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FODE MOHAMED SOUMAH, PRESIDENT DE LA GENERATION CITOYENNE (GECI)
« La Guinée est entrain de marcher sur la tête »

lundi 6 juin 2011

Fodé Mohamed Soumah, président du parti guinéen dénommé Génération Citoyenne (Geci), crache du feu sur le président Alpha Condé. Dans cet entretien qu’il a accordé à La Gazette, le candidat à la dernière élection présidentielle et allié de Cellou Dalein Diallo de l’Ufdg, tire la sonnette d’alarme, seulement 100 jours après la prise de pouvoir du nouveau chef de l’Etat guinéen, qu’il accuse d’avoir des « orientations antidémocratiques ».

Quel jugement faites-vous des premiers actes posés par le président Alpha Condé ?

Je dois dire que je suis resté sur ma faim, parce que, tout simplement, le président Alpha Condé, qui vient de passer plus de 100 jours à la tête de l’Etat guinéen, n’a pas pris les problèmes à bras le corps. Il n’a pas commencé là où il devait commencer, c’est-à-dire, raffermir le tissu social, donner un signal fort qui pourrait permettre aux Guinéens de constater que le changement est amorcé. Par exemple, il devait d’abord exiger la déclaration de patrimoine des ministres nouvellement nommés quand on sait que la Guinée est malheureusement championne de l’impunité, ces dernières années. La présentation de la feuille de route de tous les ministres devant le Conseil National de Transition (CNT) et à la télévision nationale, était également nécessaire pour que les guinéens puissent savoir ce que chaque ministre veut et va faire. J’aurais voulu voir le président Condé démissionner de son poste de secrétaire général du parti, le Rpg (Rassemblement du peuple de Guinée, Ndlr) pour montrer qu’il n’est plus chef de parti, mais président de tous les Guinéens. Il devait aussi, dès sa prise de fonction, sillonner le pays pour incarner la réconciliation après le vote communautaire et ethnique qu’on a constaté lors de la dernière présidentielle. Il y a eu des meurtres, des viols, donc, il aurait recollé les morceaux, donné des assurances à la jeunesse. Il devait également aller voir toutes les sensibilités, surtout dans le Fouta Djalon qui est le fief de son adversaire (Cellou Dalein Diallo, Ndlr). Cela lui aurait permis, non seulement d’incarner le changement, mais aussi d’attirer les investisseurs. Mais, il n’a rien fait de tout cela. A ce jour, nous sentons que c’est le changement dans la continuité et dans le mauvais sens. Et cela risque de nous porter préjudice.

Comment concevez-vous la répression sanglante de la manifestation des pro-Dalein le mois dernier ?

C’est vraiment scandaleux et regrettable. Le président Alpha Condé a raté, à cette occasion, sa chance d’amorcer le raffermissement du tissu social. Si Alpha Condé avait accepté la tenue de cette manifestation et avait reçu son adversaire malheureux, c’aurait été une image de fair-play et une alerte forte pour la démocratie guinéenne. S’il avait condamné les actes de répression de cette manifestation, s’il avait au moins demandé l’ouverture d’une enquête ou pris des sanctions administratives, on aurait compris qu’il ne cautionne pas ces actes de répression. Malheureusement, il n’a même pas réagi, sinon en reconduisant le gouverneur concerné et en négligeant d’amorcer une enquête. Et je trouve que c’est regrettable. S’il veut vraiment être le président de tous les guinéens, il doit tenir compte de la moitié des guinéens qui ont voté pour Cellou Dalein Diallo, son adversaire direct.

Avec tout ce qui s‘est passé avant, nous voilà encore dirigés par un président qui n’a pas les vertus du dialogue.

Sur le plan économique, pourquoi la Guinée, un pays riche en matières premières, peine encore à attirer les investisseurs ?

