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CHRONIQUE DU JEUDI
Que reste-t-il de l’uniforme ?

lundi 5 août 2013

A u début du XXe siècle, même la France métropolitaine, notre mère patrie, ne disposait guère d’organisation de police judiciaire, la seule que Clemenceau reconnaît à une démocratie, en dehors de Paris et quelques grandes villes. Le souci d’efficacité et de proximité des policiers auprès des populations est né à la municipalité de Paris pour inspirer en Afrique occidentale française, le passage d’une police de conquête et de pacification à une police d’ordre public. Dans son essai sur l’histoire de la police, Bénédicte Brunet-La Ruche réalise que les impératifs de conquête et de pacification qui ont prévalu jusqu’à la fin de la première guerre mondiale cèdent le pas à une crainte plus diffuse de la mobilité des populations colonisées et des échanges. Ces appréhensions ne sont pas spécifiques à l’AOF ; elles trouvent leur expression première en métropole. Le processus de construction du crime, d’objet juridique en objet scientifique puis politique, émerge en effet sous la IIIe République. Toujours est-il que les aborigènes développent une psychose chronique de l’uniforme de police. Un redoutable symbole de l’autorité de l’Etat. Plus tard, lorsqu’il incarne la justice, les mœurs de la vertu lui appartiennent de fait comme la discipline en béton armé qui l’a pour ainsi dire distingué depuis les années d’indépendance. Avec cette réputation, la police héritée de l’époque coloniale était tout le milieu des termes de la retenue d’Aristote : Devenir juste en modérant le désir par la raison.

Les privilégiés de l’uniforme ont été mordus par un virus dangereux ces dernières années si bien qu’ils sont en passe d’être les premiers infracteurs des valeurs dont ils sont destinés à être les premiers gardiens. La corruption pour ne pas la citer, par-dessus toutes ses typologies n’a plus de définition exacte sous le couvert de l’uniforme. Patrick Dobel se risque à l’établir comme la perte de l’aptitude à la loyauté pour en dire le moins. En réalité, l’image anormalement amorale que renvoie la poli- ce d’aujourd’hui est aux antipodes de son essence. Comme si l’échafaud de l’Etat de droit s’effondrait chaque jour sous nos yeux. Dans son plaidoyer pour combattre la corruption au cœur de la police, l’avocat Haïtien Me Patrick Mackintosh s’en prend d’abord à la police parce que dit-il, l‘empire de la corruption trouve ses fondements dans l’incapacité des dirigeants à com- battre l’impunité qui alimente l’insécurité pour la faire renaître sous d’autres formes. Le phénomène de l’impunité étant défini par l’absence d’investigation, de jugement et de réparation des violations flagrantes. Toute démarche qui incombe fatalement à la police.

Et Ciceron de regretter ici que les lois ne sont rien sans les hommes qui les font respecter. Il ne nous est d’aucun droit de juger la police. Faite d’Hommes. De la chair faible. Mais lorsque le rapport de Transparency International au-delà de toute controverse établit le taux de pot de vins à 55% dans notre société, c’est qu’il faudra bien des générations pour rattraper l’introspection du discernement. Il ne reste plus que la responsabilité de l’Etat. La quête de la vertu sous le bâton de la puissance publique n’a rien d’une panacée. Face à une police corrompue jusqu’à la moelle, l’Etat du Kenya craignant pour l’effondrement total des valeurs sociales entreprit en 2004 d’augmenter les salaires des agents des forces de l’ordre. La mesure enivra les dérives du système si bien que la répression était le passage obligé vers le retour à un simulacre de neutralité républicaine. La vie de flic ripou est une lapalissade dans les pays comme le Nigéria où faute de discrétion hypocrite à la sénégalaise, le mal passe pour un usage caractéristique de sa société. Personne n’a corrigé ses avatars pour raffermir la confiance des habitants contre l’action des criminels. Me Mackintosh est convaincu de ce que si tout le monde est conscient que la corruption est ravageuse, et qu’on trouve ses empreintes partout, la première démarche si on veut vraiment la juguler serait de la dénoncer afin que disparaissent les scandales. Et que les esprits drapés sous l’uniforme de la République obstruent les gangrènes qui irradient les systèmes de gouvernance. Car la justice de Vilaire ne vit pas de scandale, mais elle en meurt.

C’est aussi à coups de scandales que le respect de l’uniforme engage la responsabilité de l’Etat. Le commissaire Ibrahima Diallo aussitôt nommé, aussitôt limogé ; Abdoulaye Niang devient le patron de la police. Parmi les scandales qui ont peut- être emporté Diallo, figure celui du marché des passeports numérisés. La presse susurre un scandale financier portant sur un pactole de 118 milliards de francs CFA. Avec une « violation flagrante de tous les textes qui régissent la passation des marchés publics« , selon les mots d’un rapport d’audit de la Cour des comptes. Du nouveau directeur de la police nationale, Abdoulaye Niang, des langues indiscrètes disaient qu’il était choisi par défaut du fait que les autorités peinaient à décrotter l’oiseau rare dans l’immédiat à cause des crises de compétences et de probité qui avarient la police nationale. Vrai ou faux, la succession d’alternance au poste dans un délai si drôle fait plaindre l’uniforme de la police. S’y ajoutent les complaintes des élèves agents de police qui en veulent à leur directeur. « ...Nous sommes plus en renfort dans les commissariats ou au stade que dans les salles de classe et cela impactera forcément sur nos carrières » alertent-ils dans la presse si bien qu’ils rivalisent d’urgence avec le trafic des drogues parmi les premières patates chaudes sur la table de la nouvelle patronne de la police.

Bien entendu, la République ne cédera guère à tous les humeurs tout comme il n’était pas de la prérogative du commissaire Keita de recommander, fût-il juste de dénoncer ; mais au moins une fois la pépinière vulnérable, le problème s’avère entier. Or le ministre de l’Intérieur, l’irrépréhensible général au parcours d’exception, a récemment indiqué à Thiès qu’« un véritable problème d’effectif se pose dans la Police sénégalaise « , soulignant la nécessité de « développer des programmes de remise à niveau, dans le but d’aider ce service de sécurité à mener sa mission de sécurisation des personnes et des biens« . Une démagogie peu efficace puisqu’on ne compte plus les déviances qui ont filé des mailles de la police pour un pot de vin à toute échelle. Discothèques et restaurants d’activités douteuses ou dangereusement impudiques aux almadies n’ont-ils pas prospéré sous le couvert de la police ? Les témoignages des dévergondés inondent la presse sans plus émouvoir. Entre lobbies, vengeance et fuites en avant au sommet de l’Etat, il faudra bien toucher le problème du doigt pour que la gouvernance vertueuse passe l’étape de la simple théorie.  Godlove Kamwa
[email protected]

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