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VISITE DE OUATTARA AU SENEGAL
Si on appliquait les conseils du président au Sénégal !

samedi 4 juin 2011

Trois mesures suffisent largement aux yeux du président de la République pour que la Côte d’Ivoire relève la tête après la chaos né de la crise post-électorale. Le désarmement, le pardon, l’emploi. Qu’en est-il de l’application de ses conseils dans son propre pays ?

Au nom du droit d’ainesse, le président de la République s’est autorisé de prodiguer des conseils avisés, à son hôte et homologue ivoirien, Alassane Ouattara qui lui a fait l’honneur de sa première visite officielle au Sénégal. « Je n’ai que trois conseils à te donner », lui a-t-il dit devant un parterre d’invités, à la salle des banquets du palais. Les conseils du président sont articulés autour du “désarmement des Ivoiriens“, du “pardon“ et enfin de l’octroi du “travail“ à la jeunesse ivoirienne. Voilà qui témoigne de la sagesse profonde du Président, fort de sa longue expérience et de ses connaissances éprouvées glanées au prix de longues études. Une sagesse d’autant plus éclairée qu’il satisfait au critère de l’adage selon lequel : « un conseil est comme un remède qui est d’autant meilleur qu’il est plus amer ». C’est peut-être ce qui explique pourquoi le président ne s’embarrasse pas, outre mesure, d’appliquer les conseils amers qu’il se plait allègrement à prodiguer. Sans doute est-il plus commode de se contenter de s’ériger en donneur de leçons que d’en faire siennes. Sur le premier conseil lié au désarmement, le président serait mieux avisé de balayer devant son arrière-cour méridionale. Avec sur les bras un conflit vieux de 30 ans en Casamance hérité du régime socialiste, le président a disposé de 11 ans pour appliquer son conseil. Les revers infligés à l’armée par le Mfdc relayés par la presse dans l’actualité récente est un rappel brutal et douloureux du surarmement des rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc). Ce nous a valu la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran accusé par le gouvernement d’avoir livré en sous main des armes sophistiquées aux rebelles via l’Etat gambien. C’est dire que le conflit continue d’endeuiller les familles sénégalaises. Et de produire des statistiques macabres derrière lesquelles se cachent des drames humains qui affectent la vie réelle des Sénégalais.

Quid du pardon ? Contrairement aux deux autres conseils, le pardon se prête beaucoup moins à une interprétation et à une compréhension évidente encore moins à une application à bon escient. Dans le cadre d’une Etat organisé, le pardon ne peut être une affaire individuelle, fut-elle une décision du président. Il ne peut être de mise sans justice et sans action concertée et consensuelle avec tous les fils de la nation. Appliqué à la Côte d’Ivoire, il serait un excellent moyen de réconcilier les Ivoiriens avec eux-mêmes, d’autant plus que c’est une méthode éprouvée, expérimentée en Afrique du Sud par le président Nelson Mandela. Appliqué au Sénégal, il est moins évident de trouver de prime abord ce qui ferait l’objet d’une réconciliation et d’un pardon étant donné que le pays ne sort pas d’un conflit sanglant généralisé. Mais à y regarder de plus près, on se rend compte que le Sénégal en a bien besoin. On oublie souvent ce qui fait le lit de toutes ces violences déchainées qui, sans raison apparente, explose un peu partout à travers le monde, surtout en Afrique. Les ingrédients qui concourent à l’explosion de la violence peuvent se résumer en un seul mot : l’injustice. Dans le contexte sénégalais cette injustice est incarnée par une oligarchie politico-affairiste qui contrôle tous les leviers économiques au détriment de ceux qui sont à la base de la pyramide sociale. Avec la protection complaisante des institutions vidées de leur substance, cannibalisées et transformées en bras séculier et instrument d’accès au pouvoir et de légitimation des pratiques les plus abjectes. Si on se limite seulement au rapport d’audit de l’Armp de 2008, on ne peut manquer d’être frappé de stupéfaction devant l’impunité totale dont bénéficient les proches du régime. Comment se fait-il qu’aucune poursuite n’ait été initiée, ne serait-ce qu’une fois, contre un seul d’entre eux, un an après la publication de rapports circonstanciés alléguant des cas de détournements graves et précis ?

Sans jouer aux Cassandres, comment peut-on faire endurer aux Sénégalais ad vitam aeternam le spectacle désolant qu’offre la première institution de ce pays qui ne se gêne pas de distribuer à tour de bras des millions à ses hôtes au palais, au vu et au su de tout le monde ? Comment le chef de l’Etat, au nom d’un hypothétique gain politique, a-t-il pu pousser l’outrecuidance au point de distribuer des parcelles de terrains et des millions à deux lutteurs qui se répandaient en invectives, l’un contre l’autre, pour faire taire leur animosité ? Ces exemples sont assez illustratifs de l’ampleur des dégâts, de violence et de la souffrance que l’Etat fait subir à ses citoyens sous le regard médusé de la presse et des observateurs. C’est dire le besoin de justice, de réconciliation puis de pardon, pour pouvoir refonder le Sénégal sur de nouvelles bases fondées sur des valeurs de justice et d’éthique. Le philosophe Arthur Schopenhauer dans son ouvrage Ethique, droit et politique (1851) souligne avec force que la protection contre l’injustice est à la base de la création de l’Etat. « (…) Chacun doit redouter d’avoir moins souvent à goûter le plaisir de commettre l’injustice, qu’à endurer l’amertume d’en pâtir », écrit-il. Il ajoute : « De tout cela, la raison conclut que si l’on veut commencer par affaiblir la somme des souffrances à répartir entre les êtres individuels, et aussi la répartir le plus uniformément possible, le seul moyen est d’épargner à tous le chagrin de l’injustice reçue, et dans cette vue, d’obliger tous les hommes à renoncer au plaisir que peut procurer la pratique de l’injustice ». Certaines blessures mettent parfois trop longtemps à se refermer, surtout si on s’obstine à se passer ou non de la justice, au gré des intérêts des plus forts.

Le président s’est permis un troisième conseil gratuit à son illustre hôte : donner du travail à la jeunesse ivoirienne. Voilà qui ne manque pas de sel quand on sait que le chômage des jeunes est plus que jamais un problème chronique et endémique sous nos cieux. Au pays hôte d’Alassane Ouattara, on se garde soigneusement de publier des statistiques sur le chômage. Les rares études sur le sujet décrivent une situation catastrophique avec des chiffres effarants. Au moins 100 mille demandeurs d’emplois arrivent sur le marché du travail chaque année. La réponse à cette demande massive est plus que timide. Nul besoin de se fier aux statistiques pour se rendre compte du désarroi de la jeunesse en proie au désespoir. Les embarcations de fortune prises d’assaut par les jeunes, en quête d’un hypothétique eldorado européen, en témoignent éloquemment.Dans son registre démagogique habituel, le chef de l’Etat Abdoulaye Wade s’est érigé en donneur de conseils devant les objectifs de caméras. Il feint d’ignorer, au passage, qu’il serait bien avisé de s’appliquer les conseils prodigués à son hôte du jour.

Aliou NIANE


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