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PROJETS ET INFRASTRUCTURES IMPOPULAIRES
L’absence de consultation décriée

jeudi 7 juillet 2011

Alors que la participation citoyenne est aujourd’hui considérée comme une condition sine qua non à tout processus de développement national, les récentes contestations populaires contre des chantiers d’utilité publique traduisent une autre réalité au Sénégal. Celle de l’absence de consultations entre gouvernés et gouvernants.

La mitoyenneté, à Dakar, entre certains travaux d’utilité publique et les populations riveraines n’est pas souvent des meilleures. Elle est parfois même conflictuelle. Cette situation paradoxale résulte de l’absence de consultations entre les gouvernants et leurs gouvernés. Elle découle de l’approche verticale avec laquelle ces projets sont planifiés et mis en œuvre. Une approche qui a la fâcheuse singularité de mettre les populations, pourtant considérées comme les principaux bénéficiaires, devant le fait accompli et ce, malgré les textes et lois en vigueur.

Des populations mécontentes qui bloquent les chantiers pour manifester leur désaccord, des travaux exécutés en plein jour sans que les citoyens ne soient informés des contours, des projets qui soulèvent la contestation des associations de défense de l’environnement et des riverains… Ces cas rythment désormais le quotidien des Sénégalais. A la cité Marinas, dans la Commune d’arrondissement de Hann-Bel-Air, c’est la réalisation d’une canalisation qui a occasionné le soulèvement des populations. Mené sous l’impulsion de l’Attente Cadak-Car (Communauté des agglomérations de Dakar- Communauté des agglomérations de Rufisque), cet édifice destiné à l’évacuation, en mer, des eaux pluviales n’a pas l’approbation des populations riveraines. « Notre plage subit déjà une pollution sans précédent. On n’acceptera pas d’autres sources de nuisance que l’on ne pourrait pas maîtriser dans le futur », soutient Bassirou Ndiaye, conseiller municipal à la Mairie de Hann-Bel-air et habitant à Hann marinas.

Défaut de consultation

A quelques encablures de là, sur l’ancien site de la Marinas, ce sont les travaux de remblaiement de la mer qui suscitent des inquiétudes chez les habitants de la cité Isra. Impuissants, ils assistent à la défiguration de leur cadre de vie et de l’océan. « Il semblerait que c’est un hôtel qui est en construction sur le site », lance un riverain l’air dubitatif. Encore un projet de grande envergure dont les contours restent méconnus des populations qui pourtant en subissent les principaux impacts. Aux dernières nouvelles, « c’est l’homme d’affaires sénégalais, Yérim Sow, qui aurait acheté le site pour y construire un hôtel ». On se souvient encore des violents heurts qui ont éclaté dans le village de Cambérène, dans la banlieue dakaroise. Ces rixes, qui avaient impliqué forces de l’ordre et populations locales, avaient trouvé leur origine dans le projet d’agrandissement de l’émissaire en mer de la Station d’épuration de Cambérène. Un émissaire qui serait responsable, selon les populations, « de nombreux maux sanitaires et environnementaux dans leur localité ».

Si certains de ces projets sont accueillis dans la protestation du fait de leurs impacts supposés nocifs, d’autres par contre pêchent par défaut de communication. Les cas les plus illustratifs en sont les récents travaux entamés au niveau du croisement entre le Canal IV et l’avenue Cheikh Anta Diop. La majorité de ceux qui fréquentent quotidiennement cette route n’est pas en mesure de vous donner une explication sur l’ouvrage en cours de réalisation. Surpris par la taille des machines et l’ampleur des nuisances sonores, certains curieux rôdent aux alentours en quête d’informations, parfois en vain. Mais ceux qui souffrent le plus des nuisances sonores sont les élèves de l’école Djaraf Ibra Paye, ex Manguier 1. « Face à l’ampleur du bruit occasionné par les travaux nous sommes obligés suspendre souvent les cours alors que nous sommes à quelques jours des examens », s’insurge le directeur, M. Chaoui, qui déclare n’avoir reçu qu’une correspondance lui demandant de céder une partie de l’école pour servir d’entrepôt pour l’entreprise attributaire du marché.

