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KHADY FALL TALL, 55 ANS, PRÉSIDENTE DE LA RENAISSANCE AFRICAINE DES FEMMES DE LʼAFRIQUE DE LʼOUEST(RAFAO)
Main de maître

vendredi 17 juin 2011

Cette militante de la cause féminine se bat pour lʼamélioration du statut de la femme au Sénégal et dans la sous région. Portrait.

Quand elle prend vie et chiffonne le papier glacé des images fixes, Khady Fall Tall, 55 ans, serait plutôt une énergie qui va, une jovialité qui tam- bourine, lestée dʼun conformisme assez décon- tracté. A grand débit, elle justifie sa façon dʼêtre : « je me définis comme une femme caractériel - le, volontariste, et qui aime relever les défis. » Ses trois portables en veille, elle répond systé- matiquement aux questions, ne cessant de vous interpeller par votre prénom. Au nord, des orbites pétillants dʼune intense lueur juvénile, tandis quʼen ouest sʼagitent deux mains lestes avec au bout des ongles rouges pétarades. On lui serre la droite, dont elle se sert pour écrire un projet régional de renforcement de capacités des femmes de la Renaissance africaine des femmes de lʼAfrique de lʼouest (Rafao), le projet régional de vulgarisation du traité de la Cedeao sur la libre circulation des personnes et des biens, le projet régional de lutte contre la migra- tion clandestine dans lʼespace Cedeao, le projet national de transformation des produits agri- coles, le programme de lutte contre la féminisa- tion du Vih Sida. Financement obtenu grâce à sa capacité de négociation et son statut de pré- sidente de la cellule régionale de lʼAfao, quʼelle dirige, depuis 2005. Et tout coule, dans ce français impeccable que perturbe un accent saccadé fardé dʼune voix de stentor. Elle se justifie : « on me dit souvent au téléphone que jʼai une voix dʼhomme. Je ne sais pas si vous lʼavez remarqué à votre tour ? » Cette question est accompagnée dʼune gène apparente quʼelle essaie de dissimuler sous un tic consistant à faire de grands gestes avec ses mains. Nous reviennent alors ces mots chipés au détour dʼun passionnant bou- quin : « La main a sa propre intelligence. Lʼhomme se distingue des animaux par la paro - le et la main. »

Concentrons-nous sur sa main, elle qui a cloué le bec, en 2006, à un ministre de la République qui a voulu dissoudre lʼAfao, sous prétexte que cʼest un doublon du département genre et développement humain de la Cedeao dont le bureau se trouve à Dakar. Elle revient sur cette affaire : « suite à une décision de la Cedeao de changer le secrétariat général en centre genre, le ministre de la famille de lʼépoque avait décidé de dissoudre lʼAfao. Cela a été un très long combat. Ce quʼelle ignore cʼest quʼune association ne se dissout ni par décret ni par arrêté ministériel. On a rajouté le « R » et changé lʼAfao en Rafao afin dʼéviter toute équivoque qui pourrait nuire à lʼorganisation. » Elle a serré, entre autres, celles des militants du Parti socialiste. « Cʼest le seul parti où jʼai milité », dit elle. Elle a également serré celles du leader du Parti démocratique sénégalais (Pds). « Jʼai rencontré le président de la République dans le cadre de mes activités en tant que présidente de lʼAfao », précise-t-elle. Tout se tient. Paume. Lorsquʼelle sʼouvre, sa paume découvre une ligne de vie étirée, finissant par tracer une courbe étonnamment rectiligne dont les micro zigzags sont voisins du caractère cha- marré de la province de Lambaye, bourgade se situant dans la région du Baol, où elle a passé les premières années de sa vie. Vie qui lui a ôté son père en 1986, son mari en 2001. Le flot de ses souvenirs macabres qui défilaient sur lʼécran noir de ses nuits blanches revient au galop et durcissent les traits de cette femme propulsée au devant de la scène médiatique par ses prouesses dans le cadre de lʼaméliora- tion du statut de la femme au Sénégal et dans la sous région à travers des projets et pro- grammes de développement stratégiques. Pensive, elle se souvient : « je me suis mariée à 18 ans avec un homme extraordinaire, je lui dois tout ; car cʼest lui qui a financé toutes mes études. On a eu trois enfants et il est mort dans mes bras. » Elle baisse ses yeux en forme dʼamande redessinés au khôl. Dʼune voix trem- blotante, elle poursuit : « Je me vois mal me remarier, ce serait trahir sa mémoire ». Vous lʼaurez compris, dix ans après le décès de son époux, Khady Fall Tall, lui est encore fidèle...mais jusqu’à quand ?

