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Il faut achever le monstre

samedi 9 juillet 2011

Des militants supposés appartenir au Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) ont encore frappé dans la région de Ziguinchor. C’était la semaine dernière dans la nuit du vendredi au samedi. Ils ont pillé des boutiques, détroussé les villageois avant de les prendre en otages et de les réduire à des bêtes de somme pour transporter leur butin en lieu sûr. Un nouvel incident qui vient rappeler l’urgence qu’il y a à s’occuper de la résolution d’un problème qui plombe le développement économique et social de toute une région. On est pourtant loin d’en emprunter le chemin si l’on en juge par le type d’approche initié depuis la survenue de l’alternance. Il y a quelques mois, Farba Senghor, ce triste séide qui vient, comme à son habitude, de s’illustrer de sordide manière lors des manifestations du 23 juin, se targuait, de soigner les rebelles, de leur acheter du matériel audiovisuel et de les ravitailler en nourriture. En somme d’être en intelligence avec les ennemis de la République en déroulant une pratique corruptrice. Une attitude irresponsable qui venait en appoint à celle du chef de l’Etat. Après avoir annoncé son intention de résoudre le problème en 100 jours, Me Abdoulaye Wade donne depuis lors l’impression d’avoir d’autres priorités. Se désintéressant du conflit casamançais comme s’il allait se résoudre de lui-même, il préfère négocier ses talents de médiateur sur des terrains extérieurs. L’affaire Guilad Shalit, il se porte candidat. L’affaire Clotilde Reiss, il est candidat. Le Darfour, il est candidat. Délaissant, summum des paradoxes, le territoire national. En réalité, seule lui importe sa personne, son ego surdimensionné et insatiable a besoin d’une reconnaissance internationale. Il préfère mettre son énergie dans ce qui lui rapporte. Cet égocentrisme est assez caractéristique de la pratique du chef de l’Etat. Qu’est ce que j’en retire ? Qu’est ce que cela peut-il me rapporter ? Ainsi se décline l’engagement présidentiel.

Cette propension utilitariste est par essence révélatrice d’une posture de prédation. Elle pervertit le rapport au pouvoir en le réduisant en un instrument au service d’intérêts personnels. Cette manière de faire n’est pourtant pas une fatalité. Portée au pinacle par le monde entier, auréolé de gloire, Mandela a eu l’élégance de quitter de son plein gré le pouvoir, dans une Afrique du Sud tombée en adoration. Le président Lula du Brésil s’est incrusté dans ce sillage. Alors que son peuple l’y poussait, satisfait des réalisations accomplies pour transformer les conditions de vie des populations les plus déshéritées, il a refusé de modifier la constitution et s’en est allé. Deux exemples issus de pays du tiers monde. Pour dire que c’est possible. Mais c’est vrai que tous deux s’étaient battus pour l’émancipation de leurs peuples. Et non pour la leur, contrairement à Me Abdoulaye Wade qui, dès son accession à la magistrature suprême, s’est extasié : « Nos soucis d’argent sont terminés ».

C’est contre tout cela que des milliers de personnes se sont mobilisées, jeudi 23 juin, devant les grilles de l’Assemblée nationale et partout dans le pays. Ils ont exprimé leur ras-le-bol vis à vis d’un système qui, contre toute attente, a tourné le dos à l’espérance qui l’avait porté et rendu possible, en mars 2000, pour s’édifier dans la fange de la prédation. Ils étaient tous là pour dire leur exaspération face à une arrogance qui allait crescendo, aveuglée par une incompétence qui avait fini de l’installer dans un autisme qui l’empêchait d’entendre la colère qui sourdait dans les chaumières. Alors que le Sénégalais lambda est plongé dans les ténèbres par une politique énergique incohérente et incapable de lui assurer la lumière, confronté à la précarité et au chômage, eux faisaient la bamboula. Plaçant le Sénégal sous la coupe réglée de la famille, une seule obsession les taraudait : faire succéder le père par le fils.

La coupe était pleine. Le chaudron n’en pouvait plus de bouillir. Aussi, le couvercle qui contenait les rancœurs et les colères a-t-il fini par sauter le 23 juin. Il fleurait bon devant les grilles de l’Assemblée. L’âcre odeur des grenades lacrymogènes n’arrivait pas à polluer la grande bouffée d’oxygène qui régénérait des poumons longtemps comprimés par des pratiques corruptogènes. Il s’édifiait plutôt une respiration démocratique ponctuée par d’excellents moments de radio et de télévision, d’interactivité à travers les réseaux sociaux. Il y avait comme une nostalgie de l’avenir. Voilà un pays qui a tout pour réussir et décoller. Les rêves d’un taux de croissance à deux chiffres ? Envolés. L’émergence ? La descente aux enfers. Et toujours ce petit quelque chose qui coince et retarde le basculement dans l’exercice d’excellence. A l’instar du Ghana, de l’Afrique du Sud, du Botswana, du Mali, du Cap-Vert. Pour ne citer que ces pays d’Afrique qui font des efforts pour amorcer des politiques de bonne gouvernance, respectueuses des droits humains.

