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AL QAÏDA JURE DE VENGER BEN LADEN
L’inefficacité d’une mobilisation guerrière contre le terrorisme

jeudi 2 juin 2011

Plusieurs jours après la « liquidation hollywoodienne d’Oussama Ben Laden par un commando américain », Al Qaïda confirme la mort de son fondateur et jure de le venger. Une escalade est donc annoncée, qui exhume un débat, souvent escamoté, sur l’efficacité réelle ou supposée d’une « guerre » contre le terrorisme international.

« Parce qu’il s’en prend à des civils non combattants, le terrorisme constitue une forme de lutte particulièrement ignoble (…). Au même titre d’ailleurs que l’emploi, par certains gouvernements, en guise de représailles, du "terrorisme d’Etat" », soulignait un éditorialiste du Monde diplomatique. Aujourd’hui encore, la stigmatisation d’un islam, dit radical, ne suffit pas pour comprendre un fléau vieux comme le monde. Un peu moins de dix ans après le 11-Septembre, la réponse, plutôt inadaptée, au terrorisme international, montre les limites d’une certaine analyse et des remèdes qu’elle édicte avec la bénédiction de quelques « puissants » incapables de concevoir un monde sans ennemi à abattre. Tout comme George W. Bush, Vladimir Poutine et l’ancien Premier ministre israëlien Ehud Olmert, Barack Obama parviendra difficilement à « galvaniser l’opinion en vue [de la] guerre » contre le terrorisme, sans « forcer le trait et (…) montrer l’ennemi sous un jour plus effrayant et plus menaçant qu’il ne l’est en réalité ».

Analogies

« Aussi vieux que l’humanité, le terrorisme appartient à tous les temps, tous les continents et toutes les confessions. (…) Les oubliettes de l’Histoire renferment des périodes où terrorisme et angoisse se confondirent dans des situations semblables en bien des points à notre époque », avertit Rick Coolsaet. Tout « comme le travailleur au XIXe siècle, écrit Coolsaet, le musulman est, de nos jours, souvent considéré avec un mélange de peur et de mépris. Et l’Amérique représente pour le terroriste djihadiste ce que l’Etat bourgeois était à son prédécesseur anarchiste : le symbole de l’arrogance et de la puissance ». Aussi séduisante qu’elle puisse paraître, cette analogie ne l’est pas plus que celle qui veut que « l’islam [soit] devenu en quelque sorte l’idéologie des dominés, un peu comme le fut le communisme, qui, la répression des régimes en place aidant, n’a jamais réussi à drainer des foules en terre d’islam ». Par exemple, soutient Daniel Vernet, « la résurgence, [dans les Républiques issues du démembrement de l’URSS], d’une identité musulmane longtemps gelée par le communisme, les sentiments nationaux auxquels s’est opposée la politique stalinienne dite des nationalités, qui consistait en fait à déporter des peuples entiers vers des contrées totalement étrangères, à redessiner les frontières afin d’éviter la constitution de Républiques homogènes, sont autant de facteurs expliquant la fièvre identitaire qui saisit les peuples périphériques de la Russie ». Rien de ce qui vient d’être dit n’étaye la thèse, fantaisiste, d’un monstre islamiste qui menace l’Occident. « A une époque où toutes les grandes idées ont perdu de leur crédibilité, souligne le scénariste et producteur britannique Adam Curtis, la peur d’un ennemi fantôme est tout ce qui reste aux politiciens pour préserver leur pouvoir ». « (…) La guerre froide, écrit Andy Backett dans The Guardian de Londres, s’est poursuivie durant un demi-siècle sans que l’URSS envahisse l’Occident, ni même que l’on prouve de manière incontestable qu’elle en ait eu l’intention ».

« Ennemis publics »

De nombreux observateurs redoutaient, bien avant le 11-Septembre, la propension courante à confondre islam avec « islamisme ». Ce dernier concept traduirait le « désir d’instaurer l’islam comme cadre politique indestructible ». Pourtant, de l’avis de Mouna Naïm, « dans la plupart des cas (..), l’islamisme n’est pas un rejet pur et simple de la modernité, mais une volonté de se la réapproprier, d’en faire une réécriture avec la terminologie du système symbolique musulman ». « L’islamisme devient agressif et violent à partir des années 1970 (…). La radicalisation ne puise pas sa justification dans la seule idéologie. Elle n’est pas seulement une réaction à des conditions économiques défavorables (…). Elle est aussi une réaction à la violence exercée par les régimes en place et traduit la conviction que les voies légalistes sont inefficaces. (…) Le sentiment d’humiliation et la volonté de l’Occident d’imposer des valeurs présentées comme universelles sont aussi des moteurs du radicalisme », poursuit Naïm. « L’idée du 11-Septembre, assène Gilles Kepel, c’est jouer la surexposition médiatique, lancer le bon slogan pour rompre l’isolement ». « C’est, conclue-t-il, l’enjeu principal de la mouvance terroriste ».