Loin de ne concerner que le grand public, ce déficit de communication se pose jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. « Cela fait quelques jours que je remarque ce chantier sans pour autant savoir de quoi il s’agit. Alors je suis venu m’informer auprès des responsables », confie Momar Ndao président de l’Association des consommateurs du Sénégal (Ascosen) par ailleurs membre du Conseil économique et social (Ces), trouvé sur les lieux. Un aveu de taille qui met à nu le fossé énorme qui existe parfois entre les centres de décision et les populations censées bénéficier des projets. A une interpellation de Momar Ndao, Moussa Nguer, responsable du chantier explique : « il s’agit de la construction d’un double trémie et d’un pont destinés à faciliter la circulation ».

Non respect des textes

S’il y a un élément fondamental dans la vie d’une nation que ces exemples permettent de ressortir, c’est bien l’épineuse question de la participation des citoyens dans le choix et la mise en œuvre des projets. Une implication pourtant érigée en règle dans les différents textes et lois en vigueur au Sénégal. Le Code de l’environnement en est l’un des instruments clés. Dans sa version 2001, ce code insiste beaucoup sur la nécessité de faire participer les populations dans l’identification et la mise en œuvre de tout projet susceptible d’avoir un impact sur elles. Partie intégrante de l’Etude d’impact environnemental et social, cette participation des citoyens doit se faire sous forme d’audiences publiques. L’audience publique est un processus au cours duquel les citoyens touchés par un projet peuvent faire part de leurs avis et suggestions, formuler des questions et obtenir des réponses de la part des promoteurs. Malheureusement ces recommandations font rarement l’objet d’une d’application. « Ils ont voulu réaliser cette canalisation sans étude d’impact et sans implication des riverains et des autorités municipales, s’indigne Bassirou Ndiaye, conseiller municipal à la Mairie de Hann-Bel-air et d’ajouter : « nous attendons que l’Entente Cadak-Car nous fournisse une étude d’impact conformément à la loi ? ». Pour l’heure, la détermination des populations de Hann Marinas a eu raison du projet de canalisation. Les travaux ont été arrêtés en attendant une étude plus complète. Par contre sur le site de Marinas, les travaux de remblaiement de la mer sont toujours en cours. « Ils sont en train de défigurer la plage sans qu’aucune étude d’impact ne soit réalisée et sans que les riverains ne soient consultés », affirme Bassirou Ndiaye. Comme ces promoteurs, ils sont nombreux à passer entre les mailles des filets et à exécuter leur projet sans se conformer à la loi. « Cette situation découle d’une part de l’impuissance et d’autre part du laxisme des services compétents », note un spécialiste des études d’impact environnemental et social (Eies). En effet, dans de nombreux cas où l’Etat même est le promoteur, les services en charge de la validation des rapports d’étude d’impact des projets ont peu de marge de manœuvre et se plient aux désirs de l’autorité. « Dans beaucoup de situations nous sommes impuissants face à la volonté des autorités », regrette un agent de la Direction de l’environnement sous l’anonymat.

Dans les rares cas où une audience publique est organisée, la façon dont elle se déroule fausse toute possibilité de participation effective des citoyens. Les rapports d’études d’impact environnemental et social sont souvent volumineux et écrits dans une langue qui ne permet pas souvent la compréhension des enjeux par les citoyens. S’y ajoute que le temps consacré à l’audience publique ne favorise pas très souvent les possibilités de débats approfondis sur les préoccupations des uns et des autres.
Un échec de taille dans un contexte où la participation citoyenne est érigée comme un des piliers fondamentaux de la bonne gouvernance.

Ahmed DIAME


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