Accueil du site > Reportages > Continents - Régions > A l’épreuve de la reconstruction

COTE D’IVOIRE
A l’épreuve de la reconstruction

jeudi 2 juin 2011

Le président Alassane Dramane Ouattara a prêté serment, vendredi 6 mai, à 69 ans, au palais de la présidence de la République, devant Paul Yao N’Dré, président du Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire. C’était en présence des membres du gouvernement, des corps constitués, des représentants des forces armées, des partis politiques et de la société civile. Il flottait au cours de cette cérémonie comme un étrange et indéfinissable parfum de gâchis à la vue de celui là même qui, 5 mois auparavant, avait choisi de tordre le cou à la vérité des urnes, en proclamant la victoire du président sortant Laurent Gbagbo. Incroyable renversement de situation serait-on tenté de dire après que cette décision s’est traduite par des combats qui se sont soldés par quelque 3000 morts et plusieurs milliers d’exilés.

Tout ça pour ça ! A peine cette exclamation formulée, qu’il va falloir se raviser et se résoudre à prendre le taureau par les cornes tant l’urgence est au redressement d’une Côte d’Ivoire fortement abimée. « Elle est gravement atteinte, elle est touchée, elle est même couchée », a d’ailleurs fait remarquer Paul Yao N’Dré, acteur privilégié de cette histoire tragique. Il serait pourtant dérisoire de s’en arrêter là et de se laisser épuiser dans ce qui ressemble à une forme d’impuissance. Aussi, en lieu et place d’une lamentation, convient-il, à la suite de Stephen Hessel, l’auteur d’« Indignez-vous » !, de s’accorder sur le fait que « la résistance, c’est l’attitude qui n’admet pas le désespoir ».

Il revient par conséquent aux Ivoiriens de s’approprier cette maxime, en se regardant dans le miroir et en remisant au placard toutes les postures de victimisation et de défausse sur l’autre. D’où la nécessité de tout remettre à plat et de frayer les chemins d’un nouveau parcours susceptible de combler le déficit démocratique, tel qu’il s’est matérialisé de façon dramatique au cours de la contestation du scrutin présidentiel du 28 novembre 2010.

Conscient de tous ces enjeux, refusant d’engager une chasse aux sorcières, le nouveau chef de l’Etat semble vouloir rouler sur de bons rails en empruntant le train de la réconciliation et du pardon. Décidé à remettre sur pied l’Etat de droit et à refonder les institutions fortement malmenés ces derniers mois, il fait montre d’une prise de conscience de la situation complexe dans laquelle se débat la Côte d’Ivoire après ses longues années de guerre. C’est en ce sens que la décision de s’inspirer de la commission vérité/réconciliation qui a fait ses preuves en Afrique du sud post apartheid, en vue de l’adapter aux spécificités socioculturelles locales, est encourageante. Même si la raison commande d’entrevoir que ce ne sera pas simple, du fait notamment des fêlures qui se sont sédimentées autour du concept xénophobe d’ivoirité.

Ensuite, comment appeler au pardon tout en auditionnant l’ancien chef de l’Etat Laurent Gbagbo, son épouse Simone et quelque 200 autres personnes dans le cadre d’une enquête préliminaire portant sur la crise postélectorale. Comment se réconcilier, pardonner, sans pour autant faire la part belle à l’impunité. Difficile en effet de faire l’impasse sur le besoin de justice même si le besoin de sortir du cercle infernal du ressentiment nécessite de se détourner du châtiment pour entonner vigoureusement l’hymne de la réconciliation. Comme dit l’adage, « la vengeance appelle la violence et la violence appelle la vengeance ». Aussi faudrait-il mutualiser les énergies sans exclusive aucune, sans marginaliser une région, une ethnie, une confession religieuse. Il faudra trouver des réponses aux fractures sociale, économique, politique, culturelle afin de dessiner de nouvelles perspectives susceptibles de contribuer à panser les plaies de la Côte d’Ivoire et à la réconcilier avec elle-même.

Pressenti pour mener à bon port cette tâche titanesque, l’ancien Gouverneur de la Banque centrale d’Afrique de l’Ouest (Bceao) et ancien premier ministre de la Côte d’Ivoire, Konan Banny, aura du pain sur la planche. Comme l’a déjà souligné le nouveau chef de l’Etat, « Reconstruire, ce n’est pas le plus dur. Obtenir la paix après ce que nous avons vécu depuis des années, c’est bien plus compliqué ». Les défis sont assurément nombreux et demeure la question de savoir si les acteurs politiques seront à la hauteur des enjeux. C’est dire qu’il faudra d’ores et déjà porter une attention particulière au Premier ministre Guillaume Soro. Après avoir joué un rôle important dans l’éviction de Laurent Gbagbo et participé à l’installation au pouvoir d’Alassane Ouattara, saura t-il contenir ses ardeurs, dominer ses ambitions et attendre patiemment que son heure puisse sonner, dans un cadre légal et démocratique ?

Pour autant, derrière les milliers de morts, d’exilés, derrière les familles détruites, la vie continue de se dresser. Imperturbable, suivant son long cours, sourde à toutes les blessures qui l’ont atteinte dans sa chair du fait des atrocités commises et qui avaient revêtu le visage de femmes violées et brûlées, d’enfants déchiquetés, de voisinages brisés, de charniers horribles. Locomotive de la Cedeao, la Côte d’Ivoire doit pouvoir retrouver son lustre d’antan.
En rompant avec les vieux démons de l’ivoirité, en redevenant une terre d’accueil et de fraternité, une terre d’opportunité, elle permettra l’éclosion des talents individuels et collectifs dont elle a si grandement besoin. Riche de son sous sol, la Côte d’Ivoire a d’immenses potentialités qu’il convient d’exploiter et de mettre au service du bien-être de ses populations.

Aussi, lutter contre la pauvreté, l’analphabétisme est-il possible, à condition que les acteurs politiques ivoiriens se réapproprient autrement le pouvoir, en lui donnant un sens fortement ancré dans l’idée de mission. Servir et non se servir comme cela a souvent été le cas.

Désormais, la balle est dans le camp du nouveau président élu Alassane Dramane Ouattara. Il lui reviendra, au soir du 21 mai 2011, après son investiture officiel qui bouclera la boucle du long et sanglant feuilleton postélectoral ivoirien, de faire en sorte que la lassitude qui s’est emparée de ses compatriotes puisse se muer en espoir. Pour cela il devra montrer sa capacité à se jouer de l’ivresse du pouvoir. Et par conséquent à savoir partir. En toute démocratie.

Vieux Savané


  Dans la même Rubrique :
L’Union africaine à l’épreuve de son financement
Le ventre mou de la démocratie en Afrique
La Côte d’Ivoire face à son destin
« La Guinée est entrain de marcher sur la tête »
A l’épreuve de la reconstruction

Réagir à cet article

modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)