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ARTS PLASTIQUES
Les doigts pinceaux de Cheikh Diagne

dimanche 12 juin 2011

Lʼartiste plasticien Cheikh Diagne établi en Allemagne signe son retour sur les cimaises de la Galerie nationale jusquʼau 4 juin. Des œuvres mises au servi- ce de la recherche de formes, de lumière et de couleurs.

Le plasticien sénégalais Cheikh Diagne vit et travaille à Frankfort-sur- le Main. Il ne se réclame pas de lʼEcole de Dakar, courant pictural né de lʼenseignement de Pape Ibra Tall et Pierre Lods dans les années 60. Il dit, par taquine- rie, être issu de lʼEcole de Fann en référen- ce à lʼhôpital psychiatrique, tant sa manière de peindre est anticonformiste. Il se sert de ses genoux comme chevalet et peint avec son pouce. En une sorte de raccourci, il débarrasse la main du pinceau quʼelle guide. Après tout, les premiers hommes se servaient de leurs doigts et de la technique de soufflage pour donner des formes à leurs créations. « Cʼ e s t fascinant dʼétaler les couleurs avec les doigts affirme-t-il. Jʼai besoin dʼêtre en contact avec la matière, cʼest pour - quoi, je peins avec mes doigts. Il y a longtemps que jʼai laissé tomber le pinceau. Quand je peins, je fais tourner le tableau sur mes genoux quelle quʼen soit la taille. Je fais de la sculpture sur toile et parfois même de petits tis - sages ». Le grand-père de Cheikh Diagne était tisserand et tout petit, il suivait des yeux, le va et vient de la navette sur le métier à tisser. Le grand père recomposait sur ses bande- lettes de tissus, les visages de Senghor, de Mame Khalifa, de Sérigne Touba, ce qui lais- sait sur sa rétine des impressions de collage sur toile. Technique qui, plus tard, deviendra source dʼinspiration avec lʼinsouciance retrouvée de lʼenfance. Cheikh Diagne appartient à cette génération qui fabriquait ses jouets. Vivre à lʼépoque à Thiès, à la cité Balabé en pleine nature avec pour musique le chant des oiseaux et pour nourriture les fruits sauvages lui fait dire que si par malheur, il ne survivrait quʼun enfant sur terre, ce dernier recomposerait les couleurs du monde.

Le fait dʼêtre autodidacte, permet à Cheikh Diagne dʼéchapper à tout académisme, ce qui donne à sa peinture une candeur auréo- lée de malice. Il se sert de collage en trompe lʼœil pour sʼamuser du regard du visiteur. Les ombres, les couleurs, les distances forment un ensemble qui donne vie et forme au tableau du peintre. Quand il commence à peindre, il laisse vierge son imagination en ne donnant pas un contenu précis de ce quʼil entreprend. Ainsi, les formes naissent au gré du hasard et des erreurs. Il aligne ses pots, trempe ses doigts dans lʼun ou lʼautre et sans prêter attention aux couleurs chaudes ou froides, il exécute. La couleur qui se manifes- te la première donne le ton. Il se laisse ins- tinctivement guidé par le hasard et Dieu fait le reste, comme il dit. Mais il ne faut pas se méprendre. Les créations de Cheikh Diagne ont leur logique interne qui cache une gran- de maitrise de la technique mise en place au cours des années. Une coulée dʼencre appelle à une forme que récupère aussitôt le peintre pour faire naitre une impression. Cheikh Diagne est à lʼécoute de ses propres erreurs dont il fait école. Il nʼen fait pas mys- tère : « Ces tableaux que voici sont issus de mes erreurs. Je suis en laboratoire depuis ma naissance. Jʼapprends, je fais des erreurs et chaque fois que je me trompe, cʼest un acquis. Je nʼai pas de problème pour peindre, ni de problème de concentration. Tu te promènes, après la pluie, tu regardes un mur, il y a des gouttes dʼeau, cʼest déjà un tableau. Je trouve cela super. »

Les tableaux de Cheikh Diagne ne portent pas de signature visible. Il a choisi de les cacher derrière la toile. Une habitude quʼil a prise, de toujours dater ses toiles au verso. Ce qui fait se superposer lʼidentification de la peinture avec la signature. Ainsi lʼœil du visiteur ne se focalise pas sur le nom de lʼar- tiste mais se concentre sur la toile elle- même. Il y a là une absence réclamée et voulue par lʼartiste qui sʼefface pour ne lais- ser place quʼà lʼœuvre. Il sʼagit là aussi dʼun petit jeu de cache-cache qui fouette la curio- sité du visiteur jusquʼà lʼagacement de ne pouvoir coller de nom à ce quʼil regarde. La liberté quʼil revendique jusquʼà sʼinscrire dans « lʼAnticubisme », titre dʼune de ses toiles ne le pousse pas à cracher dans la soupe de LʼEcole de Dakar qui a fait naitre de grands talents à lʼimage dʼun Ibou Diouf. Mais comme il le précise : sʼil était de cette école, il nʼaurait pas emprunté son che- min actuel. Cheikh Diagne ne se contente pas seule- ment de peindre. Il a la conviction quʼun artiste doit porter le combat et sʼindigner de tout ce qui peut entraver le bonheur sur terre, car la natu- re est la fille de Dieu et quʼil faut laisser aux enfants une nature saine. Défendre des idéaux devient impératif pour tout acteur cul- turel. Ses préoccu- pations tournent autour de la préser- vation de la nature, des conflits génoci- daires, de la raréfac- tion de lʼeau et Barsa ou barsax, ces nouveaux boat people dont il a peint un tableau en guise de mémorial comme il lʼa fait pour Sarajevo. Lʼe x p o s i t i o n de Cheikh Diagne commence par le titre : « La déconstruction » et se termine par « reconstruction ou la corde ». Cʼest dire quʼil est temps que le continent prenne son destin en main pour transmettre, revendiquer et dire NON si cela sʼavère nécessaire. Lʼexposition a invité sept artistes de Regards croisés, collectif dʼartistes mis en place par lʼarchitecte et collectionneur Abib Diène. Un collectif qui milite pour une nouvelle culture qui mène à lʼuniversel. « Nous pouvons tou - jours construire ensemble des choses posi - tives pour lʼhumanité. Il est temps de penser NOUS et non JE », dit en conclusion lʼartiste Cheikh Diagne. Lʼexpo se prolonge jusquʼau samedi 4 juin 2011 à la Galerie nationale (ex avenue Sarraut) à Dakar.

Baba DIOP


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