Accueil du site > Edition > Editorial > Refonder l’Etat

Refonder l’Etat

jeudi 16 juin 2011

On a observé depuis le défunt président Senghor une hypertrophie du pouvoir présidentiel, tout est entre les mains du chef de l ʼEtat. C’est lui qui initie, décide et exécute. Tout part de lui, tout revient à lui. Donc la première chose à remarquer, cʼest cette espèce de culture de lʼExécutif ou culture du bonapartisme ou du césarisme. Tout est entre les mains du président de la République qui a des pouvoirs quasi illimités » (Le populaire du 8 mars 2005). Cette description, on ne peut plus pertinente de ce quʼil est convenu dʼappeler le présidentialisme sénégalais, émane dʼune personnalité qui sait de quoi elle parle : Ousmane Tanor Dieng, ministre dʼEtat, ministre des Services et Affaires présidentiels et homme fort du régime de lʼan- cien président Abdou Diouf. Fort du recul observé à lʼoccasion de sa cure dʼopposition et de lʼidée quʼil se fait de son adversaire et allié de la majorité présidentielle élargie dʼalors, il donne lʼestocade. Ainsi, poursuivra t-il avec une lucidité qui, en même temps quʼelle sonne comme une autocritique, annonce une mise en garde : « Les institutions sénégalaises étaient dangereuses avec nous et sont encore plus dangereuses aujourdʼhui avec le régime de lʼalternance ». Il ne croyait pas si bien dire. Force est de convenir que les craintes formulées par le secrétaire général du Parti socialiste (Ps) se sont vérifiées.

Omniscient et omnipotent, le nouveau locataire du Palais se découvre en effet comme un omni-président. Au four et au moulin, Maître du « Je », il ramène tout à lui. Il exhorte même ses ministres à faire un détour dans la ville sainte de Touba, quʼils soient catholiques, musulmans, animistes, pour solliciter des bénédictions auprès de son marabout, afin de mener à bien les missions importantes quʼil leur a confiées. Quʼil y ait des grèves dans le secteur de lʼéducation ou de la santé, que des segments de la société expriment leur ras-le-bol et voilà que le chef de lʼEtat reproche aux protestataires de ne lʼavoir pas saisi, pour ensuite les convier à la table des solutions wadiennes. Il sʼest même improvisé médiateur dans un récent conflit opposant deux lutteurs « managés » par son Premier ministre (Ndlr : Modou Lô et Balla Gaye II).

Grisé par sa posture, il est le pouvoir et sʼidentifie à tous ses attributs. Il nʼest donc pas rare dʼentendre le chef de lʼEtat dire quʼil a donné de lʼargent à telle ou telle personne, groupes de personnes, groupements ou formations politiques. Et à lʼoccasion, on nʼhésite pas à verser des subsides à des lutteurs et des chefs religieux, encore moins à proposer des sommes dʼargent conséquent pour débaucher des adversaires poli- tiques ou les transformer en cinquième colonne avec la mission de saborder leur propre parti.

Il nʼhésite pas à entretenir un rapport clientéliste avec les formations politiques, essayant de les satelliser et de les prendre en otage. Il en va ainsi de son parti, le Pds, qui affiche depuis lʼalternance une insolente santé financière. Le moindre de ses manifestations bénéficie dʼun appui conséquent. Il sʼest construit un siège flambant neuf tout en se payant le luxe de réunir certaines de ses instances dans les locaux du palais présidentiel. Pour lʼopposant qui sʼoffusquait du fait que le Parti socialiste tenait les réunions de son Bureau politique à lʼAssemblée nationale, cʼest, on ne peut plus déroutant.

A lʼévidence, les millions de francs Cfa, sacs de riz, sucre... gracieusement fournis aux souteneurs-quotataires remettent sur la table lʼactualité du financement des partis politiques. Comme dʼhabitude, les autorités se suffisent à des manifestations dʼintention. Moins porté sur les grands discours et beaucoup plus pragmatique, son homologue du Mali, comme le rappelait Abdoul Aziz Diop, politologue, a promulgué, en 2005, une loi disposant que « les partis politiques bénéficient dʼune aide financière de lʼEtat inscrite au budget de lʼEtat à raison de 0,25% des recettes fiscales ». Et le chroniqueur de rappeler que le législateur malien sʼest inspiré des conclusions du rapport du médiateur de lʼépoque, le Pr El Hadj Mbodj, préconisant que le financement des partis repose « sur des bases de calcul très simples guidées par le principe de la représentativité électorale et/ou parlementaire ».

