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LOUIS LAMOTTE, PRESIDENT DE LA LIGUE SENEGALAISE DE FOOTBALL PROFESSIONNEL
« On n’est professionnel ni dans la gestion, ni dans l’organisation »

dimanche 26 juin 2011

Le football professionnel fait face à des difficultés qui pourront plomber sa croissance. Arriérés de salaires, grève de joueurs et même démissions de présidents de club (Malick Gakou du Gfc) rythment cette troisième année pro. Louis Lamotte, le président de la Ligue sénégalaise de football professionnel monte au créneau et fait l’analyse situationnelle de cette ère nouvelle qui joue sa survie.

M. Lamotte, quelle lecture faites-vous de cette mi-saison de la troisième année de ligue professionnelle qui est bien éprouvante pour les clubs qui vivent presque dans la galère ?

Galère ? C’est un mot un peu fort. Jusqu’ici les compétitions se déroulent, il n’y a pas d’équipe forfait ni de club en faillite. Mais je reconnais que certaines équipes ont des difficultés à respecter leurs ardoises, qu’il y a des retards de salaires. Mais, le professionnalisme n’est pas que l’aspect salaire, c’est le meilleur piège qu’on peut lui tendre. Le professionnalisme est un exercice qui vise à améliorer l’environnement du football en créant du travail pour ses acteurs. Le professionnalisme, c’est d’abord des services de qualité à offrir et dont les résultats appellent en contrepartie des salaires. Il n’y a pas que l’argent, il y a aussi le fonctionnement. Aujourd’hui, les clubs sont mieux structurés et organisés qu’avant. Ils engagent même des politiques de marketing, de sponsoring même si cela est embryonnaire. Donc, il y a des changements qualitatifs dans l’attitude et dans la gestion des clubs.

Voilà un beau tableau, mais il y a les aspects négatifs aussi

Je ne peux pas prétendre que tout est ok, loin de là. Je crois qu’au plan économique, les clubs souffrent de l’absence de soutien institutionnel. Evidemment, il y a des insuffisances qui sont inhérentes à l’expérience professionnelle qui est un processus d’amélioration en continu. Vous savez le football professionnel repose sur un trépied : la télévision est le premier pied, le sponsoring, le deuxième pied et l’Etat constitue le troisième pied. J’ai lu un article de la presse anglaise il y a quelques semaines, il y était écrit que les droits de télévision se chiffrent en milliards d’euros. Chaque club reçoit en moyenne 50 millions d’euros, là le football professionnel fonctionne à partir des droits de télévision. Le deuxième pied du trépied, ce sont toutes les actions économiques qu’offre l’environnement professionnel. Le Sénégal est caractérisé par un environnement économique très modeste, très peu riche. Les grandes marques ne se bousculent pas pour faire la promotion de leur image. En dehors de la téléphonie, il n’y pas de marque qui s’intéresse à la publicité. Donc, ce sont des limites objectives à l’action du marketing. De plus, nous n’avons pas pris les dispositions en nous dotant d’une agence marketing.

Ce volet ne fonctionne pas comme on le veut mais il nous procure des ressources. Seulement, nous sommes très loin d’en tirer le meilleur profit. Qu’en est-il des droits de télévision ?

Nous nous sommes battus pour avoir un contrat de droit de télévision avec la Radiodiffusion télévision sénégalaise (Rts), mais je dois vous avouer que depuis que le football existe au Sénégal, jamais la télévision n’a ristourné un seul franc au foot.

Même pour les matches de l’Equipe nationale de football

J’ai dit jamais (il l’épelle). Jamais !

Et vous la laissez faire ?

Non, nous ne laissons pas faire ! A un moment, on n’avait compris que le football ne générait pas de ressources. Aujourd’hui, il en génère certes un tout petit peu, mais la Rts n’a pas la culture de la rétrocession. La télévision est à caractère public, elle avait plutôt l’habitude de recevoir et non de donner, ce n’est pas pour les excuser. Mais, au sortir du match contre le Cameroun (4juin), on fera le point et on soldera les comptes à ce niveau autant au plan de la ligue professionnelle qu’au plan de l’Equipe nationale de football.

Il n’y a pas de droits de télévision alors ?

Les droits ne se matérialisent pas par des entrées financières, ils se matérialisent par la vente de quelques espaces publicitaires. Le direct, c’est un moment de publicité, d’incrustations que l’on offre à notre partenaire notamment Orange. La télévision, c’est un support pour notre action marketing, des ressources directes versées par la télévision nous n’en avons pas encore reçues.

Quelle évaluation faites-vous de l’apport institutionnel, le troisième pied ?

