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Marché de suppléments vitaminiques au Sénégal
Il était thune* fois les compléments alimentaires

mardi 29 novembre 2011

En dépit de la controverse sur leur efficacité et leur utilité, le marché des compléments alimentaires se porte bien au Sénégal. En provenance des Etats-Unis ou de la Chine, ces compléments nutritionnels se sont incrustés dans les habitudes thérapeutiques des Sénégalais en dépit de leur coût exorbitant.

Un jeudi après midi au quartier général de Forever living products Sénégal (Flps). Le va et vient est frénétique. Tout le monde est au pas de charge. Il est un peu plus de 16 heures mais le siège grouille encore de monde. Les distributeurs sont venus qui pour s’occuper de leur avancement, qui pour se réapprovisionner en produits en tout genre. Depuis la bouteille de miel très prisé, à la barquette de chocolat en passant par les lotions, la pulpe d’aloès, les dentifrices, jusqu’aux vitamines pour fortifier le système cardiovasculaire. Tout y passe ! Une fois le visiteur arrivé sur les lieux, la première offre qui lui est faite est de l’enrôler dans l’armée de distributeurs de compléments alimentaires de cette succursale du géant américain qui a fait son succès…mercantile avec l’exploitation et la commercialisation du gel extrait et stabilisé de l’Aloès Barbadensis miller. Le discours des distributeurs est invariablement le même : « Venez assister, samedi prochain, à la présentation d’opportunités d’affaires », vous lance-t-on, comme mot de bienvenue. Ici, comme chez tous les marketeurs, l’agressivité est la marque de fabrique. Plus qu’une habitude machinale, la promesse de « bénéficier d’une retraite… complémentaire conséquente, de vous rendre millionnaire », bref de vous dessiner un avenir « plus radieux » grâce au business des compléments alimentaires, est une religion. Une générosité minée par l’intérêt. Car pour les membres de cette société fondée sur le marketing de réseau, les compléments alimentaires, c’est d’abord et avant tout un business… florissant. Et aucun pré requis ni compétence médicale n’est nécessaire pour intégrer les rangs des distributeurs de compléments alimentaires. « Toute personne majeure, saine d’esprit et capable de transmettre fidèlement le message de Forever peut être agent de distribution. Aucun niveau d’étude, ni formation n’est requis », confirme le responsable marketing de Forever living Sénégal, Oumar Sall.

A ses yeux, cette ouverture tient de l’idéologie du fondateur de la société, l’Américain Rex Morgan, « qui avait à cœur d’offrir une opportunité d’affaires à tous ceux qui veulent s’en sortir ». Toutefois, le marketeur en chef de cette société qui propose une palette de 300 produits reconnaît que cette permissivité peut être la porte ouverte à tous les abus. Il avoue l’impuissance de la société à contrôler les éventuels mauvais messages transmis par les distributeurs. Tel celui de ce distributeur qui, vantant les propriétés thérapeutiques d’un produit, le présentait comme pouvant guérir aussi bien l’hypertension que l’hypotension. Un discours qui ne vaut pas tripette. Qui plus est, dans la vente de ce type de produits, toutes les allégations faisant état de prévention, de traitement ou de guérison d’une maladie sont interdites. Ce qu’admet d’ailleurs Oumar Sall. « Toute allégation thérapeutique est prohibée car nous commercialisons des compléments alimentaires et non des médicaments, mais nous ne pouvons pas contrôler les mauvais messages véhiculés par nos 19 000 distributeurs répartis entre le Sénégal, le Mali, la Guinée », reconnaît-il. Poursuivant, il se fait plus catégorique : « ces produits ne doivent même pas être exposés dans les officines de pharmacies ». Une profession de foi qui ne résiste pas à l’analyse du discours des distributeurs qui ont l’habitude de présenter les compléments alimentaires comme des médicaments en mesure de traiter tous les maux. Même chroniques. C’est pourquoi, tranche le docteur en pharmacie, Alioune Diouf, distributeur de compléments alimentaires de la marque chinoise Tianshi : la formation est incontournable. Car conseiller des compléments alimentaires ne s’improvise pas. Dr Diouf reçoit dans sa boutique, Tianshi Fallou, sise à la gueule tapée, au milieu d’une gamme de produits allant des tisanes apaisantes, suppléments en calcium, fer, ginseng, oméga 3, vibromasseur, tapis de massage. Ce docteur en pharmacie qui a une expérience de près de 10 ans de pharmacien d’officine ne tarit pas d’éloges à l’endroit des compléments alimentaires. Une certitude sur leur « efficacité » que n’ébranlent pas les études faites récemment comme celle faite sur des femmes et révélant que certaines multivitamines sont inutiles et accroissent légèrement leur risque de mortalité. Que les compléments alimentaires sont « nutritionnellement inutiles ».

Discours ambigu

Pour les tenants de cette thèse comme le Docteur Jacques Fricker, auteur de l’ouvrage La vérité sur les compléments alimentaires, « les compléments alimentaires ne sont pas indispensables ». Fricker de dénoncer « le paradigme plus, c’est mieux » soulignant la nécessité de « manger de façon équilibrée et diversifiée » pour pallier certaines carences nutritionnelles. Une attitude qui permet, dit-il, « d’acquérir l’ensemble des éléments essentiels ». Comme un écho favorable, une étude faite en France par l‘Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) citée par l’Afp, indique « qu’une alimentation équilibrée suffit à apporter tous les nutriments nécessaires à la santé ».