Cette nostalgie de l’avenir s’exprime aujourd’hui par la convocation d’un passé où l’administration fonctionnait, où n’importe quel gougnafier ne pouvait être ministre, où les gens savaient se tenir. Rien donc à voir avec ce présent wadien décadent où le « Sopi » triomphant a produit des monstruosités, en lieu et place des changements attendus. Il urge par conséquent de remettre les choses à l’endroit. Ceci passe par la restauration de l’ordre républicain à travers notamment l’organisation d’élections régulières, libres et transparentes. C’est impératif pour fonder un Etat de droit à la légitimité incontestable.

Ce qui suppose qu’on tourne le dos à la notion de chef de l’Etat pour celle de serviteur de l’Etat. Quelqu’un pour lequel le pouvoir est un sacerdoce et qui a pour crédo : « servir et non se servir ». Cela ne sera possible que si la sanction s’exerce à bon escient. Positivement ou négativement. Et pour ce faire, il faudra que tous les segments constitutifs d’une bonne démocratie jouent leur rôle. Notamment une presse et une opinion publique, fortes et responsables, exerçant une vigilance permanente et quotidienne face aux dérives des gouvernants. A ce titre, le 23 juin peut être considéré comme un jour fondateur, une rupture pour faire entrer le pays dans un autre temps. Il est en effet l’expression d’une crise au sens gramscien du terme, c’est-à-dire, « cet interrègne où meurt le vieil ordre alors que le nouveau ne parvient pas encore à naître ». Il faut donc l’enfanter au forceps en mettant la pression sur le chef de l’Etat, en l’obligeant, en dépit de ses errements passés, à s’offrir une honorable porte de sortie.

Il lui revient d’ores et déjà de décrypter la colère qui s’est exprimée dans la rue en renonçant à se présenter pour un 3ème mandat controversé. Espérons que le sens de l’histoire finira par l’habiter. La vigilance doit toutefois rester de mise. Le combat continue d’autant que le retrait du projet de loi a laissé place au retour d’une aberration initiale : en cas de vacance du pouvoir, il reviendra au président du Sénat, une personnalité non élue mais désignée, d’assurer l’intérim. Une autre absurdité qui découle des micmacs wadiens se jouant de la constitution au gré de ses intérêts personnels. C’est avec tout cela qu’il va falloir rompre pour voir éclore cette nostalgie de l’avenir qui a habité les protestataires du 23 juin. Et ceci n’est rien d’autre qu’un besoin d’excellence. De vertu. Le monstre est simplement blessé. Il faut l’achever.

Vieux Savané


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Au nom du Sénégal !

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2 Messages de forum

  • Il faut achever le monstre

    11 juillet 2011 09:26, par fukijunibuki

    excellent article...tres bonne analyse..tres pertinent...vieux savane tu es bon c est ce qu on appelle un bon papier, different des torchons de seneweb....qui n est rien d autre que du voyeurisme, du sexe et du commerage.... des journalistes comme ceux de la gazette sont en voie de disparition....avec vous on apprend , on comprend et on s engage ...gathie ngalama....c est vraiment le pied quand je lis un article de la gazette...la maitrise du sujet ecrit dans un francais impecable et accessible....la profondeur de l analyse ...bref du bon....yala nguene goudou fann...te and ak werr....bonne continuation et bon courage j aimerais savoir comment faire pour vous apporter ma modeste contribution financiere...dommage que les senegalais ne se rendent pas compte du gros travail que vous faites.....

    from [email protected]

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  • Il faut achever le monstre

    12 juillet 2011 17:01, par salka
    Je suis séduit chaque fois que je suis devant un papier de Vieux Savané. Je suis toujours transporté par les écrits de ce journaliste de talent qui est peut être aujourd’hui l’un des meilleurs éditorialistes du Sénégal. Il m’arrive d’avoir les yeux embués de larmes après la lecture de ses articles. J’espère qu’il enseigne à l’ISSIC et dans les écoles de journalisme. Je serais heureux de faire la connaissance de cet homme de qualité. Je m’y emploierais.

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