Sans traçabilité aucune, porté par des calculs électoralistes, le chef de lʼEtat distribue de lʼargent comme des cacahuètes, feignant dʼoublier que ce pactole est le fruit des impôts des contribuables et quʼest révolu lʼépoque où lʼon pouvait clamer sur tous les tons :« lʼEtat, cʼest moi ». Une situation qui fait basculer dans ce que dʼaucuns ont appelé « une présidence impériale » caractérisée notamment par une concentration des pouvoirs entre les mains du seul chef de lʼEtat au détriment des autres pouvoirs. Idrissa Seck, premier directeur de cabinet du président Wade et ancien Premier ministre aujourdʼhui en opposition avec son mentor, faisait ainsi remarquer, dans une adresse à ses compatriotes, à lʼoccasion de lʼélection présidentielle de2007,que :« la crise que traverse le Sénégal est essentiellement une crise des institutions ». Les prenant à témoin, il sʼengageait à « dégraisser lʼinstitution du président de la Républiqué ». Car, avait-il affirmé « Le Sénégal a besoin dʼun Président qui rassure, suscite et impulse, et non dʼun démiurge qui vampirise tous les pouvoirs et possède un droit de vie et de mort sur les citoyens ». Comme Bara Tall, avec les chantiers de Thiès, il avait été embastillé à la prison de Rebeuss et ensuite blanchi, victime lʼacharnement présidentiel pour une nébuleuse affaire de sous, en dehors de toute procédure transparente.

Cʼest avec tout cela quʼil va falloir rompre pour rendre possible un mode de gouvernance démocratique. A la suite dʼEdwy Plenel, journaliste, fondateur du site « Mediapart », il conviendra de souligner que le problème : « ce nʼest pas le fait quʼil y ait une présidence de la République, cʼest que la République soit aux mains du Président ».

Un tel diagnostic avait déjà été établi par les animateurs des Assises nationales. Aussi avaient-ils averti : « Pour refonder lʼEtat, les pouvoirs et la République, il est impératif de procéder à une véritable rupture. Ainsi, il est clairement affirmé que le président de la République ne doit plus concentrer en ses mains des pouvoirs exorbitants. La centralité du pouvoir doit revenir au peuple, à travers ses représentants au Parlement, lequel devra désormais être positionné comme un acteur institutionnel majeur ». Le nouvel ordonnancement institutionnel proposé par les Assises nationales repose par conséquent sur : « la séparation et lʼéquilibre des pouvoirs qui impliquent une claire répartition entre lʼexécutif, le législatif et le judiciaire et un contrôle sur chacun dʼeux afin dʼétablir une réelle corrélation entre pouvoir et responsabilité ».

Au sortir de 51 ans dʼindépendance qui voit le Sénégal patauger dans la gadoue de ses travers et être à la peine, il urge, au regard dʼune jeunesse privée dʼavenir, de repenser son mode de gouvernance en développant une pensée critique qui déverrouille les pesanteurs et libère les énergies créatrices. Cʼest dire lʼimportance de refonder lʼEtat, de repenser la question du leadership, essentielle pour placer à sa tête les femmes et les hommes capables de le servir dans le sens du bien commun.

Vieux SAVANE


  Dans la même Rubrique :
Une grosse farce !
Avant que la plaine ne s’embrase
Il faut achever le monstre
“Monstruosité démocratique”
Au nom du Sénégal !

Réagir à cet article

1 Message

  • Refonder l’Etat

    20 juin 2011 14:20, par Daour KONATE
    Dont acte, pour l’analyse. Cependant, une observation : les opposants crient leur indignation et menacent de lever leurs boucliers, l’Eglise catholique manifeste sa "préoccupation" devant l’ampleur des transformations constitutionnelles qui se dessinent et les conséquences potentielles. Mais, qui a entendu les responsables religieux musulmans ? Leur silence est assourdissant !!! N’est-ce pas une conséquence directe des prébendes qu’ils reçoivent de WADE et qu’ils acceptent en sachant que WADE puise dans les biens communs à tous les sénégalais comme si ces biens lui appartiennent en propre ? Allah connaît bien les complices des malfaiteurs et le jour des Comptes arrivera fatalement. Il serait illusoire de penser que les soufrances du peuple sénégalais, depuis l’avènement de la bande à WADE, seront vaines. WADE trame, Allah trame de Son côté et c’est Lui Le Maître absolu de la Ruse. Nous verrons bien comment et où tout cela se terminera !

    Répondre à ce message


modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)