D’autres réserves sont émises par cette étude qui souligne « l’absence de bénéfice démontré à consommer des compléments alimentaires ». Ces travaux vont même plus loin en révélant le « manque d’études qui permettraient, lors de prises régulières et prolongées, de montrer leur innocuité et les signalements d’effets indésirables susceptibles d’être liés à leur consommation qui ont été rapportés ».

En contrepoint, le docteur en pharmacie, Alioune Diouf, qui a soutenu sa thèse de doctorat sur le nguiguiss (Piliostigma Reticulatum), mais a préféré ouvrir une boutique de compléments alimentaires à la place d’une officine de pharmacie, ne partage pas ces affirmations. « Le seul fait d’émettre l’idée que ces produits sont inefficaces relève de l’ignorance », croit savoir le Dr Diouf, Il fonde sa certitude sur les résultats probants obtenus avec ses formules. Elles sont « appréciées par une clientèle éclectique composée de toutes les couches socio professionnelles du pays. 90% d’entre elles viennent consulter après un passage infructueux dans le système sanitaire classique ». Comme gage d’efficacité des produits, cet adepte de la médecine préventive avance : « les produits Tianshi respectent les normes mondiales et bénéficient de toutes les autorisations pour entrer régulièrement sur le territoire national. Et en tant que pharmacien, je m’assure que le produit est bien formulé et respecte les normes ». De son côté, le responsable marketing de Flps répond à ceux qui doutent de l’efficacité des compléments alimentaires par les résultats financiers « satisfaisants » affichés par la société. « Le chiffre d’affaires de Forever living international est de 2500 milliards de FCFA. Ceci est un voyant assez explicite de l’efficacité de nos produits. De plus, ils sont certifiés par le conseil scientifique de l’aloe », s’enorgueillit Sall. Il ajoute que les compléments alimentaires distribués sont « naturels et sans éléments chimiques ». Sauf que, de l’avis de certains chercheurs, ce n’est pas parce qu’un produit est naturel qu’il est sans danger.

A la lisière entre médecine allopathique et phytothérapie, les compléments alimentaires contiennent des plantes ou des extraits de plantes mais ne sont pas soumis à des contrôles a priori ni a posteriori, comme c’est le cas pour les médicaments et n’ont pas besoin d’autorisation de mise sur le marché pour être introduits au Sénégal. Mais le problème avec les additifs alimentaires reste le niveau de preuves pour les propriétés annoncées. En effet il leur est fait le reproche de n’être pas testés chez l’homme dans les conditions normales d’utilisation, ni chez les animaux. En outre, « les études cliniques, quand elles existent, sont très discutables, car elles sont menées sur un petit nombre de personnes. Il n’existe pas de groupe témoin, les études ne sont pas publiées dans des revues scientifiques », nous renseigne-t-on.

Affaire de sous

Même s’il reconnaît l’absence de toxicovigilance concernant les compléments alimentaires, le Dr Alioune Diouf admet toutefois assurer le suivi de ses malades pour être sûr de l’innocuité de ses produits. Quoiqu’il en soit, le Dr Diouf ne doute pas un instant de l’efficacité des suppléments en vitamines et nutriments « nécessaires pour assurer l’entretien du corps ». « Les Sénégalais entretiennent leurs voitures, leurs maisons, mais oublient d’en faire autant pour leur corps », se désole-t-il. Avant de prévenir que les compléments alimentaires et les médicaments ne sont pas incompatibles. « Ils ne sont pas concurrents », soutient-il. « Aussi j’insiste, toutes, pour que les patients qui viennent me voir continuent leur traitement ». Appelant les agents de santé à en faire usage, et rappelant la complémentarité entre les médicaments classiques et les compléments alimentaires, il estime que l’objectif ultime est la guérison. Aider à retrouver la santé ? Oui, mais faire également du profit.

A Forever living products, ce n’est pas seulement la santé chancelante des Sénégalais qui angoisse et fait courir les distributeurs. Les marges bénéficiaires, de 30 à 40% sur les produits, les bonus qui sont fonction de l’importance des ventes, mais également du niveau où l’on se trouve dans la pyramide du réseau tissé, sont également de bons stimulants. Une attitude encouragée par une industrie qui pèse 20 milliards de dollars par an aux États-Unis, estime-t-on. D’ailleurs, le Dr Diouf reconnaît bien s’en sortir. « Le système vaut de l’or, on s’en sort bien », sourit-il. Guérir ? Oui, mais à quel prix ? Car les compléments alimentaires commercialisés au Sénégal ne sont pas à la portée du Sénégalais moyen. En témoigne le produit phare de Flp, la pulpe d’aloès, dont le flacon d’un litre ne coûte pas moins de 13 000 FCFA. Quant au pack, il se négocie à 259 500 FCFA. De même, le coût des traitements proposés par le Dr Diouf varie entre 25 000 FCFA et 100 000 FCFA, « et même des fois, plus », indique sans sourcilier le pharmacien. Pas troublé par ces montants exorbitants nécessaire pour « se rétablir », il lance : « je ne regarde pas la calculette, ce qui m’intéresse c’est l’efficacité du traitement et puis la santé n’a pas de prix ». Bien sûr que la santé n’a pas de prix, mais un coût. Quelques fois exagéré. L’angoisse des malades soucieux d’être délivrés d’un mal chronique ou confrontés à l’échec thérapeutique de leur traitement classique ou encore aux difficultés de diagnostic étant la porte ouverte à tous les abus. Des malades qui se révèlent être un gros coup pour peu qu’on sache profiter de leur détresse et leur ignorance.

* Repris du titre d’un article de Canard enchaîné, Il était thune fois Sarko dans lequel était dénoncé le fait que le mandat de Nicolas Sarkozy soit imprégné en tout par l’argent.

Mamby DIOUF


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