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Une grosse farce !

samedi 23 juillet 2011

Abdoulaye Wade a écrit le 5 juillet 2011 au président Idriss Deby du Tchad, pour l‘informer qu’il lui renverra, dès le lundi 10 juillet, par un vol spécial, l’ancien président Hissène Habré. Ce dernier est en exil dans notre pays depuis décembre 1990. Cette façon de faire, cavalière et très peu respectueuse à l’égard du président Habré, mais aussi à l’égard de la justice et des règles les plus élémentaires qui fondent tout Etat de droit et confèrent les attributs d’un Etat démocratique, renseigne bien sur la désinvolture avec laquelle ce pays est gouverné, depuis plus d’une dizaine d’années. Tout procède de l’humeur du moment d’un homme, de ses désirs actuels et de sa volonté de jouer un coup de poker médiatique, dont il attend des retombées politiques qui viennent rarement. Le tollé que cette décision désinvolte a soulevé auprès de tous les démocrates et même de la part des adversaires irréductibles de l’ancien président tchadien, a vite fait de pousser le chef de l’Etat a annulé par la voix de son ministre des Affaires étrangères une mesure prise à la faveur d’un manque de jugement singulièrement inquiétant. Le président Abdoulaye Wade semble entretenir à l’égard du président Habré un très fort ressentiment. Le mépris qui est le sien, à chaque fois qu’il évoque le cas Habré, ne procède nullement d’une attitude rationnelle qui pourrait être expliquée par les graves accusations portées contre Habré par les organisations des droits de l’homme. Celles-là même exigent du Sénégal qu’il juge Hissène Habré, ou à défaut, l’extrader vers la Belgique, en vertu du principe de la compétence universelle.

Quelle compétence universelle ? Cessons de plaisanter ! Ce principe de compétence universelle sélective dont se prévaut pompeusement la Belgique épargne les nombreux criminels de guerre qui dirigent depuis sa création l’Etat d’Israël, ceux nombreux qui arpent des couloirs du Pentagone et autrefois les allées de la Maison Blanche, n’est qu’une grosse farce. Cette terrible farce qui se pare d’intentions louables n’impressionne ni les démocrates, ni l’ensemble des patriotes africains qui pensent sincèrement que la manière dont est conçue, organisée et distribuée la justice pénale internationale sont d’un ridicule affligeant. Malheureusement, le comportement des autorités sénégalaises qui perdent leur sang froid et paniquent, face à la pression de certaines organisations internationales, comme Human Rigts Watch, laisse penser que tout est permis dans cette traque qui sait bien distinguer entre le « gibier noir » du continent et celui de l’occident. Les criminels repérés en Occident bénéficient de toutes les complicités possibles, après avoir perpétré des massacres ayant toutes les caractéristiques de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Les forces armées de l’occident, sous la houlette de l’Organisation du Pacte de l’Atlantique Nord (OTAN), peuvent massacrer d’innocentes populations en Lybie, pourchasser un chef d’Etat en exercice, larguer des bombes sur ses résidences privées, avec des risques énormes de massacrer des civils. Et personne ne trouve à redire. On encourage même et salue les actions parfois criminelles, sous prétexte que les forces de l’OTAN ont reçu mission des Nations Unies pour protéger les civils dans ce pays meurtri par des mois de bombardement. En quoi les victimes tchadiennes présumées qui font l’objet de tant d’attention et d’une préoccupation particulière de la part des organisations de défense des droits de la personne, devraient-elles avoir plus de droits que ces nombreuses victimes qui tombent tous les jours, sous les balles de l’OTAN à Tripoli et ailleurs en Lybie ? Pourquoi les crimes perpétrés sur le peuple de Palestine par tous les dirigeants israéliens, qui qu’ils soient, depuis 1948, préoccupent-ils moins Reed Brody et ses amis ?

Nous ne lui ferons pas l’injure de croire que son silence face aux crimes commis par Israël, par conséquent, le silence de l’ensemble des ses amis, avec qui il lutte en occident pour obtenir le jugement du président Habré, procède d’une solidarité ethnico-religieuse, cimentée par les pièges de l’histoire et ce passé horrible et injuste infligé à tout un peuple par le régime nazi. A l’image d’un chasseur de nazis, Reed Brody, l’une des personnalités les plus influentes de la traque internationale organisée contre Hissène Habré, Reed Brody et ses amis harcèlent sans cesse le Sénégal et la plus haute autorité de l’Etat. Celle-ci panique et cède parfois à la peur qui l’a conduit en fin de semaine dernière à vouloir conduire l’ancien président tchadien à l’échafaud. Beaucoup de Sénégalais eux gardent la tête froide face au drame Habré. La plupart d’entre eux lui apporte leur soutien total à un combattant pour la dignité de l’homme africain. Une dignité trop longtemps bafouée sur cette terre d’Afrique.