L’explication est toute simple ! Avec tout ce qui s‘est passé avant, nous voilà encore dirigés par un président qui n’a pas les vertus du dialogue. Alpha Condé aurait dû, dès sa prestation de serment, aller vers les investisseurs pour renégocier tous les contrats qu’il juge douteux. Ce qui rejoindrait notre position parce que nous aussi, nous sommes favorables à la renégociation des contrats. Mais, quand on dénonce, de même que, quand on décide, on ne le fait pas de manière unilatérale. C’est sûr que ces décisions vont nous coûter la quinine et des procès. Alors qu’on pouvait s’asseoir autour d’une table et discuter en personnes intelligentes et responsables tout en tenant compte des standards internationaux. Mais non, le président Condé a cassé un marché gagné par Getma International (société évoluant dans le domaine portuaire dont le contrat pour la concession du Terminal à containers de Conakry sur une durée de 25 ans a été résilié par décret du président Alpha Condé, Ndlr) pour le refiler à une autre société par entente directe, transformant ainsi un appel d’offres en un marché de gré à gré. Des attitudes pareilles sont très dangereuses pour l’avenir de notre pays. Il est clair que pour attirer les investisseurs en Guinée, il faut qu’on les mette en confiance avec des textes et des paroles clairs. Tout dernièrement, quand le président a eu besoin de 500 millions de dollars, il s’est adressé directement à une société qui lui donnerait 700 millions de dollars sans l’aval du CNT, habilité à avaliser tout contrat. Avec cet accord transactionnel, mais opaque, il n’a donc plus besoin de l’avis du CNT. Nous savons que pendant 8 ans, ces investisseurs ne paieront pas d’impôts et beaucoup de faveurs s’en suivront. C’est très grave !

Est-ce à dire que ce sont les mêmes pratiques sous les ères Konté et Dadis qui perdurent ?

Ce sont les mêmes pratiques qui continuent avec Alpha Condé, malheureusement ! Ce sont également les mêmes hommes. Il y a des gens que les Guinéens ne voulaient plus voir en photo qui sont dans le nouveau gouvernement de plus de 50 ministres. On a même des ministres qui n’ont pas encore pris fonction faute de bureau. On a des ministres qui partagent leur bureau à deux. C’est pour dire que la Guinée est entrain de marcher sur la tête. Et c’est dramatique, parce que tout le monde a cru au changement.

Vous êtes déçu ?

Oui, mais, néanmoins, j’ose espérer que les choses vont changer et aller dans le bon sens. Tout ce que nous dénonçons, c’est la manière dont la nouvelle équipe est entrain d’amorcer les choses. Ça fait peur.

Est-ce que vous ne faites pas de la critique négative de mauvais perdant ?

Non, loin de là ! Nous voulons tout simplement que les choses changent. Nous ne voulons plus qu’il y ait des actes de déstabilisation, du sang versé ou des larmes. Nous souhaitons que tous les Guinéens se mettent au travail et que chacun soit récompensé selon son travail et ses efforts. Pour cela, il faut cultiver le pardon, le dialogue pour pouvoir accepter d’avancer ensemble.

Est-ce que votre coalition (Dalein et ses partisans) n’a pas une part de responsabilité dans ce qui se passe actuellement en Guinée ?

Comment ça !

En laissant Alpha Condé travailler seul !

Non justement, nous n’avons pas laissé Alpha Condé travailler seul. Au contraire ! Mais, nous ne pouvons pas nous inviter au débat. Nous sommes des démocrates, c’est au président Condé, choisi par la majorité du peuple guinéen, de prendre les initiatives. C’est à lui de venir vers l’opposition et d’afficher son désir de travailler avec elle.

Etes-vous prêt à travailler avec lui ?

Sincèrement, s’il nous demande de le faire, s’il tend la main à l’opposition et non à moi personnellement, de manière sérieuse et honnête, nous sommes prêts à servir notre pays. Nous ne saurions pas refuser de servir notre pays, mais il faut que ce soit fait dans les règles de l’art. Et j’ose espérer que le président Condé va se ressaisir et va se rendre compte que ceux qui sont autour de lui, ne font pas l’affaire. Il faut qu’il se penche sur une certaine forme d’ouverture pour faire appel aux compétences.

