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Au nom du Sénégal !

samedi 2 juillet 2011

« Si je suis là, c’est tout simplement parce que je veux accompagner le Président. Vous pensez que je vais le laisser aller seul à Benghazi, avec tout ce que cela comporte comme risques. Reconnaissez que tout fils ferait pareil, dans les mêmes conditions, pour son père ». Ainsi s’est exprimé, Karim Meïssa Wade, sur sa présence dans le bastion des protestataires libyens. Un prince n’aurait pas dit autre chose. Tout en affublant son père du titre de président, il a toutefois omis de souligner que cela a été rendu possible par la grâce du suffrage exprimé des électeurs sénégalais. En jetant leur dévolu sur le président Abdoulaye Wade, ils lui ont fait, du même coup, obligation de s’occuper du Sénégal et non de sa famille biologique. Beaucoup plus vaste, transcendant les contingences reproductives, sa famille est désormais composée des Sénégalais qui ont voté ou non pour lui, et au service desquels il doit se consacrer totalement.
En proposant une lecture étriquée et anti républicaine de la nouvelle posture de son père, Karim s’inscrit dans le sillage de ce dernier, confirmant ainsi la difficulté que tous les deux éprouvent à faire la part des choses.

Qui ne se souvient du chef de l’Etat, quittant précipitamment le Palais de la République, pour se ruer à pied vers les bureaux enfumées de son fils, situés à quelques encablures. Ministres, députés, corps constitués, toute la République avait répondu présent, se positionnant derrière les forces françaises mobilisées pour venir à bout d’un drôle d’incendie. Quelques papiers qui enfumaient les bureaux du ministre Karim Wade, logés dans les appartements que le propriétaire de l’immeuble Tamaro avait été obligé de céder aux enfants du président sous la forte pression de ce dernier. Abdoulaye Bathily, le Secrétaire général de la Ligue démocratique, avait ainsi rappelé les confidences de Feu Idrissa Seydi qui, pour faire aboutir son projet et pour ne pas laisser « au cœur de Dakar, un immeuble inachevé », a dû se plier aux desideratas du président Wade. Ce dernier, avait-il expliqué, exigeait que soit rétrocédé un appartement à ses enfants (Voir La Gazette n° 82). Ce qui fut fait. Aménagés grâce à des moyens colossaux décaissés par le Trésor public, ces mêmes locaux avaient auparavant abrité le siège de l’Agence nationale pour l’organisation de la conférence islamique (Anoci).

Ainsi, visitant il y a quelques années les chantiers de l’Anoci, il félicitait son rejeton des résultats obtenus. Et de le rassurer en des termes qui en ont désarçonné plus d’un : « Je dirai à ta mère que tu as bien travaillé ». A son fils, il donnera ensuite un super ministère. En le promouvant ministre des Transports aériens, de la Coopération internationale, des Infrastructures et de l’Energie, il a fait comprendre, sans coup férir, qu’il en est ainsi, parce qu’il n’a pas vu autour de lui quelqu’un qui soit capable de gérer autant de ministères en même temps. On attend, avec sa désastreuse gestion du secteur de l’énergie de savoir si Me Wade a dit à Mme, que son fils a mal travaillé.

Sa fille Sindjély Wade ne sera pas laissée en rade. Impliquée dans l’organisation du 3ème Festival mondial des Arts nègres (Fesman), elle réussira, par la magie de ses attributions, à faire rappeler par la tutelle l’ambassadeur qui, à l’époque, était en poste au Brésil. C’était pour elle, une façon de manifester son mécontentement de n’avoir pas été reçue par l’ancien président Lula, pressenti pour être l’invité d’honneur. Bombardée gestionnaire de la Fondation, elle a en charge la gérance d’une partie des sous générés par le Monument de la Renaissance, notamment ceux provenant des droits d’entrée et droits d’auteur issus de l’exploitation industrielle sous forme de bibelots et sculptures.

Le président de la République n’a pas, pour autant, montré la même compassion envers les Sénégalais qui l’ont élu. Qui n’a pas été choqué de constater son absence d’empathie envers les militaires tombés au champ d’honneur, en Casamance. Ils avaient été fauchés, à l’aube de la nouvelle année, par les balles de combattants se réclamant du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc). En dépit de cette situation dramatique, le chef de l’Etat n’avait même pas daigné présenter ses condoléances à leurs familles éplorées lors de son adresse à la Nation. Il récidivera plus tard en n’exprimant aucune compassion vis-à-vis des parents des trois bébés décédés à l’hôpital de Ziguinchor du fait du rationnement de l’électricité.

