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GREVES REPETEES DANS LES STRUCTURES SANITAIRES
Les Accords de la discorde

dimanche 19 juin 2011

Dialogues stériles en cascade, chaîne des soins perturbée, patients à l’abandon, impact financier considérable…, la grève a véritablement paralysé le secteur de la santé dans son ensemble. Pendant ce temps, les négociations entre syndicalistes et autorités semblent toujours se heurter à un plafond de verre.

C’est une matinée flegmatique à l’Hôpital général de Grand Yoff (Hoggy). Quelques travailleurs arrivent au compte-goutte devant les grilles, s’interpellant d’un trottoir à l’autre. Située dans un quartier pour le moins bruyant de la proche banlieue dakaroise, cette structure accueille tous les jours des centaines de personnes venant aussi bien des environs que des coins les plus reculés du pays. On est en plein jour ouvrable et pourtant il n’y a pas la grande affluence habituelle. Comme les deux semaines qui ont précédé, la grève reconductible de 72 heures décrétée par la convergence Sutsas-Sas a fini par rendre ces lieux déserts. La poussière a pris place sur les bancs fraîchement peints et placés tout autour de l’hôpital. Ici, on ne croise que quelques rares visiteurs et certains irréductibles cherchant désespérément soignants. Pourtant, par les temps qui courent, le quotidien de cet établissement n’a rien de particulier. Sinon qu’il reflète celui de tout un système. Totalement sombre ! Depuis maintenant trois semaines, le mouvement d’humeur des syndicalistes est monté à la vitesse supérieure avec son lot de misères pour les plus faibles. Outre les hôpitaux fortement perturbés, près de 700 postes de santé et au moins 70 centres de santé ont également fait les frais de cette grogne sociale. Seuls, le service minimum et les urgences y étaient assurés à l’exception de quelques rares structures du privé ou dépendant des municipalités. Mais, les patients ne sont pourtant pas seuls à souffrir de la paralysie des hôpitaux et autres structures sanitaires. C’est le système dans son intégralité qui est gravement atteint avec un impact financier considérable que certains estiment déjà à plusieurs milliards de pertes. Pire, avec la rétention de l’information sanitaire opérée par les grévistes depuis plusieurs mois déjà, il se pose un véritable problème quant à l’élaboration et le suivi des programmes de la politique nationale de santé. C’est du moins l’avis de Mme N.K Sy, une spécialiste au ministère de la Santé.

Pour cette dernière : « les gens ne peuvent même pas savoir à quel point la grève nous empêche de travailler. Nous ne pouvons rien faire. Sur le terrain on peut s’adonner à certaines activités mais nous n’avons aucune donnée statistique et tous nos programmes en pâtissent ». N’en déplaise à Mme Sy, à Dakar et sur toute l’étendue du territoire national, les assemblées générales se sont suivies ces dernières semaines. Tous adoptant une même motion qui dénonce le perpétuel dilatoire et les intarissables promesses à la noix. En toile de fond, tous ces travailleurs réunis au sein de la convergence du Syndicat unique des travailleurs de la santé et de l’action sociale-Syndicat autonome de la santé (Sutsas-Sas) soulignent la responsabilité de l’Etat « qui ne fait que différer ses promesses après chaque réunion ».

En fait, les principaux griefs des agents de santé portent sur la signature du décret fixant le statut du personnel des hôpitaux et celui de la loi d’orientation sociale, à la régularisation du personnel communautaire et au règlement de la dette hospitalière entre autres points.

Des négociations toujours stériles

Tout a commencé en 2006 alors qu’Abdou Fall était ministre de la Santé. C’est en effet l’année où les premières négociations entre le gouvernement sénégalais et la délégation des syndicalistes avaient permis d’aboutir à des accords portant sur le relèvement du niveau du recrutement, le statut des personnels de santé, le recrutement du personnel communautaire et du Pdis (Programme de développement intégré de la santé), la gratuité des soins… Ironie de l’histoire : au moment où on espérait voir le bout du tunnel, les agents se sont retrouvés avec une plateforme revendicative multipliée de problèmes à résoudre d’urgence.