Pour beaucoup d’Africains, l’ancien président tchadien n’est pas le criminel pour lequel on veut le faire passer. Ceux qui réclament à cor et cri sa mort ou la souhaite auront du mal à le comprendre. Peu importe ! Le continent a trop souffert des tyrannies ! L’Afrique a été trop meurtrie par ces dictatures sanguinaires, pour que l’on puisse se permettre de perdre l’occasion, cette chance historique qui nous est donnée de faire payer à un ancien chef d’Etat le prix des crimes commis sous sa responsabilité. On doit pouvoir y arriver par la sagesse et la majesté de la justice des hommes. Une justice qui sera d’autant plus salvatrice, légitime et nécessaire que le coupable ayant régné par le glaive, doit donc périr aujourd’hui par la violence légale. Pendant des années, s’empresse-t-on de nous expliquer, Hissène Habré a régné sur un peuple martyrisé et sans défense. Le bourreau vaincu par la force des armes doit alors expier ses crimes. Pourquoi doit-on poursuivre l’ancien président ? Pour ses procureurs, la réponse est évidente et coule évidemment de source : c’est parce qu’Hissène Habré a présidé le Tchad sans respecter les prescriptions impératives d’un l’Etat de droit qui postule la primauté du droit et la soumission de tous, y compris le chef de l’Etat, à ce même droit.

Dans son principe, l’Etat de droit, pose comme règle intangible : qu’un président de la république, qui qu’il soit, ne peut, sous aucun prétexte, se défaire du droit et se conduire ou conduire son régime, comme bon lui semble. Et qui plus est, s’adonner en règle à des violations massives des droits de l’homme, à des crimes de tortures ou bien à des massacres de populations innocentes, dans le seul but et souci premier de se maintenir au pouvoir. Si c’est cela le seul fondement de l’acte d’accusation rédigé contre Hissène Habré, alors là, tous les Africains sont en droit d’exiger que des poursuites soient ordonnées contre leurs dirigeants. Du Sahara, au Cap, en passant par le centre du continent, ils ont tous choisi pendant des décennies durant, comprenez les chefs d’Etat africain-, à de très rares exceptions près, de massacrer les populations dont ils avaient reçu la charge de conduire les destins. On a parfois tué par les armes de la police, par celles de la gendarmerie et de l’armée, si ce n’est par les tortures exercées sur des citoyens innocents par les bourreaux d’une police politique très sanguinaire. Dans le meilleur des cas, on s’est contenté d’emprisonner à vie, après de sordides séances de tortures exercées sur des citoyens. Des citoyens n’ayant eu comme seul tort que de ne pas penser comme le chef infaillible. Parfois, le tort retenu contre certains, comble de ridicule, est celui de n’avoir pas clamé haut et fort leur allégeance au régime en place. Ailleurs, quand on ne meurt pas sous le crépitement des balles du régime, on est alors précipité dans une longue agonie : résultat d’un dénuement total, d’une pénurie organisée de façon cynique, voire criminelle. Pénurie orchestrée par des dirigeants dont la cupidité et la boulimie d’argent ne laissent aucune chance aux populations quant à leur survie. Les dirigeants politiques accaparant sans honte des richesses de la nation et de tous ses moyens, au détriment de citoyens stoïques, finissent par les réduire à l’état de déchet humain presque. Sous ce rapport, on peut les considérer tous comme des criminels. Sans exception, ils sont alors tous passibles de procès. C’est la lutte contre l’impunité qui l’exige ! Aussi, peut-on, légitimement se poser cette question : pourquoi Hissène Habré doit-il être le seul ancien chef d’Etat africain à attraire devant un juge criminel ? La réponse consistant à dire que c’est parce que son régime a été vaincu est insuffisante. Car cette réponse est trop courte et laisse entière la problématique de l’impunité au non de laquelle on justifie la procédure initiée contre lui. La bataille qu’on veut nous faire mener est trompeuse. Il ne s’agit nullement de gagner cette prétendue bataille menée pour instaurer des tribunaux internationaux. Il s’agit plutôt de gagner la bataille pour l’ancrage de la démocratie dans nos pays. C’est parce que nous ne l’avons encore totalement gagné au Sénégal que le Chef de l’Etat a cru pouvoir déporter Hissène Habré à Ndjamena, sans en référer à personne.

Abdou Latif Coulibaly


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