L’Etat et les collectivités locales ont un devoir et une obligation dans le football professionnel. Partout où le football professionnel a réussi, il s’est installé sur un terrain préparé par l’Etat et la collectivité. L’Etat permet de mettre en place les dispositifs et les collectivités accompagnent de manière permanente. Tous les grands clubs sont adossés à des collectivités ou des municipalités. Qui pour certains assurent jusqu’à 35% de ressources budgétaires. Au Sénégal, nous n’avons aucune municipalité qui aide de façon structurée et formelle le professionnalisme. C’est par événements quelque fois jamais. Ce n’est pas structuré, on n’a pas ce soutien des collectivités.

Pourtant l’Etat est à l’origine de la professionnalisation

L’Etat a accompagné mais cela ne suffit pas. Il n’y a pas une contrepartie financière déterminée. L’Algérie qui installe le professionnalisme cette année a une dotation financière très consistante. Les clubs ont la possibilité d’obtenir des terrains pour pouvoir y ériger des sièges. Et c’est la facilitation de contrats télévision. L’exemple tunisien a prospéré comme cela, celui de l’Algérie le sera ainsi, l’exemple ivoirien aussi a prospéré.

Avez-vous interpellé l’Etat sur cela ?

Nous l’avons fait avec beaucoup de diplomatie, oui, mais après le match contre le Cameroun, nous allons rencontrer les autorités. Nous sommes en train de préparer les premières audiences avec le ministre des Sports. Tout cela va aboutir au règlement du professionnalisme qui n’est pas bien perçu quant à ses bienfaits. Ce que nous avons réalisé, on est en cours de le mettre dans un document que nous allons présenter au ministre des Sports et au président de la République. Nous avons investi des milliards.

Pourtant, il y a qui ont des difficultés pour payer des salaires ?

Vous parlez de retard de salaire, mais il y a le transport, beaucoup d’autres choses qui font que chaque club dépense au minimum 50 millions par an pour faire face à ses occupations. Aujourd’hui, la Compagnie sucrière sénégalaise (Css) est à plus de 50 millions Francs CFA alors qu’on est à la mi-saison. L’année passée, nous avons dépensé près de 90 millions F CFA. Quand vous prenez 50 millions F CFA que l’on multiple à 30 équipes, cela fait plus d’un milliard 500 millions FCFA par an. Sur cette somme globale, il y a un apport de sponsoring de 300 millions F CFA et quasi exclusivement de Orange. Tout le reste sort de la débrouille ou de la poche des dirigeants. Mais cet investissement a permis de créer plus de 1500 emplois permanents, chaque club employant au moins plus de 30 joueurs et encadreurs. Donc le poids économique et social de la Ligue est extrêmement important et ces données là, nous les présenterons aux autorités pour leur dire que si leur contribution tarde à arriver, c’est le risque de voir tout cela disparaître comme un feu de paille. Et des milliers de rêves de jeunes se verront briser.

Si cette situation perdure, le football sénégalais ne risque-t-il pas de retourner à l’amateurisme ?

Oui, on ne risque même pas de retourner à l’amateurisme mais on risque de vivre pire que l’amateurisme. Il y aura un clash ! On ne peut aller si haut et retomber. Si par négligence de part et d’autre le professionnalisme arrivait à échouer, ce serait un super traumatisme pour le football et un traumatisme profond. Quand on tombe de haut, on s’en relève difficilement si on ne meurt pas. Et quand le football local tombe comme cela, il entraîne le football international. Tout s’écroule et on revient à la morosité qui a secoué le football après 2008. On s’en est bien sorti, maintenant il ne faut pas retomber. Récemment quand j’étais en Afrique du Sud, j’ai rencontré les gens de la Fifa, et j’étais fier de voir que la Fédération sénégalaise de football était montrée en exemple par les hautes autorités de la Fifa. Mais je me suis abstenu de leur dire que j’avais envie d’arrêter parce qu’on est fatigué, et qu’aujourd’hui, les choses menacent de s’écrouler. Le football local est la base de tout cela malheureusement il est terriblement négligé voire ignoré.

N’est- ce pas la faute des dirigeants ?

Je ne sais pas ! C’est nous qui dirigeons et l’Equipe nationale et les clubs, nous avons la responsabilité de la gestion. Mais ce n’est pas faute d’avoir attiré l’attention, ni faute de chercher à tirer la sonnette d’alarme. Au Sénégal, on ne gère que l’événementiel alors que le football local est par essence non événementiel, il se joue en journées. C’est pourquoi, nous tenons à rencontrer les plus hautes autorités de l’Etat. Nous sommes en train de préparer activement le document. Nous allons introduire la demande pour rencontrer le ministre des Sports. Nous allons utiliser ce temps de répit de l’Equipe nationale - la prochaine sortie des Lions est prévue en septembre - pour poser les problèmes du football local.