Balayant au passage toutes les règles de bonne gouvernance, malmenant l’éthique républicaine, ces onze années de mandature wadienne se sont donc illustrées par une boulimie foncière sans précédent, doublée d’une confusion entre intérêts publics et intérêts privés. Bâtie autour d’une gestion de la rente, la confusion entre l’Etat et la famille est matérialisée par une violence et une arrogance insoutenables.

Au-delà des acquisitions immobilières versées dans l’escarcelle de la famille présidentielle avec l’argent des contribuables, (aménagement du terrain du village du Fesman, achat de la maison de l’ancien président Léopold Sédar Senghor, achat d’un terrain à plus d’1 milliard de Francs Cfa, etc.), il se trouve des montages financiers qui la mettent au centre des pulsations de la République.
Et pour boucler la boucle, ces dernières années sont empoisonnées par les intentions de dévolution monarchique du pouvoir en direction de Karim Wade.

Contrairement à ce que suggère ce dernier, son introduction auprès du président américain Barack Obama, sous forme de présentation, par le biais du président français Nicolas Sarkozy entre bien dans ce cadre. Aussi, l’explication consistant à présenter son implication dans le secteur survolté de l’énergie comme une preuve contraire de ce qui lui est prêté est bien maladroite. On se doute bien que le père va débloquer des sommes énormes pour non pas résoudre le problème mais donner l’illusion que cela a été rendu possible grâce à son fils. Par la magie d’une seringue hypodermique, il s’efforce depuis quelques années d’injecter voire de sédimenter, à dose homéopathique, dans le corps social l’idée d’un fils super performant. C’est connu, le premier de la classe ne peut que générer une famille exceptionnelle. Erreur de casting, celui qui est présenté comme un génie a de la peine à convaincre tant les lieux communs qu’il débite rendent ses interventions insipides, sa communication désastreuse. Un media training lui fera du bien.

Le jeune Aliou Sow dont le premier boulot a été d’être député et ensuite ministre semble avoir bien assimilé la leçon de son mentor. Lui qui, après que son épouse a été épinglée par un rapport d’audit a assuré à qui veut l’entendre que quiconque tentera de toucher à un cheveu de sa femme devra passer sur son cadavre. Inouï ! Voilà un ministre qui défie ouvertement l’Etat et ceux qui l’incarnent au plus haut niveau, le président de la République et le Premier ministre car son propos n’exclut personne. Dans quelle république sommes-nous ?
Jamais dans le Sénégal démocratique, la famille n’aura été aussi présente dans les affaires de l’Etat. Et pourtant, on ne peut tout s’autoriser, avec autant de légèreté en démocratie.

Ne serait-ce que parce que la gestion des ressources publiques influe dans la nature des relations entre le gouvernement et la société. Comme on le sait, les recettes de l’Etat sont en grande partie alimentées par les impôts et taxes auxquels sont soumis les fruits du travail des citoyens. Aussi, loin d’être un démiurge, le chef de l’Etat a-t-il obligation de rendre compte de son mode de gestion. En retour, les citoyens se réservent la possibilité de le sanctionner positivement ou négativement à l’issue d’élections régulières et transparentes.

A l’heure où la rue arabe et africaine remettent au centre du jeu, l’exigence de liberté, le combat contre le népotisme, la corruption et la concussion, force est de constater que la privatisation de l’Etat par un clan ou une famille ne saurait prospérer.

A l’évidence, il n’est pas de démocratie sans démocrate, et il n’y a pas de démocratie sans combat démocratique. C’est dans cette double dialectique que va se jouer, en 2012, le prochain rendez-vous de l’élection présidentielle. Au nom du Sénégal !

Vieux Savané


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1 Message

  • Au nom du Sénégal !

    2 juillet 2011 19:26, par salka
    Un texte bien conçu. ça c’est du journalisme vrai, c’est à dire d’abord de l’écriture. C’est dans la lignée des grands éditorialistes de la trempe de Bara Diouf, Djib Diedhiou, Moustapha S Diagne dont les textes constituaient une sorte de sève nourricière pour les élèves et étudiants de l’époque. Je suis vraiment nostalgique de cette époque de gloire du journalisme. La race n’est pas éteinte, loin s’en faut ! dont Vieux Savané et d’autres bien sûr. Malheureusement, ils n’écrivent plus beaucoup de nos jours. Les textes étaient d’une telle hauteur de rédaction (le style, la syntaxe, le choix des mots et des qualificatifs en particulier) les idées d’une telle clarté et souvent parfaitement défendables. Même s’ils faisaient quelquefois l’apologie de la gouvernance d’alors, c’était avec mesure, de manière nuancée sans jamais tomber dans le dithyrambique et l’excès de zèle. Aussi lorsque nous découvrons un texte puissant, nous ne pouvons pas ne pas nous en réjouir. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, ces grands journalistes mais je souhaiterais vivement qu’ils reviennent dans les rédactions en qualité de correcteurs.

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