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Avant que la plaine ne s’embrase

lundi 18 juillet 2011

Le Président Abdoulaye Wade sera-t-il ou non candidat à un troisième mandat ? S’il devait être sollicité, le Conseil constitutionnel saura-t-il ou non prendre ses responsabilités, en invalidant une éventuelle candidature du chef de l’Etat, comme l’y adjurent d’ores et déjà de nombreux segments de la société sénégalaise ? Tous deux entendront-ils la clameur qui monte des entrailles d’une terre affamée de renaissance démocratique ? Les enjeux des prochains jours, des prochaines semaines, voire des prochains mois s’organiseront autour de ces questions essentielles. Le refus de la mascarade institutionnelle que voulait introduire le projet de loi relatif à un ticket présidentiel en a donné le ton. Cette masse impressionnante qui avait déferlé, le 23 juin, sur la place Soweto, devant les grilles de l’Assemblée nationale était porteuse de message de combat. Dans son écrasante majorité, elle s’était donné rendez-vous pour exprimer une conviction qui lui tenait à cœur. Pour prévenir que désormais, elle veillera à ne pas se laisser déposséder de sa carte électorale. Aussi a-t-elle exigé des élections transparentes, non entachées d’irrégularités. Après avoir été grugées plusieurs fois, notamment lors de la survenue de la première alternance politique au Sénégal, pensant confier leur avenir à un messie, voilà les populations revenues à une réalité beaucoup plus prosaïque : « compter sur ses propres forces ».

Cette ligne de force déroule une prise de conscience qui prend pour cible toutes les parties prenantes à la prochaine élection présidentielle. Société civile, partis de la majorité ou de l’opposition sont dans son collimateur. Il n’est plus question de donner un chèque en blanc à quelque personne que ce soit. Cette radicalité qui se veut en réalité une vigilance démocratique et citoyenne est la traduction d’une nouvelle perception sortie des flancs de grosses déconvenues nées d’attentes déçues. Une d’entre elles s’est ainsi exprimée lors de la conférence du Professeur de Droit constitutionnel Mounir Sy aux « Vendredis de la librairie Clairafrique ». Comme subissant les morsures d’une griffure tenace, elle s’inquiétait du fait que, à l’instar d’Abdoulaye Wade, de vieux militants de la lutte démocratique pendant les dures années d’opposition se transforment en autocrates dès leur accesion au pouvoir tant convoité. Enfouissant dans les poubelles de l’oubli toutes les convictions qu’ils ont exprimées, ils tournent le dos à la prospérité du pays pour ne plus s’occuper que de la leur. Au-delà du chef de l’Etat sénégalais, il s’inquiétait des signes annonciateurs de dérives qui lui provenaient de la Guinée voisine, avec la propension de l’opposant historique, Alpha Condé, à vouloir tout contrôler. Il se souvenait aussi de la métamorphose de Mugabe, le père de l’Indépendance du Zimbabwe. En filigrane était suggérée l’idée d’une malédiction chromatique. Ah ces Noirs, ces Africains ! Tous pareils. Des autocrates en puissance. En plus d’exprimer maladroitement un désarroi, une telle perspective qui victimise et jette le discrédit sur toute une communauté est beaucoup loin de recouper une réalité nettement plus contrastée. Il est en effet loisible de convoquer des pratiques qui en atténuent la portée holistique. Le Mali si proche avec une tradition démocratique moins ancrée, le Cap-Vert, le Ghana pour rester dans l’espace de la CEDEAO, sont aujourd’hui cités en exemple de démocratie apaisée.

Contrairement au Sénégal où le chef de l’Etat se révèle, à la lumière de son accession au pouvoir, comme un néo démocrate. S’étant mis en tête de régner pendant 50 ans, montrant ainsi qu’il lui importait plus de se servir que de servir, il s’est érigé en champion du tripatouillage constitutionnel. Ousmane Ngom, ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur n’avait-il pas prévenu avant l’alternance en soulignant : « Me Wade parle en démocrate et agit en autocrate » ?

Partisan de l’idée selon laquelle on ne va pas à des élections pour les perdre (avec une telle façon de voir, il ne serait jamais arrivé au pouvoir), il s’est promis d’organiser sa succession à travers une dévolution monarchique du pouvoir. Imposer son fils est devenu une entêtante obsession. A en perdre toute lucidité au risque de mettre le pays à feu et à sang.

