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GESTION DES ORDURES A DAKAR
Bataille autour de 10 milliards

mercredi 6 juillet 2011

La gestion des ordures à Dakar continue de perturber le sommeil des autorités étatiques. Cette situation reste aggravée par une guéguerre entre la Mairie de Dakar et l’Aprosen autour des 10 milliards de francs Cfa qui constituent le budget du nettoiement.

Des tas d’immondices dans les grandes artères, une odeur pestilentielle qui agresse les narines, des charrettes remplies d’ordures…, le décor qui s’est présenté à vue d’œil à Dakar la semaine dernière, est désolant. A plusieurs endroits, la capitale sénégalaise baignait dans l’insalubrité la plus totale. La cause ? Une colère noire des éboueurs et concessionnaires contre l’Etat qui a tardé à dégager une enveloppe financière estimée à 2 milliards de francs Cfa. L’Aprosen (Agence nationale de la propreté du Sénégal), devenue maîtresse d’ouvrage délégué au détriment de l’Entente Cadak-Car (Communauté des agglomérations de Dakar-Communauté des agglomérations de Rufisque), annonce la disponibilité de la somme débloquée par le ministère des Finances. N’empêche, la capitale sénégalaise s’est morfondue, le temps d’une semaine, en cité-poubelle. Et les travailleurs du nettoiement continuent de réclamer leurs salaires du mois d’avril, menacent de rééditer le coup si « le flou juridique qui entoure la gestion du personnel du nettoiement (ex-travailleurs de AMA/Sénégal) n’est pas réglé ». Qu’est-ce qui explique alors cette cacophonie dans la gestion des ordures à Dakar et sa banlieue ? « La vérité est qu’il y a un combat mortel pour le contrôle et la gestion du budget du nettoiement de Dakar et sa banlieue estimé à 10 milliards par an », s’offusque Madany Sy, secrétaire général du Syndicat national des travailleurs du nettoiement (Sntn) et porte-parole du front unitaire des syndicats du nettoiement. Politique et argent, nerfs de la « guerre »

Depuis longtemps, la gestion des ordures a été le casse-tête chinois des autorités municipales de Dakar, mais l’on se rend compte que les perturbations de ces derniers jours ont pris une autre allure. Elles ont connu une ampleur en ce sens qu’aussi bien les travailleurs du nettoiement que les concessionnaires se sont sentis lésés par la situation. Les premiers s’insurgent contre les retards de paiements de leurs salaires faisant légion, les derniers revendiquent le milliard 500 millions que leur doit l’Etat. En effet, l’Etat doit, en principe, verser à l’Entente Cadak-Car, 2 milliards 500 millions par trimestre. Mais à ce jour, les autorités étatiques n’ont versé, pour les deux premiers trimestres de cette année 2011, que deux enveloppes de 2 milliards chacune. Ce qui fait qu’aujourd’hui, l’Etat reste devoir des arriérées de créances cumulées de plus d’un milliard de francs. En plus, le décret n°2011-329 daté du 16 mars 2011 portant « réorganisation et fonctionnement de l’Agence pour la propreté du Sénégal(Aprosen) » vient tout chambouler. C’est ce décret qui fait de l’Aprosen désormais logée au ministère de la Culture, du Genre et du Cadre de vie, la maîtresse d’ouvrage délégué pour la gestion des Déchets solides urbains (Dsu) de Dakar et sa banlieue. Du coup, les 10 milliards prévus à cette fin, filent entre les doigts de Khalifa Sall, maire socialiste de Dakar, président de l’Entente Cadak-Car, au profit de la libérale Awa Ndiaye connue pour son appartenance à la « Génération du Concret ». Si ce n’est de la « récupération politico-financière », c’est tout comme. En tout cas, l’Entente Cadak-Car, employeur des techniciens de surface et chargée du paiement des concessionnaires a perdu ses charges au profit de l’Aprosen dirigée par Cheikh Dieng. Ce dernier avait écrit au ministère des finances pour demander, nous dit-on, de bloquer les comptes de l’Entente Cadak-Car, de virer les salaires des éboueurs et l’argent des concessionnaires dans le compte de l’Aprosen. Aussi accuse-t-il le maire Khalifa Sall « d’être à l’origine de tous ces problèmes ». La réplique de la mairie de Dakar ne se fait pas attendre. « C’est plutôt le décret n°2011-329, daté du 16 mars 2011 confiant la gestion des ordures à l’Aprosen qui est à l’origine de tous ces chamboulements », précise Moussa Tine, conseiller du maire Khalifa Sall.