Mais à Washington, sous l’administration Bush, l’« usage médiatique et politique » d’« ennemis publics », pour justifier la surenchère antiterroriste n’en est pas moins spectaculaire. « En une seule année de campagne bien orchestrée, [le Jordanien Abou Moussab az-Zarquaoui], est devenu une marchandise que l’on [a voulu] vendre aux électeurs américains. Si la Maison Blanche leur [avait livré] la nouvelle de l’arrestation de l’"ennemi public numéro un" avant la présidentielle du 2 novembre [2004], ils [auraient payé] avec leur bulletin de vote », commentait Mikhaïl Zygar dans les colonnes du Kommersant-Vlast de Moscou. Du côté de Moscou, le leader tchétchène Chamil « Bassaev [fut], de l’avis de Vladimir Voronov du Ejenedelny Journal de Moscou, un atout précieux pour le Kemlin ». « Combien de tours de vis Poutine peut-il encore donner en expliquant que la grande Russie doit se mobiliser contre l’insaisissable terroriste Bassaev ? Autant qu’il voudra... », écrivait Voronov. « L’offre d’une importante récompense pour la tête de Bassaev a suscité un vif engouement dans la population tchétchène. (...) Seize têtes de Bassaev ont été réceptionnées, mais seules neuf d’entre elles, hélas, ont pu être certifiées authentiques », a-t-on ironisé à Grozny. Washington et Moscou ne changèrent pas pour autant de stratégie après la disparition de leurs ennemis publics respectifs.

Réponse inadaptée

Selon Daniel Vernet, l’ancien président américain George W. Bush, l’ancien président russe Vladimir Poutine et l’ancien Premier ministre Ehud Olmert] « [globalisaient] le phénomène fondamentaliste pour y apporter une réponse unique et sommaire ». « George W. Bush, pour sa part, [n’hésitait] pas à convoquer Dieu contre les extrémistes islamistes. Il n’a aucun doute qu’il s’agisse de la lutte du bien contre le mal et, dans cette mesure, il ne peut y avoir aucun compromis possible.

D’ailleurs le mal existe en soi ; il n’a pas de cause. Il est donc inutile de lui chercher des explications. Il n’y a qu’une chose à faire : le terrasser. » Un peu moins de dix ans après le 11-Septembre, la guerre contre le terrorisme continue sans que rien, ou presque, ne vienne corroborer son efficacité à long terme. Ni même la liquidation d’Oussama Ben Laden. « En termes purement militaires, disait Jonathan Eyal, directeur du cercle de réflexion militaire britannique "Royal United Services Institute", cette guerre n’est pas concluante… ; elle paraît se dérouler à l’aveuglette. » « (…) On sait depuis fort longtemps que, lorsqu’on consacre toutes ses ressources à une seule menace, on en exagère l’importance », assurait-il. Pour Olivier Roy, « la logique [d’Al Qaïda] sera sans doute d’incarner moins la défense de l’islam que l’avant-garde de mouvements de contestation de l’ordre établi et de l’hyperpuissance américaine ». Rick Coolsaet écrit néanmoins que « tout comme son prédécesseur anarchiste, le terrorisme djihadiste disparaîtra sans doute de sa propre violence. » « Mais cette disparition, a-t-il ajouté, sera, cette fois encore, d’autant plus rapide que le monde arabe et musulman se verra offrir une perspective susceptible d’apaiser son sentiment d’exclusion. » Il était peu probable que George W. Bush en devienne l’instigateur. En novembre 2004, son challenger malheureux, John Kerry, voulait, lui, rompre avec l’unilatéralisme pour tirer les Etats-Unis de leur isolement, conforter, en matière de défense, « l’orientation habituelle des Etats-Unis, théoriquement basée sur la dissuasion », susciter une « nouvelle ère d’alliances », « travailler avec la communauté internationale afin d’établir une stratégie globale collective plutôt qu’impériale », « enrôler la présence américaine (en Irak) sous l’égide des Nations unies », remporter « la bataille des idées », « réduire le fossé qui sépare l’islam du reste du monde », prendre des « initiatives concrètes destinées à réduire la pauvreté et l’arriération » au Sud, et faire accepter à Israël « le principe d’un Etat palestinien et entamer par conséquent les négociations qui mèneront à sa création ». L’élection de Barack Obama à la tête des Etats-Unis annonça enfin une ère nouvelle et la mutation des « prudences du sénateur Kerry » en acquis susceptibles de jeter les bases d’un multilatéralisme durable.

Depuis janvier 2011, tout indique que les révolutions – déjà victorieuses en Tunisie et en Egypte – offrent au monde arabe et musulman la perspective dont Coolsaet fait état dans son analyse du terrorisme djihadiste. Obama saura-t-il en tenir compte ? Si tel était le cas, il ne céderait pas à la tentation de transformer la lutte contre le terrorisme relevant toujours des services de police - en une nouvelle « mobilisation guerrière » purement électoraliste.

Sources : Les citations ont été tirées du mensuel Le Monde diplomatique du mois de septembre 2004 et de l’hebdomadaire Courrier international du 9 septembre 2004.

Abdoul Aziz DIOP


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