L’ancien opposant illustrait ainsi l’idée selon laquelle le pouvoir est aphrodisiaque. Lui dont l’ancien Premier ministre Habib Thiam avait décrit sa grande sensibilité pour les ors du pouvoir savourait certainement sa revanche. Chef suprême des armées, protecteur des arts et des lettres. Girophares scintillant au-dessus de voitures rutilantes, parcours jalonnés de forces de l’ordre à votre dévotion, avion personnel à votre disposition… Il faut être solide, avoir la tête bien plantée sur les épaules et un amour torride pour son pays pour ne pas sombrer dans un narcissisme ravageur à vous faire péter les plombs. Ce n’est pas évident et ce n’est pas donné à tout le monde. Surtout, si le mode de régulation démocratique ne fonctionne pas comme il se doit, avec une presse libre et puissante, une opinion publique forte, prêtre à sanctionner toute forme de dérive des gouvernants. Si les institutions fonctionnent dans certains pays, c’est tout simplement parce qu’il y existe des contre-pouvoirs susceptibles de contenir toute velléité à vouloir saborder les principes qui fondent la République et irriguent la démocratie. Il faut par conséquent développer des postures capables de faire en sorte que les institutions ne se transforment en instruments couchés, se pliant aux désidératas du chef suprême. Il n’y a donc aucune raison de se ranger derrière un atavisme faisant croire que le désir de pouvoir est beaucoup plus évident en Afrique qu’ailleurs.

Si, depuis 2000, la République a été abîmée, comme le montre si bien Abdou Latif Coulibaly, dans son ouvrage éponyme, c’est parce qu’il s’est produit en face une démission collective, née en réalité d’une forte attente délégataire. Ayant meublé l’imaginaire de ses compatriotes de tous les rêves de grandeurs, le président s’est cru tout permis. Au point d’oublier qu’il tient le pouvoir du peuple. Les citoyens lassés d’attendre un improbable magicien, ont fini par se secouer, sortant de leur longue extase. L’homme qui leur avait tout promis n’a pas seulement remisé aux oubliettes ses engagements, il a fait des jeunes des retraités de l’avenir et transformé le pays en un énorme bazar.

Il n’y a pas de fatalité chromatique ou continentale. Les Africains ou les Noirs ne sont pas plus pouvoiristes que les Blancs, les Jaunes, les Verts et tutti quanti. En clair, ils ne sont pas moins aptes à la démocratie si tant est qu’ « Aucun peuple sur terre n’est fait pour l’esclavage, pour la tyrannie, pour l’arbitraire, pour l’ignorance, pour l’obscurantisme, ni pour l’asservissement des femmes* ».

Les enfants qui avaient six ou dix ans sous l’alternance et sont devenus des personnes majeures le montrent aisément. Non encombrés par des fagots d’espérance entassés dans leurs ciboulots, ils se sont rebiffés avec l’insolence rebelle d’une jeunesse inquiète de son présent. S’en sortir est son seul et unique credo. Eduquée, bardée de diplômes, cette jeunesse est loin d’être malsaine. L’impatience en bandoulière, elle refuse d’attendre des solutions sur le long terme. Elle a soif de changement et veut l’expérimenter dans sa vie de tous les jours.

Que les différents protagonistes s’arcboutent dans leurs convictions et là on se dirigera vers un inévitable face- à- face bien différent de celui auquel le candidat Abdoulaye Wade conviait, en 2000, le chef d’Etat sortant, Abdou Diouf, au second tour de l’élection présidentielle. Pour une chaude rencontre avec une population prête à brûler ce qu’elle a adoré hier. Il importe donc de savoir partir à temps, en ayant à l’esprit que les cimetières sont remplis de gens indispensables. Et qu’une petite étincelle peut embraser la plaine.

* Amin Maalouf. Le dérèglement du monde. Grasset.2009

Par Vieux Savané


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1 Message

  • Avant que la plaine ne s’embrase

    22 juillet 2011 10:57
    L’analyse est perinente du fait qu’elle est sans complaisance. Q’uil plaise à Dieu de faire reprendre ses esprits à Abdoulaye Wade. Nous autres " Peuple Souverain",jouons pleinement notre partition en votant en masse contre ce spécialiste de la Parjure ( wah wahèt). Abdoulaye Wade, sauf votre respect ,votre nez remue, après vous le sénégal connaîtra la gloire et la satbilité et non le chaos que vous prédisez et qui ne s"abattra que sur votre famille. Le pouvoir au peuple

    Répondre à ce message


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