Ne jugez-vous pas la situation critique ?

Non, on n’est pas dans l’ambulance. On n’est pas en train d’être évacué. Je ne sais pas d’où est-ce que vous tirez vos impressions. C’est dur mais personne ne lâche. Ce n’est pas catastrophique. Il n’y a pas de situation de faillite imminente. Dans les résultats, je remarque que ce sont les équipes les plus riches qui sont les moins bien classées. La Css, la plus stable financièrement occupe le milieu du tableau.

Mais certains présidents de club baissent les bras et partent, c’est le cas de Malick Gakou du Gfc

Ah, oui, à force de soutenir seul tous les efforts financiers, finalement on prive sa famille de ressources. Cela ne peut pas continuer. Le développement du football professionnel et son financement doivent être structurés. Il doit s’asseoir sur un trépied : les ressources de télévision, il faut forcément qu’elles soient de mise, mais elles dépendent de la qualité du spectacle qu’on offre et on ne le travaille pas suffisamment. Nous avons été accrochés pendant l’intersaison par les télévisions Canal Horizons et Al Jazzera qui voulaient s’impliquer dans le championnat. Mais nous devons leur garantir une régularité dans la programmation des matches, une régularité irréprochable du calendrier et du timing et cela nous ne sommes pas capables de l’offrir. Et aucune télévision ne viendra s’associer comme cela dans des matches qui ont une chance sur deux d’être déprogrammés à la dernière minute. Les télévisions ne fonctionnent pas comme cela. Même la Rts qui cherche à nous suivre ne manque pas de nous critiquer sur ce point. Nous ne le maîtrisons pas le volet infrastructurel, on n’est professionnel pas dans l’organisation ni dans la gestion. On a pas les moyens du professionnalisme, On n’a pas peu de stades fonctionnels. Et nous les partageons avec la lutte et d’autres événements. Donc, on n’est pas à l’abri de difficultés de programmation. Lesquelles difficultés nous rendent la tache difficile et tant qu’on ne peut maîtriser la régularité du championnat, on ne peut pas avoir de télévisions partenaires.

Mais quelle est l’échéance que vous vous fixez pour venir à bout de ce handicap ?

Si nous avons la disponibilité des infrastructures, nous pouvons maîtriser notre programme. Certes, nous démarrons à l’heure H indiquée depuis plus d’un an. Mais, je ne peux pas vous garantir que dimanche, dans deux semaines, on jouera à Demba Diop parce qu’il y a la lutte qui le convoite. Même si Demba Diop est un terrain de football, nous ne sommes pas toujours privilégiés. C’est un problème ! On ne peut pas dire avec assurance, nous démarrons une saison à une telle date et nous terminons à telle date, on ne peut pas le dire. Les infrastructures sont le premier handicap qui nous empêche de tirer profit de ce qu’on fait du point de vue télévision.

Et quelles vont être les résolutions sur le plan sponsoring ?

Le marché n’est pas large mais j’ai remarqué un phénomène que j’ai soulevé à la fédé. Nous constatons que les annonceurs potentiels souhaitent davantage être avec l’Equipe nationale qu’avec les équipes locales. Pourtant, nous pensions que l’éclosion de l’Equipe nationale allait entraîner tout le football mais ce n’est pas le cas. Pour la coupe de la ligue, j’ai pris un échantillon avec qui nous travaillons en Equipe nationale, les annonceurs qui s’affichaient au match-aller Sénégal-Cameroun, nous les avons démarchés mais personne n’a voulu accompagner la Coupe de la Ligue. Je n’ai eu auun avis favorable. Sur ce terrain-là, l’Equipe nationale a l’exclusivité. C’est à nous d’imposer le foot professionnel comme la porte d’entrée en l’Equipe nationale. Bientôt, si un annonceur ne peut pas faire un effort pour le football local, il ne pourra pas accéder à l’équipe nationale. Il n’y a que Orange qui assiste l’ensemble du football, elle accompagne la Ligue et les Lions. Maintenant, nous allons prendre des mesures pour que les gens qui accompagnent l‘Equipe nationale puissent savoir que sans le foot national, il n’y aura pas d’équipe nationale. Ce sera la clause, des contrats joints, des dispositifs pour garder le potentiel des annonceurs. Sinon, c’est la mort du football professionnel et cela n’est pas acceptable.

Réalisé par Boly BAH


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