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LA CHRONIQUE DU JEUDI
Autour du gourou

samedi 23 juillet 2011

Dix ans après le départ du président Senghor du pouvoir, Abdoulaye Wade, toujours dans l’opposition, suggéra aux cadres de son pays une « trêve historique de la contribution » leur permettant, le moment venu, d’accorder leur confiance au chef de l’Etat qu’il ambitionnait de devenir. Mais Abdoulaye Wade avait quand même ajouté qu’« un tel jeu n’est possible que si le chef de l’Etat est capable de se dégager des coteries, de s’élever au-dessus de la mêlée et d’être un véritable arbitre » en sus des garanties « de libre expression » et « de non-discrimination dans la promotion sociale » des cadres. Mais prenant de court les lecteurs sénégalais d’Un destin pour l’Afrique – son ouvrage fétiche –, Abdoulaye Wade circonscrit dès son arrivée au pouvoir un camp – le sien propre – au rétrécissement duquel il s’attela. Absorbé par une logique clanique abominable, Wade substitua au « gouvernement visible », sans cesse remanié, « un gouvernement invisible qui ne doit pas fidélité au peuple et ne se reconnaît aucune responsabilité ». En définitive, Wade instaure le « lien impie qui relie les affaires corrompues avec la politique, elle-même corrompue ». Il nous paraît donc difficile de dissocier le mutisme de Wade, après le coup que le peuple lui a assené le 23 juin 2011, de la tentation - à laquelle il céda très tôt - de subvertir le pouvoir et d’en faire l’unique réceptacle (privé) de la faction dont il est le mentor.

Quand l’ancien ministre du Budget Cheikh Hadjibou Soumaré devint le premier ministre du Sénégal en remplacement de Macky Sall promu président de l’Assemblée nationale par ses camarades de parti, le président Wade organisa à la présidence de la République une cérémonie de prestation de serment d’allégeance et de fidélité au maître des lieux à laquelle participèrent tous les membres du gouvernement nouvellement formé. Chaque ministre prononça le jurement dont revoici les trois propos centraux : « Je jure de ne révéler à quiconque, même à mes proches, les secrets dont je serai amené à être dépositaire dans le cadre de mes fonctions. Et notamment la substance des délibérations du Conseil des ministres ou des Conseils ministériels. Ce serment me lie même après la cessation de mes fonctions. » Abasourdis, les journalistes firent de l’événement leurs choux gras. Les plus critiques comparèrent le nouveau serment des ministres aux serments marquant l’adhésion d’un nouveau membre à une société secrète. D’aucuns invoquèrent la franc-maçonnerie avec laquelle Abdoulaye disait avoir rompu quand l’hebdomadaire français L’Express publia son fameux article sur les accointances africaines avec les loges françaises. Moins sceptique, un intellectuel de haut vol salua le rituel qui, selon lui, marqua le début d’une ère nouvelle dans la gestion des affaires publiques loin des regards indiscrets. Depuis, aucune cérémonie de cette nature n’est organisée à la présidence de la République malgré le nombre incalculable de remaniements ministériels jusqu’au remplacement de Cheikh Hadjimou Soumaré par l’actuel premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye. Le rituel s’arrêta, mais celui qui l’imposa à ses obligés continua de compter les siens, de se séparer des moins sûrs et de promouvoir les plus sûrs. C’est ainsi que le rang de ministre d’Etat devint une consécration pour le membre du gouvernement qui colle au projet de succession du Président. Longtemps suspectées, les intentions d’Abdoulaye Wade de se faire succéder par son fils à la tête de l’Etat se matérialisèrent politiquement quand le chef de l’Etat pressentit Karim Wade à la tête de la mairie de Dakar en parasitant la campagne électorale du maire PDS sortant Pape Diop par celle (risible) d’un prétendant longtemps embusqué. Sentant un coup fourré, les électrices et les électeurs de la capitale en décidèrent autrement.

A l’offense populaire au chef de l’Etat, celui-ci répondit par une prime au grand perdant promu hyper ministre. Le 16 juin 2011, le cercle gouvernemental se rétrécit subitement pour l’adoption en catimini du projet de loi taillé pour le colistier consanguin assuré, après coup, du renoncement d’un président porté par un (1) Sénégalais sur quatre (4) au bénéfice de son élection. Une semaine plus tard, le peuple souverain déleste la république confisquée de la luxure. Autour du gourou, une poignée d’initiés et quelques parvenus manipulés s’agitent encore, qui ne se singularisent que par leurs propos puérils. Le groupe dont deux ou trois des six membres jouissent d’une bonne réputation intellectuelle et morale ne se rend malheureusement pas compte que l’enfermement et la solitude du chef de faction n’est ni plus ni moins qu’une invite au suicide collectif du dernier carré d’adeptes.

Parce qu’il n’est pas Aimé Césaire rédigeant son monumental Discours sur le colonialisme, le poète à succès Amadou Lamine Sall ne saura peut-être jamais rythmer sa prose par la gravité qui lui manque tant, préférant toujours ériger un pont là où il suffit de jouer des pieds pour atteindre l’autre rive et embrasser la lumière. Sall n’a pas tort quand il soutient que les Sénégalais sont un peuple que l’on ne programme pas, mais qui se programme tout seul. Toutefois, le lauréat des Grands Prix de l’Académie française ne prend pas en compte la sédimentation, pendant une bonne dizaine d’années, des éclairages bénévoles sur la pratique du pouvoir par l’artisan du gouvernement invisible et impie. A la prochaine incartade antirépublicaine, le peuple souverain sera bien obligé d’aller le cueillir vif pour lui infliger l’ultime correction.

Abdoul Aziz DIOP


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