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L’AFRIQUE A L’EPREUVE DES ELECTIONS
Le ventre mou de la démocratie en Afrique

jeudi 23 juin 2011

Pas moins d’une dizaine d’élections ont été organisées en Afrique au cours de l’année écoulée. Mais celles-ci donnent régulièrement vainqueurs les candidats sortants. Avec comme corolaire des contestations tout aussi régulières. Les élections sont à la fois un moyen et une fin en ce qu’elles permettent d’accéder ou de se maintenir au pouvoir et d’opérer une captation des ressources par l’instrumentalisation des ressources. Un cadre idéal et un terreau fertile qui laissent émerger l’instabilité et les conflits un peu partout sur le continent.

Bien qu’insuffisant comme seul critère, les élections restent un baromètre qui permet tant soit peu de mesurer l’état de la démocratie. Et l’Afrique s’y colle plus ou moins régulièrement depuis des décennies. Chaque année, on sacrifie au rituel avec en moyenne une dizaine d’élections présidentielles, législatives et municipales par an. La plus récente remonte au 28 avril 2011 et a consacré la réélection de Idriss Déby au premier tour avec un taux de 88,6%. En Egypte, Hosni Moubarak a été élu avec 88,5 % en 2005 pour la cinquième fois et son parti (le parti national démocrate) le PND a remporté haut la main les législatives et les sénatoriales avec 419 sièges sur les 508. Cela n’a pas empêché le peuple égyptien de se défaire du raïs par une révolution populaire historique. Ce qui renseigne a posteriori sur la mascarade électorale qui l’avait maintenu au pouvoir. Et qui confirme en même temps ce que tout le monde savait déjà  : les fraudes massives et régulières qui l’ont maintenu, lui et son parti au pouvoir pendant 30 ans. Les cas de simulacres d’élection ne manquent pas sur le continent pour ne pas dire que c’est la règle. L’exemple le plus caricatural de cette anomalie est sans conteste Djibouti. Seul candidat en lice en raison du boycott de l’ensemble des partis d’opposition, Le président Ismail Omar Guelleh a été élu avec 100% des voix. Comme pour dissiper tout soupçon de fraude sur sa légitimité, le président rwandais Paul Kagamé (du FPR) a été réélu le 9 août 2010 avec un score de 93% pour un mandat de 7 ans.

Au Brundi, Pierre Nkurunziza leader du Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), a été réélu président en 2010 Seul candidat à l’élection, il a pu engranger selon les résultats officiels 91% des voix. Ses opposants ont jugé de ne pas servir de faire-valoir à une élection truquée d’avance en se gardant d’y participer. Plusieurs semaines avant le scrutin, l’actualité était marquée par des violences débouchant à l’arrestation opportune de beaucoup d’entre eux. En Guinée équatoriale, un pays riche en pétrole, la situation n’est pas plus reluisante Teodoro Obiang Nguema Mbasogo a été réélu sans surprise avec un score de 95,4%. Après avoir rempilé 5 fois à sa propre succession depuis accession au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat en 2009. Cela bien qu’il soit malade et souffre de plusieurs pathologies dont un cancer de la prostate et de problèmes cardiaques.

On le voit, les mécanismes de fraudes électorales tournent à plein régime. Il est très difficile d’accorder une crédibilité quelconque si on considère ne serait-ce que les chiffres qui sortent des urnes. Ce qui témoigne du dérèglement endémique de la démocratie en Afrique. Ce score digne des plus grandes dictatures attestent, s’il en est, des bricolages d’élection taillés à la mesure des présidents. Il est plus qu’aisé de dégoter sur le continent des doyens présents qui ont cohabité avec au moins 4 présidents américains. C’est le cas de ces présidents africains qui figurent au hit-parade de longévité au pouvoir  : Mouammar Kadhafi (40 ans)  ; Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (32 ans)  ; José Eduardo dos Santos (32 ans)  ; Robert  Gabriel Mugabe (31 ans  ; Hosni Moubarak (31 ans) ; Paul Biya (29 ans) ; Denis Sassou Nguesso (Il occupe la présidence par intermittence depuis 1977) ; Yoweri Museveni (25) ; Blaise Compaoré (24 ans) ; Zine el-Abidine Ben Ali (24 ans).

Anciens homologue du président américain Lyndon Johnson, El- Hadji Omar Bongo, le défunt président gabonais et Mouammar Kadhafi ont battu tous les records de longévité au pouvoir en Afrique. La rébellion violente, en Libye, soutenue par les forces de l’Otan risque fort probablement de mettre fin à cette longévité du guide libyen à l’instar de ses homologues tunisien et égyptien.

