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MOYENS DE SURVEILLANCE INSUFFISANTS
La pêche en danger

lundi 5 août 2013

Surexploitées par l’industrie de la pêche, les ressources halieutiques sénégalaises sont en danger. Par manque de moyens, les autorités peinent à faire respecter la zone économique exclusive. Pourtant, la protection des poissons et autres crevettes est vitale pour une majeure partie du pays ; et pourrait rapporter gros à l’Etat, qui perd chaque année entre 50 et 250 milliards de FCFA à cause de la fraude.

En fin d’après-midi, les pirogues affluent sur la plage de Yoff. Comme leurs parents, grands par- ents et autres aïeuls, les pêcheurs débarquent avant d’aller vendre les produits de la mer dans le proche marché aux poissons. Une flopée d’adolescents court en direction d’une embarcation qui accoste sur le sable, s’empressant d’aller aider le pêcheur à remonter son bateau en haut de la plage, en le faisant glisser sur de vieilles bouteilles de gaz rouillées. Des centaines de bateaux multicolores sont alignées, attendant le prochain départ et la pêche qui va avec. Pourtant, aux dires de tous, le commerce est moins juteux qu’avant : les prises sont de moins en moins importantes.

Souleymane, pêcheur depuis une vingtaine d’années, dit remonter dans son filet « deux fois moins de poisson qu’il y a dix ans ». Un problème commun à tous les pêcheurs sénégalais, de Saint-Louis à Cap-Skiring en passant par M’bour. Les ressources diminuent, c’est désormais une évidence. Le poisson, première source de protéines pour les Sénégalais, est massivement pêché depuis des générations. Une exploitation qui ne posait pas de problèmes jusqu’aux dernières décennies. Mais l’avènement de la pêche industrielle et les prélèvements massifs représentent désormais un grand danger pour les ressources halieutiques. Danger pour l’environnement, mais aussi pour la population sénégalaise. Selon les estimations des ONG et du Gouvernement, ce sont quelque 600 000 personnes qui travaillent au Sénégal dans le secteur de la mer et qui dépendent donc directement de la capacité des océans à fournir du poisson.

Mais aujourd’hui, les stocks sont surexploités. Le niveau de prélèvement actuel est supérieur à la capacité de reconstitution de certaines espèces. Si requins et autres raies sont en danger, l’espèce emblématique de cette problématique reste le thiof, au centre de la dernière cam- pagne de Greenpeace. Ahmed Diamé, chargé de campagne de l’ONG environnementale, explique : « 75% de la population de Thiof a disparu. Si l’on continue à en prélever à ce rythme, l’espèce risque s’éteindre. Il faut laisser le temps aux espèces de se reconstituer, au lieu de les prélever sans limites ».

Des limites, le Gouvernement en impose pourtant. L’octroi de licences de pêche est le principal mode de contrôle des ressources : chacun des 126 navires industriels autorisés dans la zone économique exclusive (chiffre DPSP) paye annuellement une redevance en fonction de sa capacité de stockage. Une redevance qui va de 7000 FCFA par tonneau de jauge brute (TJB, environ 3m3) à plus de 70 000 FCFA, en fonction du type de bateau, du fait qu’il soit équipé ou non de congélateurs et des espèces qu’il pêche. L’addition peut très vite grimper, quand on sait que les plus gros chalutiers, souvent des étrangers, ont des capacités de plusieurs milliers de TJB. L’Etat contrôle aussi les filets pour permettre aux espèces de grandir et, donc, de se reproduire. Les filets ont une taille de maille minimale, en dessous de laquelle les pêcheurs encourent une amende. Enfin, des zones de protection existent, dans lesquelles les navires ne peuvent pêcher, afin de permettre aux poissons de se reproduire.

FILETS NON REGLEMENTAIRES, PêCHE EN zONE INTERDITE... LES INFRACTIONS SONT LEGION

Des mesures importantes, mais qui selon M. Lam, secrétaire général du Syndicat national des agents de la pêche, « ne sont pas suffisantes ». « Il est fréquent qu’un bateau prenne une licence de pêche pour petits poissons, qui ne coûte pas grand- chose ; et qu’il pêche des espèces telles que le thon ou l’espadon, pour lesquelles la redevance est beaucoup plus élevée », s’offusque-t-il. Selon lui, les tailles minimales des mailles des filets ne sont pas non plus toujours respectées : « Certains pêcheurs utilisent des filets de moins de deux millimètres, qu’ils mettent dans des filets légaux, histoire de passer inaperçus... Avec des mailles aussi fines, même le sable a du mal à passer, alors imaginez les petits poissons ! ». Des phénomènes qui, selon lui, touchent aussi bien les petits navires locaux que les grands bateaux étrangers. Le trophée du plus gros pillard revenant, selon lui, aux bateaux qui entrent dans la zone de pêche exclusive sénégalaise sans autorisation. « Certains ont une licence de pêche en Gambie et viennent, la nuit, dans les eaux sénégalais- es pour profiter illégalement de notre pois- son ». D’autres ont une licence en Guinée Bissau et en Mauritanie, et profitent du trajet entre les eaux territoriales des deux pays pour pêcher dans les zones qui leurs sont interdites, quasi impunément, au vu de la difficulté des contrôles.

