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ABDOULAYE CISSE, 38 ANS, PRESIDENT DE LA CRJK DE KOLDA
L’indomptable

samedi 2 juillet 2011

Comme un disciple de Trotski, Abdoulaye Cissé passe pour un adepte de la révolution permanente. Il s’attaque à la société civile de séminaire et cultive à outrance le rejet des injustices sociales. Le Fouladou s’en réjouit et le prend pour un « homme utile ».

Chaleur d’étuve dans les chaumières, soleil de plomb aux rayons cruels, climat moite des temps annonciateurs de la pluie. Voilà le décor qui tétanise le petit peuple à Kolda. La société d’électricité (Senelec) bride ses turbines. Kolda, devenue ville-lumières avec ses 105 réverbères est plongée dans le noir. La colère emplit les salons, puis déborde dans la rue. La Convention régionale des jeunes de Kolda (Crjk), interdite de marche depuis presque 5 ans retrouve le pavé. L’autorité si prompte à interdire les marches dans cette localité « ferme » les yeux. Le 19 mai dernier une procession monstre « s’attaque » à la Senelec. A la tête des marcheurs, Abdoulaye Cissé, président de la Crjk. Le succès grise vite les organisateurs. Trois jours après, une nouvelle demande de marche est sur la table du commissaire de police. Plutôt conciliant, ce dernier parvient à émousser le mordant de Laye Cissé. Ce genre de compromis, il en fait souvent. En 2009, peu de temps avant les Locales, il a à ses trousses l’ensemble de la classe politique. Des offres d’alliance pleuvent plus mirobolantes les unes que les autres. Laye finit par « craquer ». Le voilà dans la coalition dite « Bamtaaré Fouladou ». Une coalition dont la tête de liste est le patron régional de l’Alliance des forces de progrès (Afp), Chérif Léhibe Aïdara. A l’arrivée, cette liste obtient 11 élus dont Cissé. « Il peut céder aux avances des politiques, mais il reste constant sur sa ligne : le développement de Kolda », témoigne un de ses anciens compagnons dans la Crjk, Malamine Cissé. Il en récolte, alors, les quolibets féroces de ses calomniateurs. « Vendu », « Traître », écrivent sur les murs ses adversaires. Rançon d’un positionnement de circonstance. Mais Laye Cissé l’assume. Et tel un disciple de Trotski, il adore la « révolution permanente ».

« Personne ne peut m’intimider »

« Libérez Laye Cissé ! » Ce slogan a été scandé par les écoliers de Kolda en 2006. Pendant près de deux semaines, alors en guérilla urbaine contre les forces de l’ordre, les élèves exigeaient ainsi la libération du président de la Convention régionale des jeunes de Kolda (Crjk) et de ses camarades, en détention préventive. On leur reprochait d’avoir organisé une marche non autorisée. Depuis lors, ce nom est connu quasiment de tous à Kolda. Parce que celui qui le porte est désormais, sans conteste, une célébrité au Fouladou. Mais, à l’état-civil, il s’appelle Abdoulaye Cissé. Agé de 38 ans, cet enseignant de profession s’est, aujourd’hui, fait une réputation dans la société civile...engagée. Sa vie, il dit l’avoir transformée en combat.

Bagarreur, Laye l’a été aussi au collège. Toujours classé premier de sa classe à Rufisque, il est pressenti dans le groupe des meilleurs collégiens pour aller au Maroc. Son rêve d’écolier : devenir pilote de l’air. Un faible pour ce métier qu’il tient, tel Saint-Exupéry, de son goût du risque au service de l’humain. Le Bac série D en poche, il s’inscrit en Math-Physique à l’Université Cheikh Anta Diop. Une ambition de pilote vite brisée par un surmenage. Petit, la corpulence imposante, le teint noir, le président de la Crjk a souvent le sourire aux lèvres. Marque d’ouverture ? Sans doute, mais aussi celle d’un homme qui répond, ainsi, aux mille et une menaces de ses adversaires. « Personne ne peut m’intimider », clame-t-il, esquissant un geste ample comme pour donner plus de vigueur à son propos. La mise toujours correcte, Laye adore les tenues modernes et les souliers noirs bien astiqués. On ne le voit presque toujours que dans un port de ville. Ce sont là, à l’évidence les stigmates de son passage dans l’armée. Sous les drapeaux, il gravit vite les échelons et devient élève gradé. Mais le milieu des uniformes s’accommode mal avec sa soif de liberté et son tempérament de soldat bougon. Un caractère qui s’est, par ailleurs, vite révélé, plus tôt, au lycée Alpha Molo Baldé où il débarque en milieu d’année scolaire. Là, le président de la Crjk s’est, en effet, retrouvé au centre d’une grève de plusieurs semaines qui déborde en émeutes.

