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ENFANTS TISSERANDS A DAKAR
Un business cousu de fil blanc

samedi 23 juillet 2011

C’est au vu et au su de tous, derrière le commissariat de Police de la Médina que des enfants travaillent déjà comme des hommes. La Gazette est allée les rencontrer afin d’examiner, sous toutes ses coutures, cette situation qui perdure encore dans une capitale telle que Dakar. Reportage.

L­’image est la plus ordinaire pour un habitué, mais, tout au moins, étrange pour un néophyte. À Dakar, dans la rue 73 sur la route de Fann, faisant la jonction entre le quartier de la Gueule Tapée et de la Médina, plus d’une vingtaine d’enfants tissent toute la journée. C’est ici, dans cette rue perpendiculaire à l’avenue Cheikh Anta Diop, que plus d’une centaine de mains et de pieds s’activent pour broder ces fameux pagnes mandjak, appelés « Bañingët manjak » ou « sëru njaago », en wolof. Ce sont les familles Pépels (ou Papels), originaires de Guinée-Bissau, qui vivent depuis déjà plusieurs dizaines d’années à Dakar de ce travail méticuleux dont ils sont, avec les Mandjak, les spécialistes. Ce tissage, au départ originaire des îles du Cap Vert et introduit par les portugais au début du XVIe siècle, a pratiquement disparu des îles à la fin du XIXe siècle pour considérablement se développer sur le continent au profit des communautés de Guinée Bissau telle que celle-ci. La tradition s’est perpétuée. Comme une chaîne sans fin, les hommes transmettent, avec fierté, les rudiments du tissage à l’ornement broché à leurs enfants.

Sans répit, et bien souvent comme aujourd’hui sous un soleil de plomb, hommes et jeunes garçons tissent silencieusement sur le trottoir de gauche comme de droite. Le ballet des mains qui s’entrecroisent concordent harmonieusement avec la danse des pieds. Tout ceci s’effectue dans une belle symphonie sans effort apparent. Hommes et enfants travaillent en cadence pour entremêler les fils et, au bout, la magie apparaît sous la forme d’une bande multicolore aux reflets étincelants ou scintillants selon le type de fil utilisé. On ne peut qu’être subjugué par la maestria des maîtres artisans qui s’ingénient sur des machines d’une autre époque. Nous interrompons le ballet d’un tisserand pour le plonger dans nos interrogations. La communication s’annonce dès le premier abord d’ores et déjà difficile. La méfiance est prégnante et, lusophones d’origine, rares sont ceux qui maitrisent suffisamment une des langues pratiquées au Sénégal. Les échanges avec les rares tisserands qui accepteront de nous répondre ne se feront donc pas en français mais avec quelques mots de wolofs appris sur le tas. Le dialogue est, bien évidemment, d’autant plus compliqué lorsque qu’il s’agit de questionner ces hommes sur les conditions de vie de ces enfants aux visages innocents. Alors que le travail des enfants est officiellement reconnu comme illégal et constamment condamné au Sénégal comme dans beaucoup d’autres régions du monde, il y a l’immense fossé qui réside encore aussi bien entre théorie et pratique qu’entre paroles et actes.

Une exploitation en famille

Le premier homme qui accepte de nous répondre s’appelle Waran*. Comme la plupart des Pépels, il est originaire de la région côtière de Biombo limitrophe de Bissao, où il retourne autant que faire se peut depuis trente ans. Né en 1969, il commence à tisser dès l’âge de 10 ans et part pour Dakar quelques années après. Il tisse en moyenne, comme la majorité des autres adultes, six mètres par jour.

Mais, la conversation à laquelle celui-ci se prêtait jusque là avec plaisir se complique dès les premières questions concernant les enfants. Alors que la plupart des adultes de l’atelier refusent de nous répondre, il se résout finalement, après quelques minutes, à nous donner quelques explications. Les trois jeunes garçons tissant dans son atelier sont alors, selon ses dires, ses propres neveux, auxquels il enseigne lors des vacances scolaires toutes les ficelles du métier, au propre comme au figuré. Ainsi, malgré les longues journées de ces bambins, travaillant le fil de 8 heures à 18 heures sans la moindre rémunération, hors de question pour cet homme d’une cinquantaine d’années de parler d’exploitation. Au contraire, Waran affirme que, s’ils travaillent dès aujourd’hui sous sa tutelle, c’est afin de mieux préparer leur avenir. « Ce n’est pas la peine de les payer car nous faisons partie de la même famille. Nous profitons tous de ce travail et, leur priorité est actuellement d’apprendre, explique-t-il. Si je n’avais pas moi-même appris si jeune, je n’aurais pas eu autant d’aisance à tisser aujourd’hui. Je ne regrette rien », ajoute-t-il.

