Accueil du site > Actualités > Environnement > Le combat titanesque de Djiffer et environs

AVANCEE DE LA MER SUR LA PETITE COTE
Le combat titanesque de Djiffer et environs

mercredi 8 juin 2011

Le décor est chaotique : plages mal entretenues, des maisons abandonnées, les vestiges d’une ancienne usine de poissons engloutie par les vagues déferlantes de l’océan… Jadis un des principaux lieux de débarquement de la pêche artisanale du Sénégal, Djiffer meurt à petit feu. Soumis à l’élévation constante du niveau de la mer, cette zone tampon entre le continent et les îles du delta du Saloum vit ses dernières heures de gloire.

C’est l’effervescence quotidienne sur la plage de Djiffer. Dans un va et vient incessants, des dizaines de gaillards chargent les pirogues artisanales alignées le long de la côte. Par moment, le bruit d’un moteur marque le signal de départ vers les nombreuses îles situées de l’autre côté des forêts de mangroves. Pourtant, ce hameau de pêcheurs est aujourd’hui fortement menacé par l’élévation du niveau de la mer. L’érosion côtière y avance à pas de géant. Elle détruit tout sur son passage, annihilant toute présence humaine, animale et végétale. Un fléau dont les conséquences économiques, sociales et écologiques sont abyssales.

En ce début de matinée, Djiffer respire l’embrun. Dans une inconscience collective, les habitants vaquent à leurs occupations quotidiennes dans un concert de déferlements de vagues. Lunettes blanches, tee-shirt vert-fluo, Lazard Sène témoigne : « nous avons perdu beaucoup de terres ces dernières années du fait de l’avancée de la mer ». Gérant dans un bar local, cela fait vingt ans que l’homme a déposé ses valises à Djiffer. Comme la majorité des habitants d’ici, il vit l’érosion côtière au quotidien. « Un jour, l’eau est arrivée jusque dans la cour de mon établissement. Du jamais vu depuis que je suis ici », témoigne le barman.

Dans la foulée, Djiffer a perdu tout son charme. Le quai de pêche, jadis symbole de son dynamisme économique, est aujourd’hui englouti dans les flots. Il en est de même pour l’usine de poissons dont les seuls vestiges sont deux poteaux à moitié immergés. Un scénario catastrophe que rendent bien les résultats de recherches menées le long du littoral dans cette zone. Selon ces dernières, le trait de côte aurait reculé de 130 m entre 1954 et 2002. « Notre terrain de football a tout simplement disparu », indique un jeune du patelin. Loin de connaître un répit, le phénomène persiste. « Aujourd’hui, la vitesse de recul se situe entre 3 et 4,5 m par an », précise le Dr Laurent Kaly, Coordonnateur national du projet Adaptation au changement climatique en zone côtière (Accc).Et de poursuivre : « si rien n’est fait, toute cette bande de terre risque de disparaître dans les cent années à venir ».Dans cette course contre la montre, le paroxysme a été atteint dans la nuit du 7 au 8 septembre 2010 durant laquelle le village de NGallou a perdu tragiquement 10 m de côté. Un avertissement qui ne semble pas ébranler les convictions locales. Bien que conscientes de l’avancée de la mer, certaines populations ne croient pas pour autant à une proche disparition de leur terroir. Lazard explique : « nous sommes encore là pour de bonnes années. Il faudra être d’une grande longévité pour prétendre assister à un tel phénomène, ont dit nos ancêtres. » Un comportement qui rame à contre-courant de la réalité puis qu’ici, « chaque village s’est au moins une fois déplacé », soutient le Dr kaly.

A quelques kilomètres de Djiffer, le site de Kad Djakhanor est presque désert. Assis dans le nouveau marché de poisson, un petit groupe de pêcheurs discutent. « C’est ici que les autorités ont décidé de reloger les populations de Djiffer pour parer à toute éventualité », informe le Dr Kaly. Une décision qui, pour l’heure, n’agrée pas les communautés. En attendant, l’Etat a mis le train de la délocalisation en marche. Un certain nombre de mesures sont prises pour accélérer le processus. C’est le cas notamment de la décision prise par les autorités de la pêche de mener toutes opérations de débarquement et de vente de carburant sur le nouveau site. Pour l’heure, ces mesures peinent à donner des résultats concrets.