Il informe que ce décret qui n’est, jusque-là, ni publié, ni promulgué, reste le plus incongru au monde. Le maire de Dakar, reçu la semaine dernière, par le président Wade, avait obtenu de lui la promesse de l’annuler. Ce qui tarde à se faire. En attendant, l’Aprosen peut jubiler pour avoir décroché le « jackpot ». Le décret, dont nous avons copie, « oblige » tous les hôpitaux à lui confier la gestion des déchets et lui « autorise » à passer des marchés de gré à gré, sauf pour les fournitures de bureaux. La volonté des autorités est donc claire : c’est de confier la gestion exclusive de toute la filière des déchets solides urbains à l’Aprosen. Toutes les structures publiques ou privées relevant de la décentralisation territoriale ou techniques (les établissements publics de santé par exemple), sont obligées de lui confier, moyennant contrepartie ou rémunération, la gestion de leurs ordures. Alors que les services comme les établissements de santé ont tous investi dans des systèmes d’incinération des déchets biomédicaux qui relèvent, du reste, de question de santé publique et de sécurité. Aussi, en confiant exclusivement la gestion des déchets dans la Région de Dakar à l’Aprosen et en obligeant, en son alinéa 3 de l’article 4 les Collectivités locales des autres régions du Sénégal à signer des conventions avec l’Aprosen pour la gestion des déchets, le décret viole le principe constitutionnel de libre administration des Collectivités locales. Il n’est donc pas conforme à l’esprit et à la lettre du Code des Collectivités locale, en ce sens que « les produits de la valorisation des ordures deviennent une propriété exclusive de l’Aprosen ».

Manque de volonté politique

Si la gestion des déchets ménagers a fait jusqu’à un passé récent, l’objet d’une attention toute relative de la part des autorités, elle défraye aujourd’hui la chronique en raison de son ampleur et de sa complexité. Dans ce domaine, Dakar est confronté, comme de nombreuses métropoles, à de sérieuses difficultés : au lourd poids financier, s’ajoutent nombre de nuisances qui imposent une révision du système. Du coup, l’analyse de la situation actuelle qui n’est pas une première montre que la gestion des déchets ménagers à Dakar et au Sénégal ne se limite pas seulement à l’impact environnemental. Elle montre à merveille l’absence de la population dans le mode de gestion de la commune, et le degré d’autonomie administrative et financière des collectivités locales qui composent la Ville de Dakar. Pourtant, c’est par Décret n° 2006-08 du 9 janvier 2006 qu’a été créée l’Agence pour la Propreté de Dakar (Aprodak). Ses missions étant élargies à l’ensemble du territoire national, elle devient Agence nationale de la Propreté du Sénégal (Aprosen). Placée sous la tutelle du Ministère de l’environnement, ensuite celle des Collectivités locales et aujourd’hui logée au Ministère de la Culture, du Genre et du Cadre de vie, l’Aprosen devait jouir d’une autonomie administrative et financière. Mais, les mesures prises par le Gouvernement tardent à porter leurs fruits.

Et les autorités sont interpellées sur la nécessité de doter les collectivités locales de dispositifs appropriés leur permettant de mieux prendre en charge l’épineux problème que constitue l’insalubrité. En effet, le phénomène de l’insalubrité reste encore une préoccupation majeure à Dakar et dans les autres régions à l’intérieur du pays où la situation s’aggrave de jour en jour. Elle se caractérise par une urbanisation accélérée et mal maîtrisée, une prolifération de l’habitat spontané et une faiblesse des capacités des collectivités locales, de plus en plus, confrontées aux défis majeurs que constituent la gestion des déchets solides et des eaux usées, ainsi que les pollutions et autres nuisances. Pourquoi alors l’Etat tarde à donner à toutes les collectivités du pays, l’opportunité de pouvoir gérer équitablement les ordures ? C’est, globalement, le manque de volonté politique dans la gestion des affaires de l’Etat qui refait surface. Et lorsque le manque de volonté politique se prolonge jusqu’aux ordures, la voie est ouverte à toutes sortes de nuisances !

La demande est supérieure à l’offre

A l’état actuel, il est clair que rendre Dakar propre demande des efforts supplémentaires de la part des autorités. « Ce sont 1450 à 1500 tonnes d’ordures qui sont collectées en moyenne, par jour à Dakar », informe Ibrahima Diagne, Directeur technique de l’Entente Cadak-Car. Ce tonnage varie d’un jour à l’autre. Par exemple, les dimanches où c’est le service minimum, on peut se retrouver avec 800 tonnes, alors que les lundis où c’est le pic, l’on peut collecter jusqu’à 2100 tonnes d’ordures. Ce tonnage commence à décroître progressivement. C’est ainsi que le mardi on passe de 2100 à 1600 tonnes, le mercredi 1200 tonnes. Il en est ainsi jusqu’au vendredi où on reprend 1600 tonnes. Si l’on fait la moyenne annuelle, c’est donc entre 529 mille 250 et 547 mille 500 tonnes d’ordures qui sont collectées par an. Autre fausse note, le parc de camions de ramassage des ordures, est compris entre 180 et 200 camions. « On a un parc très vétuste et les pannes sont très récurrentes. Ce qui fait qu’on peut se retrouver avec moins de 200 véhicules en activité, surtout pendant la période pluvieuse où les routes, les voies sont difficiles d’accès », regrette Diagne. Quand on sait que l’hivernage arrive à grands pas…

Babou Birame Faye


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