Son histoire, commence comme un conte pour enfants. Khady est née avec une cuillère dʼargent dans la bouche. Son père est chef de canton. Elle doit son patronyme à la lignée royale des Fall : elle sʼenorgueillit à cet instant de ce sang royal et dit  : « on a eu à régner sur le Baol, pendant plusieurs siècles. » Sa mère, ménagère, se consacre à ses enfants. Soucieuse de la scolarité de ceux-ci, la famille quitte le village en 1970 et sʼinstalle à Rufisque. A 10 ans, une gamine « caractérielle et rigoureuse » se retrouve à lʼécole publique de Rufisque. Le collège Matar Seck prend le relais et une ado garçon manqué avec chaussures en plastique et crane à demi-ras, sʼépanouit autour dʼune bande de garçons au moment où ses paires jouaient à la poupée. Avant, cʼétait gasconnade et grosse rigolade, un ballon de foot au pied. Jusqu’à ce quʼelle rencontre, à 18 ans, un homme de 15 ans son ainée, qui lui jette la corde au cou et la remet sur les rails. Les choses sérieuses commencent : elle devient une vraie femme et connait sa première grossesse alors quʼelle était en classe de troisième. Elle se souvient : « A 7 mois de grossesse, jʼavais le ventre tellement rond que je nʼarrivais pas à mʼasseoir sur les bancs et cela provoquait des railleries de la part de ma voisine de table. Jʼai été à lʼécole jusquʼau vendredi et jʼai accouché le dimanche. Moi je ne connais pas le découragement sinon jʼallais abandonner lʼécole. » Cette grossesse lui évite le cycle classique, Khady fait une forma- tion de secrétariat aux cours Pigier, qui sera soldée après trois années par un Brevet dʼétude technique en 1978. Clouée à la maison par une autre grossesse, elle se retrouve au chômage après lʼobtention de son diplôme et nʼaura son premier emploi quʼen 1983. Elle sera institutrice à lʼécole Médina. Elle concourt et obtient la même année le Certificat élémentaire dʼaptitude pédagogique (Ceap). En 1995, le certificat dʼap- titude pédagogique (Cap) vient renforcer son Cv, il en sera ainsi en 1999 et en 2002 avec respectivement un Diplôme supérieur de manage- ment (Dsm) option gestion des ressources humaines et communication a lʼEnam (sic), et un DEES en relations internationales, Ceds obtenu à Paris.

La paume de Khady se balade maintenant au volant dʼune grosse cylindrée : à force dʼabné- gation, cette battante a réussi hors des sentiers battus avec un cursus singulier du diplôme de secrétaire à celui de diplomate. Le garçon man- qué est devenu une dame raffinée dont le chic se trimballe au bras de son élégance, habillée tenue traditionnelle couleur charbon. Majeur. Ses galons de « militante majeure des femmes », Khady les a définitivement acquis avec lʼAfao, créée en 1983 lors du sommet des chefs dʼEtat et de gouvernement à Conakry. Elle se rappelle  : « M Sékou Touré avait estimé que, comme lʼintégration africaine à été signée et proclamée depuis 1975 et battait de lʼaile, il était opportun de mettre en place un mécanisme de femme. Pour lui, cela allait encourager les actrices des différentes frontières et lʼensemble des activités de coopération et dʼéchanges. » En 1998, lors dʼune assemblée générale tenue à Abidjan, les 16 pays de lʼAfrique de lʼouest membre de lʼAfao ont repensé lʼorganisation. Ils ont jugé quʼelle était utilisée à des fins politiques par les ministres des Femmes qui en assuraient la tutelle. Un centre de formation pour pallier le manque dʼinstruction des femmes a été mis en place, et le centre genre a vu le jour à partir de cette assemblée générale. En 2005, les militantes des différentes cellules se sont réunies pour mettre en place lʼAfao régionale et puis en faire une Ong. Depuis cette date, lʼAfao lutte pour lʼamélioration du statut de la femme au niveau régional. Et en 2010, soixante femmes sont formées aux techniques de transformation de fruits, légumes et céréales locales. Bénéficiant dʼun financement de 400 000 dollars US de lʼAgence des Etats Unis pour le développement international (Usaid), pour une période de trois ans, la Rafao Sénégal a mis en place une unité de transformation de fruits, légumes et céréales locales à Rufisque.

Index et auriculaire. Prudente, elle rechigne, en effet, à commenter le dernier remaniement de Wade. Qui a vu saucissonner le ministère de la Famille en quatre parts. Une part belle à la Femme ? Elle dit :« je me garde de me prononcer sur les choses qui sont régies par décret et qui dépendent du pouvoir discrétionnaire du président de la République. » Soit, en langage manuel, un dialogue fécond entre son petit doigt, qui lui dit beaucoup de choses, et son index. Le premier chuchote, doute, à lʼaffût dʼun éventuel poste ministériel, le second fait vibrer sa fibre de militante engagée. Elle rectifie le tir : « en tant que militantes, nous avons un droit de regard dans le domaine des femmes. Pour moi, la posture dʼun ministre devait être une consécration dans le domaine pour lequel il a été identifié (...). Il y a des efforts à faire pour valoriser la cause de la femme à travers cer - taines postures. » Ce travail intuitif du petit doigt est complété par lʼaction, plus didactique, de lʼindex, pointant ici un appel du pied...mais à qui ? Dommage Madame Tall, car au pays de la téranga le mérite nʼest pas toujours récompensé.

Pouce et annulaire. Non  ! Pas pouce. Mais le modèle étant imposant, le portrait est nécessairement lacunaire et assumé comme telle. Dans sa villa, il nʼy a ni homme à la maison ni mère à la cuisine. Khady Fall Tall rentre tard, grappille ses nuits à potasser dans son bureau situé à Castors. Ses trois enfants sont devenus grands, son époux est décédé, elle refuse de se remarier...Khady est bien seule en rentrant le soir. Elle se refugie derrière la Rafao pour ne pas sentir cette solitude. A lʼheure de passer la main, en guise dʼau-revoir, elle se rappelle cette phrase de sa mère qui trotte souvent dans sa tête bien faite. Elle dit : « ma mère me dit sou- vent que je suis mariée à la Rafao, tellement je passe tout mon temps ici. » Et le dialogue conti- nue de plus belle, sur les vertus de cette mère dont elle ne cesse de chanter les louanges. Pouce...sinon nous allons y passer la soirée.

Aïssatou LAYE


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