ADAMA SOW, PRESIDENT DU GROUPE D’ACTION CONTRE LES VIOLENCES FAITES AUX ENFANTS « GRAVE »
Le résilient

jeudi 7 juillet 2011

Adama Sow est la voix et le visage des enfants victimes de viols et autres formes de maltraitances. Victime lui-même d’une enfance difficile, il s’est livré, pour La Gazette, à une séance d’exorcisme pour tuer ses vieux démons. Portrait.

Son récit démarre par ses premières souffrances. Vies cabossées aux horizons bouchés, torpillées d’avance, dès l’âge de quatre ans par le divorce de ses parents biologiques. L’adulte qu’il est, passe en revue les scènes d’éclat de voix de ce papa qui jette à la figure les affaires de sa maman qui avait au bout de bras son petit dernier de deux ans. Le petit Adama Sow protège sa sœur jumèlle, Awa, qui crie en boucle sous le regard hagard des voisins. Il se remémore : « cette image restera gravée dans ma mémoire toute ma vie. Quand papa nous a expulsés de la maison, on est partis chez ma grand-mère. Je croyais que c’était la fin du cauchemar mais cela ne faisait que commencer. » Dans la demeure de grand-mère, il y a son oncle maternel genre père fouettard. « Ça a commencé par les coups. Il était tellement violent qu’on le surnommait « lieutenant », raconte Adama de sa voix sans timbre. Les poings sur le visage, la ceinture sur le dos nu jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de larmes. L’enfant grandit dans cet univers d’acier ou les coups remplacent les bisous, et les cris, les contes pour enfants. Il paraît que les gens sincères ont un regard droit. Celui d’Adama se sauve, à droite, à gauche, trace des diagonales affolées sous des sourcils fournis. Se réfugie sur ses pieds. Adama Sow n’a pas le regard droit, pourtant, il dit la sincérité de sa douleur. Le petit Adama a incarné l’innocence massacrée… Seules éclaircies dans ce ciel de plomb, l’amour pour sa mère. Il ne triomphe pas forcément mais opèrent en onguents apaisants.

« Déjà à douze ans, j’étais conscient que seules les études pouvaient me sortir de cette situation. Et j’étais aussi conscient que j’étais la seule personne qui pût aider ma mère… »

Adama a désormais 7ans. Un garçon « introverti et calme » s’inscrit à l’école primaire de Malika. Il a souffert des sévices subis dans sa prime enfance. Il voudrait que les choses soient « remises à leur place ». Il se refugie dans les études. « Brillant », il devient le seul à avoir réussi haut la main l’entrée en sixième dans toute la contrée de Malika, en 1976. Il se rappelle : « déjà à douze ans, j’étais conscient que seules les études pouvaient me sortir de cette situation. Et j’étais aussi conscient que j’étais la seule personne qui pût aider ma mère. » Deux mots reviennent dans sa bouche : « avancer » et « difficile ». Comme un résumé du parcours des familles des victimes. L’adolescent avance dans sa « condition » de working class. Après les cours au lycée Delafosse, il accompagne sa mère crémière dans sa tournée. La calebasse sur la tête, il arbore fièrement un sourire commercial pour appâter la clientèle de sa maman…dont Annette Mbaye d’Erneville, directrice des programmes de la Radio télévision du Sénégal (Rts). Elle tombe sous le charme du garçon, et lui prédit un avenir dans le milieu de la communication. « C’était en 1983, l’année où j’ai eu le baccalauréat que Annette Mbaye d’Erneville m’a introduit à la Rts par l’intermédiaire de l’émission de Kaddu xaléyi. Ma mère vendait du lait caillé à Annette, et elles sont devenues de très grandes amies », se souvient-il.

Débute alors une série de rencontres fortuites qui vont changer son destin : Maguette Sow, le frère de Daouda Sow, ministre de l’Information sous le président Abdou Diouf le met en rapport avec son aîné qui l’inscrit au concours d’entrée à l’Ecole nationale d’économie appliquée (Enea). Il se souvient : « j’ai été major au concours d’entrée, ce qui m’a valu la sympathie du directeur de l’époque, Cheikh Tidiane Sy (actuel ministre de la Justice). » Adama Sow commence à voir le bout du tunnel. Désormais, il se voit un avenir, et choisit le département Communication et social. La sympathie du directeur pour lui fera des jaloux, le jeune homme n’en a cure et décide de saisir sa chance au volet. Sa formation sera ponctuée par une série de stages allant du Japon au Canada. Rien n’est trop beau pour son protecteur. Au bout de trois années de formation, Adama obtient une bourse et s’envole en 1987 à l’université du Texas aux Etats-Unis et y fait un master en communication. En 1995, il rentre au pays. Il se rappelle ; « en 1993, j’ai rencontré Youssou Ndour aux Etats-Unis, il m’a fait part de son projet de monter Jololi, un head office, et un groupe de presse. Je suis rentré au Sénégal en 1995, pour ce projet et je l’ai aidé à le conceptualiser. » Le projet de groupe de presse prend forme d’abord avec Com 7 et Adama Sow dit avoir géré les intérêts de Youssou Ndour dans le consortium.

