contrainte de céder aux désidératas d’un mari vieu jeu. « Mon mari me suivait partout et on n’arrêtait pas de se disputer à cause de sa jalousie excessive », s’emporte-t-elle, ajoutant : « il est de l’avis de ceux qui pensent que la femme doit rester à la maison ». Rokhaya devient femme au foyer. Mais au bout de deux ans elle se lasse de cette vie sans surprises et finit par persuader son homme de la laisser suivre une formation en journalisme à la radio communautaire Oxy-jeunes.

Ainsi débute pour elle une nouvelle vie entre micros, fils, bancs de montage, reportages. Pendant trois mois elle partage les rigueurs de la formation en interne avec des célébrités de la bande Fm ou de la petite lucarne telles Lamine Samba de la Tfm, Ahmed Aïdara et Ndéye Khady Thiam de Zik fm. Mais à peine six mois passés dans l’atmosphère des reportages et du contact humain chaleureux, les vieux démons du ménage refont surface avec à la clé un divorce inévitable. S’en est suivi un petit break avant qu’elle ne reprenne son boulot à la radio en tant que stagiaire. Deux années passent mais dans la galère. Car dans les radios communautaires le bénévolat est la règle. « Durant cette période je ne recevais que 5000 FCFA de prime de transport par mois », explique-t-elle, amère. Retournée à la maison familiale entre temps sa famille ne comprend pas qu’elle travaille à la radio sans participer aux dépenses quotidiennes. La cohabitation avec la famille devient difficile. « Quand les gens voient que tu travailles quelque part, ils pensent que tu gagnes bien ta vie alors qu’il n’en est rien », dit-elle avec courroux. Pour la deuxième fois elle quitte la radio. Non sans regrets. Elle parle de son départ de la radio avec émotion. « J’aimais beaucoup mon métier mais j’étais contrainte d’arrêter faute de moyens », lance-t-elle avec un trémolo dans la voix.

En 2009, elle se remarie et rejoint le domicile familial de son conjoint. Mais c’est sans compter avec les relations heurtées avec sa belle famille. Au bout de deux ans, en compagnie de son mari, elle trouve une chambre en location à Pikine. Mais face aux difficultés d’un mari qui peine à joindre les deux bouts, elle se résout à se lancer dans le commerce. Là commence la deuxième vie de Rokhaya qui ne perd toutefois pas espoir de trouver un boulot plus en conformité avec son profil. « Je ne peux pas me payer le luxe de financer ma formation, aussi j’ai fait le concours d’entrée à l’école des sages-femmes d’Etat, à la police, … sans succès ». Dans sa voix, aucun signe de lassitude n’est perceptible. Baisser les bras, ne fait pas partie du vocabulaire de Rokhaya.

Kady Kandé Baldé (Stagiaire)

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