A côté de ces présidents très bien élus, il y a des dauphins de fils de chefs d’Etats qui ont remplacé leurs père rattrapé par la fragilité de la vie et l’usure du temps. C’est ainsi que le fils du président Omar Bongo s’est succédé à son père en prenant bien le soin de légitimer son accession au pouvoir par une élection en bonne et due forme. Idem pour Faure Gnassingbe a, lui aussi, succédé à son père après avoir été longuement positionné dans l’appareil d’Etat. Son père ne s’était pas gêné de modifier la constitution en 2002 pour ramener l’âge des candidats à l’élection présidentielle de 45 à 35 ans. Son fils avait 36 ans à l’époque. Le président Eyadéma anticipait ainsi sur sont éventuel désistement forcé en raison de son état de santé dégradant. Il a tout de même pu se présenter et gagner comme on pouvait s’y attendre. Il nomma son fils, alors député sous la bannière du Parti du peuple togolais (Ppt), après sa réélection en 2003, au poste de ministre des travaux publics, des mines et des télécommunications. Avec le soutien actif de l’armée Faure Gnassingbé a pu succéder à son père à la suite de son décès en 2005 avec une légitimation électorale. Une légitimation rééditée en mars 2010 malgré les irrégularités massives et les contestation véhémentes de l’opposition.

A l’instar du Togo et du Gabon les deux projets de dévolution monarchique du pouvoir en Afrique du nord (Egypte et Libye) sont définitivement enterrés par la vague révolutionnaire qui s’est emparée du monde arabe. Reste qu’en Afrique au Sud du Sahara, au Sénégal, le président de la République octogénaire ne semble pas renoncer à son projet dynastique. A l’image des regrettés présidents Gnassingbé Eyadéma et Omar Bongo, le chef de l’Etat a mis en selle son fils Karim Wade en lui confiant d’énormes responsabilités publiques. Hormis ses responsabilités de président du Conseil de surveillance de L’Agence nationale de l’organisation de la conférence islamique, Wade fils était pressenti à la tête de la mairie de Dakar avec les élections municipales de mars 2009. Faute de pouvoir réaliser son rêve à cause de la victoire de l’opposition, Karim se contentera d’un poste de conseiller municipal. A ce jour il n’a jamais siégé à une seule réunion du conseil municipal. Cette défaite ne semble doucher pour autant ses ambitions. Dans le gouvernement actuel il occupe le fameux poste ministériel dont les attributions empiète jusqu’aux attributions du ministère de l’économie. Candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2012, son père semble plus que jamais décidé à rester au pouvoir et se faire succéder par son fils.. Celle-ci fait également l’objet d’une contestation vigoureuse de l’ensemble des constitutionnalistes du Sénégal. Avec leur science en bandoulière, ils sont formels sur l’impossibilité du président sortant d’être candidat en vertu des dispositions de la constitution qui limitent les mandat à deux. Sous la hantise du syndrome togolais et gabonais, l’opposition se met en ordre de bataille et conteste la validité de sa candidature. Elle avait contesté les résultats de la réélection de Wade en 2007 et boycotté les législatives. Celles-ci étaient prévues en 2005 et avaient été reportées pour deux ans sous le prétexte de faire face à des inondations dans la banlieue dakaroise.

Le non-respect du calendrier républicain fait aussi partie des atteintes à la démocratie sur le continent. Tous les prétextes et toutes les manœuvres sont bons pour se soustraire temporairement à la sanction populaire afin de mieux déjouer les pièges imprévisibles.

En définitive, la phrase de pacotille de Laurent Gbagbo « on gagne ou on gagne » ou bien celle de Pascal Lissouba « on n’organise pas des élections pour les perdre » résument bien le contexte et l’état d’esprit des élections qui entourent l’organisation d’élections en Afrique. Pour la Côte d’Ivoire, les conséquence d’une telle usurpation de la volonté populaire a débouché qui a fait : le conflit a fait entre 2000 et 3000 morts et 700 000 réfugiés. Vingt ans après l’instauration du multipartisme généralisé sur le continent, l’organisation de parodies d’élections pour accéder ou se maintenir au pouvoir reste une tradition solidement ancrée dans les mœurs politiques. Elections, scores fleuves et contestation se mêlent étroitement sur le continent avec au finish la réélection de l’équipe sortante. Les politiques voient le pouvoir comme une fin en soi qui permet d’opérer une mainmise sur les leviers économiques réduisant au passage les institutions à des instruments de prédation systématique des ressources publiques et à des moyens de coercition et d’intimidation des citoyens. Ce qui fait basculer, sans surprise, les pays africains, un à un dans un rythme régulier, dans des conflits armés sanglants.

Aliou Niane


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