Biodiversité en danger

Poussés jusqu’à leur derniers retranchement, quelques individus d’avicennia tentent de résister, dans un espace ceinturé par la mer et la route, aux attaques incessantes des flots. Bousculés sans répit, victimes d’une disparition progressive de leur biotope, ces palétuviers blancs cristallisent tous les stigmates de l’avancée des eaux sur la biodiversité locale. Jadis reine des lieux, la mangrove a perdu des centaines d’hectares de leur superficies. Adaptés aux zones vaseuses et argileuses, les rhizophora en paient le plus lourd tribut. « Les forêts de rhizophora qui occupait le littoral ont toutes disparu », regrette Vieux, un jeune pêcheur venu de Joal.

Cette perte de la mangrove a des effets dramatiques sur certaines espèces. C’est le cas notamment des huitres et de plusieurs espèces de poisson dont la mangrove constitue le milieu de vie et/ou de reproduction. A cela s’ajoute une augmentation de la vulnérabilité des zones du fait de la disparition de cette barrière naturelle que forme la mangrove en périodes de tempêtes.

En plus de la disparition des écosystèmes de mangrove, l’érosion côtière présente une autre menace pour la biodiversité. Située à la pointe sud de Joal, le finio est aujourd’hui le théâtre d’un drame écologique. Cette étroite bande de terre, zone de ponte d’une grande importance pour les tortues marines, n’échappe pas au diktat des vagues. « Cette années nous n’avons recensé que trois nids de ponte sur les onze recensés l’année dernière », soutient Pierre Dioh, adjoint au maire à Joal. Depuis que la mer gagne du terrain et que la morphologie de la plage est modifiée par les eaux, les tortues peinent à accéder aux sites de ponte. Une catastrophe écologique dont les effets contribueront à déséquilibrer l’écosystème marin.

Menaces sur les infrastructures

C’est le calme plat dans le port de pêche de Joal, point de départ de centaines de camions frigorifiques vers les grandes agglomérations. A peine mis en service, ce joyau subit de plein fouet la loi des flots. Un investissement chiffré à plusieurs milliards qui risque de s’engloutir cruellement sous les eaux. Pour ralentir cette mort programmée, des ouvrages sont érigés en signe de digues. « Elles (les autorités) ont construit le port sans tenir compte de la limité réelle de la mer, fulmine l’édile. Avec le retour des fortes eaux, l’infrastructure est menacée. » La disparition de cette infrastructure occasionnera des dégâts énormes sur le plan économique. En effet, Joal est le premier quai de pêche du Sénégal. Outre cette menace qui pèse sur le secteur de la pêche, ce sont toutes les infrastructures situées le long du littoral qui sont en sursis. Colonne vertébrale de l’économie locale et nationale, après la pêche, le tourisme est également dans l’œil de cyclone de cette érosion côtière. En visite dans la zone, les paroles de du ministre de l’Artisanat, du Tourisme et des Relations avec le secteur privé et le secteur informel, Thierno Lô, résonne encore : « L’érosion côtière est un problème très sérieux qui hypothèque les investissements dans la station balnéaire de Saly », avait-t-il déclaré. Ainsi, les solutions préconisées sont à la hauteur des craintes.

Nombreuses sont aujourd’hui les initiatives déroulées sur le littoral. C’est le du projet Accc (Adaptation au changement climatique en zone côtière). Un projet sous régional dont la communauté rurale de Palmarin est le site pilote. Ou encore du projet d’« Adaptation à l’érosion côtière dans les zones vulnérables ». La première initiative financée grâce au mécanisme d’accès direct aux ressources. D’un montant d’environ 4 milliards F CFA, ce projet aura pour objectif majeur de freiner l’avancée de la mer dans les zones de Rufisque, Saly et Joal.

Ahmed DIAME


  Dans la même Rubrique :
La réduction inquiétante des forêts
Le combat titanesque de Djiffer et environs
Vers un Observatoire Régional du Littoral
La vision réductrice de l’Etat
Le bâtiment à l’heure du Développement durable

Réagir à cet article

modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)