C’est ainsi qu’en juin 2009, soit trois ans après, de nouvelles réclamations ont été mises sur la table. À savoir : l’apurement de la dette hospitalière (passée par là entre temps), l’érection des centres de santé en établissements publics de santé (Eps) de niveau 1, la contractualisation, le paiement régulier de la motivation, l’application des Assises Nationales de l’action sociale, le relèvement de l’âge de la retraite etc. Autant de questions sur lesquelles le gouvernement avait décidé d’apporter des réponses dans les meilleurs délais. Seulement, deux ans après il n’en est rien. A ce jour, de tels engagements n’ont jamais été respectés. Du moins pas entièrement. Même si devant l’urgence de la situation et la pression des syndicats, l’Etat a débloqué 2,7 milliards FCFA en 2009 et 2010 en vue du règlement d’une partie de la dette hospitalière, la dynamique d’apurement global n’a pas été suivie. Hormis ce paiement partiel, tous les autres points ont tout juste été jetés aux oubliettes. Au contraire, à cette dette qui a trop traîné, viennent s’ajouter aujourd’hui les créances de l’Etat aux hôpitaux (Plan Sésame, urgences, indigents, césariennes, imputations budgétaires etc.).

Y a-t-il une réelle volonté politique pour venir à bout de ces demandes, rendre sain le climat social et délivrer les usagers ? Les récentes positions des autorités étatiques sur la question des grèves répétées, ne permettent pas de répondre par l’affirmative. « Notre dernière réunion du 30 mai dernier avec les autorités s’est soldée par un échec. Le gouvernement avait promis de régler la question des personnels en procédure d’urgence. Aujourd’hui 2500 infirmiers, 1500 sages femmes, 450 médecins sont au chômage. Non seulement, nous n’avons vu aucun acte matérialisant les accords, mais en plus le ministre a voulu faire de l’amalgame sur un consensus obtenu depuis longtemps avec ses prédécesseurs », fulmine Mballo Dia Thiam, secrétaire général du Sutsas-Sas. Pourtant, tout porte à croire que cette grève était évitable. Car, dès début décembre 2010, la convergence syndicale a attiré l’attention du ministre d’Etat Innocence Ntap Ndiaye sur la nécessité de rouvrir de nouvelles négociations sur les Accords de 2009. Pour répondre à cette invite en février, cette dernière n’avait de meilleure trouvaille que de rappeler à l’ordre les syndicalistes leur signifiant par écrit, « l’illégalité de leur préavis de grève » et que « conformément aux articles L.272 et suivants du Code du Travail, que tout différend collectif de travail doit être notifié par la partie la plus diligente au Directeur général du Travail et de la sécurité sociale lorsque le conflit s’étend sur les ressorts de plusieurs inspections régionales du travail et de la sécurité sociale ». Une position qui n’a fait que retarder sinon empirer les choses avant qu’elle ne cède aux diatribes et décide de recevoir les « futurs » grévistes en Mars 2011. Mais, cette rencontre ainsi celle de fin Mai dernier ne déboucheront sur rien.

Pourtant, le 17 Janvier dernier, le président de la République annonçait solennellement la tenue sous peu d’un Conseil présidentiel sur la santé afin de poser les jalons d’un meilleur dialogue social entre les différents acteurs du secteur. Aujourd’hui, la posture de ses collaborateurs -faisant dans le dilatoire, le bluff, voire l’indifférence- n’augure rien de rassurant. De même, les agents grévistes semblent unanimes à constater que les autorités n’ont pas fait grand-chose pour améliorer le budget insuffisant de la Santé qu’ils voudraient voir progresser jusqu’à 25% du budget national.

Outre le manque de moyens, les travailleurs pointent également le désengagement de l’Etat de ce secteur vital. Ce qui revêt un caractère particulièrement dramatique si l’on sait que le quart du budget du dernier festival mondial des arts nègres aurait pu régler la presque totalité de ces problèmes. « L’argument financier ne convainc plus parce qu’ils peuvent sortir de l’argent pour des futilités alors que pour des choses essentielles, c’est toujours le différé. Cela nous fait beaucoup de peine pour les populations mais ce combat est aussi le leur et nous ne pourrons jamais leur assurer de bons soins tant que nous serons dans de mauvaises conditions. Nous nous sommes inscrits dans la durée et nous sommes décidés à aller jusqu’au bout car nous avons assez attendu », renchérit le secrétaire général des syndicalistes.

En plus des nombreuses grèves de 72 heures et de la grande marche du 8 Juin, le front social pourrait, selon les grévistes, poursuivre sa dynamique de durcissement avec des boycotts dans des programmes tels que la vaccination et certaines activités de prévention essentielles.
Comme pour dire que les « mesurettes » censées sauver le monde de la santé ont jusque là trop duré et montré leurs limites. Aujourd’hui, il semblerait que seule une forte résolution venant du sommet de l’Etat et adoptée à l’unanimité par les agents, pourrait délivrer les populations pour de bon.

Papa Adama TOURE


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