Aujourd’hui, les Guinéens sont laissés à eux-mêmes et c’est la loi du plus fort

Les élections législatives guinéennes devraient normalement avoir lieu au mois de juin prochain…

Oui, mais, il se susurre un report. Nous avions tous pensé que le calendrier électoral allait être respecté. Malheureusement, le gouvernent a décidé autrement. Il a prévu, de manière unilatérale, d’organiser ces élections en fin d’année 2011, sans date précise. C’est une façon de basculer vers 2012, pour gagner du temps. Partant, il a peur de ne pas avoir la majorité à l’Assemblée nationale. Pis, aujourd’hui, il ne parle plus d’élections, mais plutôt d’un nouveau recensement général de la population. Quand on sait qu’une telle initiative coûterait au moins 25 millions d’Euros ? Alors que, lui-même, déclare que les caisses de l’Etat sont vides ! La vérité est qu’il y a des tentatives de retarder l’échéance des législatives. Et nous estimons que ce n’est pas responsable parce que la Guinée a vite besoin d’institutions fortes pour créer l’équilibre. Notre pays a besoin d’en finir avec cette transition qui a assez duré. C’est pourquoi, j’interpelle la communauté internationale pour qu’elle intervienne avant qu’il ne soit trop tard. On ne peut pas continuer à diriger la Guinée comme avant. Cela avait été décrié par tout le monde, à commencer par la communauté internationale qui est restée muette depuis un certain temps. Et ce qui est plus dangereux en Guinée, c’est qu’on n’a plus d’institutions de régulation, encore moins de gens pour défendre les plus démunis. Le Groupe International de contact qui était un organe de contrôle, est parti à la demande du président Condé. Donc, aujourd’hui, les Guinéens sont laissés à eux-mêmes et c’est la loi du plus fort.

Oui, mais, est-ce que l’opposition est assez forte pour tenir tête au président Condé ?

Quand on a une opposition de plus de 100 partis, il est difficile de mettre tout le monde d’accord. Mais, dans notre coalition, il y a des partis fortement représentatifs et qui ont fait leur preuve lors de la dernière élection présidentielle. Nous espérons que l’opposition sera assez forte et soudée pour affronter les prochaines législatives. En tout cas, avec le travail de fond qu’elle est entrain de faire, je suis sûr qu’elle aura la majorité absolue aux prochaines élections législatives afin d’accompagner le gouvernement dans le sens de la responsabilité et de la concorde.

En un temps record, le président Condé est devenu impopulaire

Est-ce par peur de représailles que vous avez choisi de vous exprimer au Sénégal, loin de la Guinée ?

Non, pas du tout. On ne peut pas faire la politique la peur au ventre. Je suis psychologiquement préparé à tout. En plus, la majorité du peuple guinéen est avec nous, parce qu’en un temps record, le président Condé est devenu impopulaire. Je n’invective pas, je n’insulte pas, mais je dénoncerai tout en proposant des solutions.

Justement, en tant qu’économiste, quelle solution préconisez-vous pour sortir la Guinée de la crise ?

Vous savez, je suis un libéral dans l’âme. Dans tous les pays du monde, la tendance est que les Etats cherchent à se désengager. Ce qui est tout à fait le contraire en Guinée. Dès sa prise de pouvoir, au lieu de penser d’abord à l’homologation des prix des denrées de premières nécessités qui constitue une priorité, le président Condé, lui-même, a importé du riz. Donc, il a tendance à se substituer aux commerçants qu’il a laissés en rade. Cette situation rappelle également le temps des rationnements, des carnets de ravitaillement, connus pendant les anciens régimes. C’est regrettable, car, aujourd’hui, il faut plutôt laisser le génie guinéen se libérer. Et cela passe nécessairement par l’économie libérale.

Babou Birame FAYE


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