Un redresseur de torts

Il est arrêté avec huit autres élèves puis incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction de Kolda pendant trois semaines. C’est son premier séjour à la Mac. Ils passent tous la Tabaski en prison et finissent par être élargis sans procès. Par contre, son destin de contestataire, lui, venait, à l’apparence, d’être scellé.

La démarche lente, Cissé est conscient des nombreuses sollicitations dont il est l’objet dans la rue. Là, notamment aux abords du marché central de la ville, l’homme ne passe jamais sans être interpellé qui pour se plaindre d’une injustice, qui pour le féliciter ou l’encourager. En vérité, Laye Cissé est perçu, à Kolda, comme un redresseur de torts, lui qui dit s’accomplir sur le terrain et flétrit la société civile de séminaire et de bureau. « C’est cet engagement sur le terrain qui nous a valu notre arrestation de 2006 », explique-t-il. Une affaire de marche pour le début des travaux du Programme Kolda 2006 interdite qui atterrit devant la barre. Le président de la Crjk et ses camarades s’en sortent avec une relaxe pure et simple. Néanmoins, son contentieux avec les libéraux notamment le maire de Kolda Bécaye Diop reste entier. Teigneux, Cissé refuse toute compromission avec les politiciens et développe une attitude de totale démarcation avec les libéraux. A ceux qui le suspectent d’une idylle avec Bécaye Diop, il lance : « Je préfère une alliance avec Salif Sadio ». La gouvernance locale et la transparence raffermissent son hostilité contre le ministre maire. « Pas de compte administratif depuis 3 ans, montage expéditif du budget participatif, pas de secrétaire municipal », voilà le cocktail qui cimente le contentieux de Laye Cissé avec le maire.

Sa mère veut qu’elle renonce à « cette vie » Sa plus grande satisfaction ? Les routes et les lampadaires qui ont fini de donner à Kolda le visage d’une ville moderne. « C’est le fruit des foulards et brassards rouges lors de la visite de Me Wade en juillet 2005 », revendique le patron de la Crjk. Ce samedi-là, le président de la République, invité par les femmes libérales à une randonnée, a été accueilli par une foule de jeunes déchaînés, arborant des foulards et brassards rouges. Ils exprimaient ainsi leur colère contre l’état de la ville.

L’accueil a eu l’effet d’un coup de tonnerre. Car, il coïncidait avec le premier jour d’Idrissa Seck en prison suite à l’affaire des Chantiers de Thiès. Wade venu « chercher » un bain de foule a eu un accueil chaud. Une « défiance » au centre de laquelle se trouve Cissé. Marié à un professeur d’éducation physique, Laye Cissé n’en souffre pas pour autant. « Il m’arrive d’exploser et de vouloir claquer la porte », lâche son épouse qui reconnaît jouer les sentinelles chaque fois que son mari sort la nuit. Père d’une fillette de sept ans, Laye Cissé affirme que sa mère lui a souvent demandé de renoncer à « cette vie ». Sa crainte est, sans doute, fondée. Parce que le 18 mars 2010, lors d’une marche de protestation des jeunes de Vélingara, le président de la Crjk est arrêté pendant un mois. C’est son troisième séjour à la Mac. « Une arrestation arbitraire », d’autant qu’il est relaxé comme lors de la marche interdite de 2006. « Elle (Ndrl : son épouse) a fini par comprendre le sens de mon combat », se félicite-t-il. Un combat qui l’oblige à se barder de gris-gris, « parce que Kolda est une ville mystique », explique-t-il. Sa mise impeccable est trompeuse. Laye Cissé a quasiment toujours le portefeuille à sec. Mais les vraies richesses, il les trouve ailleurs, pas dans « les commodités d’une modernité usurpée ». Encore moins dans les reliefs des repas savoureux. Ce « garçon » de 38 ans est riche d’une chose : son amour pour Kolda. « Impatient, voire impulsif », selon son compagnon dans la Crjk Malamine Cissé, Abdoulaye Cissé est pour lui « utile » à Kolda. Une sorte de Robin des bois qui se prend pour « un cadavre ambulant ».

Hamidou Sagna


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