« La fraude existe. Et ce, malgré les mesures de surveillance », explique Bassirou Diarra, chef de la division d’inspection et de contrôle de la Direction de la protection et de la surveillance des pêches (DPSP). Les tentatives sont mêmes nombreuses pour essayer d’endiguer ce phénomène qui menace, à terme, l’économie sénégalaise et les ressources halieutiques de la région. Le concept « SCS » (suivi, contrôle, surveillance) a été mis en place par la DPSP afin d’endiguer les fraudes. Il met en œuvre plusieurs out- ils. Depuis 2006, chaque navire de pêche présent dans les eaux sénégalaises doit avoir une balise de surveillance par satellite. A l’étage des bureaux de la DPSP, sur la corniche ouest de Dakar, face à une baie vitrée ouverte sur la mer, des écrans d’ordinateurs surveillés jour et nuit affichent les trajets de tous les bateaux présents dans les eaux sénégalaises, pour peu qu’ils aient une balise. Car c’est là que le bât blesse : pour qu’un navire soit contrôlé depuis les côtes, son système de surveillance doit être activé. « Or, un navire présent illicitement dans les eaux du pays prendra forcément soin de désactiver sa balise », affirme Ahmed Diamé de Greenpeace. Il ajoute : « Le Sénégal n’a que peu de moyens pour surveiller ses eaux territoriales ; et quand bien même un bateau serait surpris à frauder, l’amende pour défaut de VMS est de 3 à 5 millions de FCFA, une broutille pour les gros chalutiers russes ou européens ». Des dires à moitié confirmés par Bassirou Diarra (DPSP) : « Nous disposons de quatre vedettes de 12m et de deux bateaux de 20m, pilotés par la marine nationale. Mais ces bateaux n’ont pas une autonomie suffisante pour pouvoir contrôler efficacement les navires au large de nos côtes ».

BATEAUX ET AVIONS DE SURVEILLANCE PEU OU PAS UTILISES

Malgré une flotte de six navires, « un seul sort tous les jours, parfois deux, mais rarement plus » par faute de moyens. En théorie, la DPSP dispose aussi d’avions pour contrôler les eaux du pays. En théorie seulement, puisque ceux-ci sont cloués au tarmac depuis des années, faute de réparations. La surveillance aérienne se résume donc aux cinq heures mensuelles « offertes » par l’armée française aux inspecteurs de la DPSP. Durant le vol mensuel, un observateur sénégalais monte à bord d’un vaisseau de l’armée française pour constater la présence ou non de bateaux illégalement présents. « C’est plus de la dissuasion qu’autre chose », affirme le chef de la division d’inspection et de contrôle. Le manque de moyens maritimes et aériens force la DPSP à instaurer une majorité de contrôles dans le port. Les inspecteurs visiteraient « tous les navires de pêche » qui y accostent. Ils contrôlent les poissons pêchés, les autorisations des navires, ainsi que la taille des filets. « Ce sont des contrôles importants, qui sont désormais obligatoires », affirme le chef de la division d’inspection et de contrôle, Bassirou Diarra. « Ils permettent parfois de relever des infractions. C’est une bonne chose d’avoir instauré ces contrôles à terre », s’enthousiasme-t-il. Mais pour l’agent de la DPSP, la surveillance la plus efficace reste celle d’observateurs montant régulièrement à bord de certains bateaux de pêche. Ils peuvent ainsi s’assurer que le navire ne sort pas des zones où la pêche est légale et qu’il ne capture que les bons poissons, dans les quantités pour lesquelles l’armateur a payé sa licence. Des observateurs souvent critiqués et régulièrement accusés de corruption. A la DPSP, on le concède : « il a pu arriver que certains subissent des pressions », mais selon l’organisme de surveillance, « la majorité des observateurs reste intègre et fait son travail de manière efficace ».

UNE SURVEILLANCE PARTICIPATIVE POUR CONTRER LE MANQUE DE MOYENS

Face au manque de moyens, les autorités sénégalaises s’organisent. Toutes les stations de surveillance côtière sénégalaises ne disposent pas d’embarcations. Pour combler ce déficit, elles ont trouvé une parade : ce sont les pêcheurs qui se sur- veillent entre eux, à deux échelles. Dans la pêche artisanale, les Sénégalais se sont organisés pour faire respecter les quotas. « On a mis en place un système de cogestion et de surveillance participative », explique M. Diarra. Certains pêcheurs sont élus par leurs pairs pour surveiller l’activité des petits ports qui fleurissent sur les 718 km de côtes du pays. En cas de non respect des règles, ces élus peuvent rappeler à l’ordre leurs confrères, ou les signaler aux stations de surveillance côtière. « Ce système fonctionne bien, malgré sa précarité », analyse Bassirou Diarra. « Il faut en permanence faire attention à la délation. Le milieu de la pêche, c’est une multitude de gros égos à gérer. On se méfie un peu de dénonciations qui seraient dues à la jalousie d’un pêcheur qui ramène moins de prises que son voisin ». Mais la surveillance se fait aussi vis-à-vis des chalutiers qui prélèvent massivement le gagne-pain des artisans-pêcheurs. Pour ce faire, ils observent les gros bâtiments ; et lorsqu’ils soulèvent des irrégularités depuis leurs pirogues, les artisans n’hésitent pas à prendre des notes, voire des photos, pour les transmettre à la DPSP qui agit ensuite. Une organisation qui, depuis sa mise en place, a permis aux autorités d’arrêter quelques contrevenants. Mais, si le système de surveillance se révèle parfois efficace en 2012, ce sont 47 navires qui ont été arrêtés pour des infractions plus ou moins graves - il reste tout de même absolument insuffisant. L’an dernier, ce sont 436 millions de FCFA d’amendes qui ont été perçus par l’Etat. Une somme importante, mais qui reste marginale face aux pertes supposées. Les estimations basses tablent sur 50 milliards de CFA volés chaque année, quand les plus pessimistes font état de plus de 250 milliards de pertes... Face à ces chiffres, l’agent de la DPSP fait un seul constat : « nous manquons clairement de moyens pour pouvoir réellement contrôler nos eaux ».

Bastien RENOUIL (Stagiaire)

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