Reproduisant ce qu’il a lui-même vécu, celui-ci semble alors persuadé que ces connaissances leur permettront, dans le futur, de prendre aisément en charge leur famille, et cela bien plus qu’en étant allé à l’école. C’est ainsi sous couvert d’une prétendue filiation que ces enfants ne seront, bien souvent, jamais payés jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte. Pourtant, la Charte africaine des droits et du Bien-être de l’enfant, tout comme le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, réclament tous deux la protection contre l’exploitation aussi bien économique que sociale par l’application de mesures spéciales de protection et d’assistance, sans discrimination aucune, pour des raisons de filiation ou autres.

Avec un pagne par jour de tissé, d’une valeur de 10 000 FCFA, les bénéfices que ces « neveux » génèrent, le doigt sur la couture du pantalon, sont eux, bel et bien réels. Si l’âge n’est pas un critère quand il s’agit de tisser, force est de constater qu’il en est un lorsqu’il s’agit de payer.

Omerta

Ce sont d’ailleurs les questions sur l’âge de ces enfants qui semblent le plus donner du fil à retordre aux adultes. En effet, dès qu’il s’agit d’obtenir des détails précis sur l’âge et le quotidien de ses neveux, Waran s’emmêle aussi bien dans ses fils que dans ses explications. Ils seraient, en classe de quatrième en Guinée, âgés entre 15 et 16 ans et tisserands au Sénégal, le temps des vacances scolaires...Malgré notre bonne volonté, tout prête alors à croire que cette histoire est cousue de fil blanc : le visage enfantin de ces garçons paraissant bien en dessous de l’âge prétendu, ce même âge qui ne correspond en rien à celui d’un élève de quatrième et, les vacances scolaires invoquées pour l’apprentissage semblant avoir commencé bien avant fin juin… Si obtenir l’âge réel de ces garçons reviendrait à chercher une aiguille dans une meule de foin, toutes ces tentatives de justifications prêtent à penser que cet homme est parfaitement conscient de l’illégalité de ses pratiques.

La discussion que nous parvenons à entamer avec un garçon issu du même atelier confirmera cette hypothèse. Si les autres ont apparemment saisit la consigne de « motus et bouche cousue », Dabilicor*, le plus jeune, se laisse aller à quelques confidences, amusé par nos questions. « J’ai quinze ans et je ne suis jamais allé à l’école. Je tisse depuis maintenant un mois et j’aime mon métier même si je dois parfois travailler jusqu’à 19 heures », confie t-il discrètement avant de se remettre au travail. Cependant, le discours de cet enfant aux allures de confessions semble trop bien rodé. Haut comme trois pommes, difficile de croire à l’âge affirmé par cet enfant et, au vu de sa maitrise du tissage, qu’il ne pratique que depuis un mois.

Car, au Sénégal comme en Guinée-Bissau, l’illégalité du travail des enfants est aujourd’hui de notoriété publique et ces oncles le savent bien. En Guinée, le principe de l’abolition effective du travail est reconnu par la loi 2/86 du 5 avril 1986 (chap VIII article 145). L’âge minimum d’admission à l’emploi est alors de quatorze ans pour les métiers ne compromettant pas le développement physique et mental de l’enfant. Dans le cas contraire, aucune admission n’est possible avant l’âge de dix-huit ans. Quant au Sénégal, la convention numéro 138 de l’Organisation internationale du travail (OIT) interdisant le travail des enfants de 15 ans ainsi que la convention des droits de l’enfant a été clairement ratifiée. Enfin, la charte Africaine des droits et du Bien-être de l’enfant, en son article 15 et 32 de la Convention sur les droits de l’enfant, affirme que l’enfant ne peut accomplir des travaux dangereux ou nuisant à sa santé, à son éducation et à son développement. Que dire alors de ces enfants apprentis qui, constamment courbés, répètent inlassablement les mêmes mouvements jusqu’à souffrir de problèmes dorsaux et de troubles de la vue ? C’est un autre tisserand, d’un atelier voisin, qui confirmera nos doutes. Cet homme d’une quarantaine d’années, que nous appellerons Yongan*, afin de conserver son anonymat est Pepel. Il est lui aussi originaire de Biombo. C’est lui qui finira par nous donner l’âge exact de ses neveux. Ces enfants aux regards encore innocents, travaillant du matin au soir, ont entre 11 et 12 ans. Loin des explications vaseuses du tisserand précédent, Yongan nous avoue apprendre le tissage à ses neveux depuis qu’ils sont âgés de sept ans. « Nos familles sont maintenant installées à Dakar depuis les années 80 et nous faisons fréquemment des allers-retours à Biombo. Ces enfants, comme moi auparavant, ne sont jamais allés à l’école pour la simple et bonne raison que nous sommes de nationalité guinéenne et originaire d’un pays lusophone », déclare-t-il. Et, lorsqu’on interroge ce dernier sur la légalité de leurs pratiques et l’éventualité des contrôles policiers, sa réponse sera sans ambages « c’est la police qui nous a permis de nous installer ici. » Qui alors pour défendre ces pauvres enfants ?

*Les prénoms ont été changés

Julia Kuntzle
Stagiaire


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