« Il ne suffit pas seulement d’amener le violeur en prison, le plus important c’est le suivi psychologique et médical et cela fait défaut… »

L’enfance de Adama a été le support compassionnel pour les enfants. Il a incarné l’innocence massacrée, la victime du pire, de l’indicible. Adulte, il entame un procès contre l’injustice en vouant un culte à la protection de l’enfance. Il crée l’association « Grave » en 2005, pour lutter contre le viol. La parole brève, la voix basse, vibrant d’une manière particulière, comme ces instruments aux sons très puissants, mais qu’on touche à peine de peur de faire trop de bruit. Les petits yeux, un peu rapprochés et très renfoncés sous l’arcade sourcilière. Avec une expression impassible de regard en dedans, le nez très fin et régulier, la lèvre inférieure s’avançant un peu, comme par mépris, il parle de la vie brisée des enfants violés. Il marmonne : « en six ans, j’ai vu les pires atrocités sur les enfants victimes de viols. » Leurs images défilent sur l’écran blanc de ses nuits blanches. Adama dit être traumatisé par les récits atroces des victimes. L’anecdote : « le regard de cette fillette de 7 ans sourd-muet qui ne pouvait pas comprendre ce qui lui arrivait qui regardait les gens d’une manière hagarde restera gravé dans ma mémoire toute ma vie. Il y a aussi la déficiente mentale de Bambylor dont les baves coulaient à flots sur son ventre arrondi… » C’était dramatique, c’était insupportable, c’était trop ! D’un air grave, il ajoute : « sur les 200 cas que j’ai pu résoudre en 6 ans, mon intime conviction est que j’ai échoué… car il ne suffit pas seulement d’amener le violeur en prison, le plus important c’est le suivi psychologique et médical et cela fait défaut. Il y a des bonnes volontés mais ce n’est pas suffisant. » La comparaison nous effleure à l’entame, à voir Adama sagement assis, mains croisées sur cette chaise de la rédaction de La Gazette. Voix douce, il confirme de fait un côté éponge : « Les raisons de ma colère ? Il suffit d’être dans ce monde et d’observer… ». Il ajoute cependant : « les situations me choquent, mais ce qui me déprime le plus, c’est que les gens ne les analysent pas assez et n’en tirent pas les conséquences. On dirait qu’ils ne croient pas ou plus à une alternative. Moi, j’ai encore des idéaux. »

La suite le confirmera : compassionnel certes, mais enclin à botter les fesses plutôt qu’à les toucher. Il s’indigne : « de la même manière qu’on apprend aux hommes de loi à auditionner les voleurs ou les tueurs de la même manière on doit leur apprendre à auditionner une victime de viol. Car ils s’y prennent tellement mal qu’on a tendance à croire que l’enfant se sent encore violé une seconde fois. Car, on les accable en doutant de leur parole. » Ce statut de père Bernard qu’il s’est octroyé ne lui attire pas uniquement la sympathie des Sénégalais, il encaisse aussi le mépris de certains qui l’accusent d’utiliser la cause des enfants comme un vulgaire fonds de commerce. Sur ce, l’histoire de la petite Ndèye Selbé qui a été découpée au quartier Fith Mith niché dans la populeuse banlieue de Guédiawaye, lui vient à l’esprit. Il se dit meurtri par cette affaire. Et blessé dans sa dignité, il raconte : « quand je suis allé chez la fillette le jour du décès, j’ai remarqué que sa famille vivait dans une profonde misère. J’ai voulu les aider en leur octroyant du ciment à travers mes relations afin qu’ils puissent avoir un toit décent. Par la suite, cette même famille m’a accusé d’avoir détourné le ciment à mes fins propres. Cette histoire m’a détruit intérieurement et c’est le déclic de mon relâchement envers mon association. Maintenant j’organise les familles des victimes de viol pour qu’elles prennent leur propre responsabilité. Je prends du recul pour m’occuper un peu de moi. » L’attaque a beau être isolée, elle est pour Adama « insoutenable ».

« Ce qui est triste, c’est que je ne pense pas que je vais me remarier un jour. » Il a le sourire de ceux qui ont souffert. Portant bien son tunique beige, taille moyenne, physique potelé, les pommettes rebondies, l’ensemble du personnage donne le sentiment de la force tranquille et légèrement dédaigneuse. Adama Sow, du malheur à la louche, divorce deux fois de ses deux épouses en l’espace de six mois. Il dit : « j’ai contracté mon premier mariage en 1995. En 2006, on a enclenché une procédure de divorce. Je me remarie entre temps. Ce qui fait qu’au moment où la première procédure de divorce touchait à sa fin, en 2007, je divorce d’avec ma deuxième la même année. J’ai eu trois enfants avec la première et un avec la deuxième. » Adama dit qu’il est une « victime », de parents divorcés. Conséquence : ses relations compliquées avec les femmes. Il appelle ça ses cicatrices. « Il ne faut pas se demander comment oublier, ça n’est pas possible. Plutôt se dire : comment vivre avec. Ce qui est triste c’est que je ne pense pas que je vais me remarier un jour. »

La suite de la vie d’Adama prend le contre-pied de celle de beaucoup d’enfants maltraités. Il a toutefois réussi sa vie professionnelle, avec ce poste de chef de la division des médias, au ministère de la communication, qu’il occupe depuis 2009. Mais il en va de la politique comme des sentiments : il est plus facile de s’engager en six ans que pendant toute une vie. Initialement séduisant et noble, son engagement sur le viol des enfants est une course de fond. Adama s’est essoufflé, l’engagement prend l’allure du renoncement. Il se confie : « j’ai accumulé trop de blessures. Les autres m’ont toujours utilisé comme escalier pour arriver à leurs fins. Il est temps que je m’occupe de moi. » Bonne chance !

Aïssatou Laye


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