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LA FISTULE OBSTETRICALE
Calvaire insoutenable

dimanche 5 juin 2011

La fistule est une maladie handicapante qui exclut la femme de la société. A la souffrance corporelle s’ajoute un châtiment social. C’est une épouvante sournoise qui ronge la vie des victimes.

Incontinence urinaire, perte de matières fécales, douleurs permanentes, exclusion sociale, la fistule relègue les victimes à la lisière de l’humanité. C’est un véritable drame social qui se joue dans l’ignorance du grand public. Définie comme une ouverture anormale entre le vagin et la vessie et/ou le rectum, la fistule est formée à la suite d’un accouchement prolongé et dystocique. Les femmes fistuleuses vivent une véritable épouvante silencieuse. Cette pathologie qui touche l’intimité de la femme est cachée à toute personne extérieure à l’entourage immédiat de la victime. Celle-ci peut trainer la maladie durant plusieurs années sans que les personnes extérieures ne l’apprennent. Une dissimilation entrainant forcément une auto-exclusion de la femme des activités de la communauté. Cette option asociale est dictée par le sentiment de honte et la gêne que suscitent l’odeur nauséabonde des urines et surtout l’absence de toute capacité à contrôler et à retenir les urines qui mouillent constamment le pagne et le linge de corps. « J’avais honte au point que là où tout le monde est assis pour causer, je me retirais tout doucement de peur qu’on ne me remarque. Les urines que je perdais, étaient si chaudes que tout mon sexe me faisait mal »1, confesse, une victime aux enquêteurs dans l’étude sur les aspects socioculturels des fistules, réalisée par la Division de la santé de la reproduction. Les femmes fistuleuses vivent ce calvaire infernal en silence. Loin des regards indiscrets et inquisiteurs. S.M, une autre victime explique : « Je ne sors pas, même s’il s’agit d’un décès dans le village qui réunit presque tout le monde. Nos parents viennent de n’importe où, mais ils ne me verront pas, car je fais tout pour les éviter ». La fistule éloigne aussi les victimes de leurs maris qui finissent souvent par les abandonner. D’autres par contre reçoivent continuellement les quolibets assassins de la belle-famille, lors d’altercations intra-féminines. K.D, le cœur empli de peine, témoigne : « un jour, ma belle- sœur m’a dit que je suis sale, car je sens à tout moment. Je trouve que c’est cruel de sa part ». Cette souffrance et ces sentiments ne peuvent être perçus que par celles qui les éprouvent dans leur chair. Dans la plupart du temps, les personnes apparentées à la patiente sont les seules à leur apporter soutien et réconfort. Durant les accouchements difficiles entraînant une fistule presque tous les bébés perdent la vie. Sur 36 femmes interrogées, une seule a savouré la joie d’être mère.

Les origines de la souffrance

Les régions de Kédougou, Kolda, Tambacounda et Matam sont les plus touchées par la maladie. Ces zones à forte prolifération de la fistule sont caractérisées par l’éloignement des structures sanitaires, la pauvreté ambiante et le taux élevé d’analphabétisme. Selon l’analyse de Ndèye Diop Niang, chargée de la communication au Fonds des Nations unies pour la Population (Fnuap) : « la fistule est étroitement liée à la pauvreté et constitue un indicateur du système de santé d’un pays donné ». En effet, la région de Kolda particulièrement affectée par cette maladie dispose uniquement « de 2 centres de santé et de 48 postes de santé pour une population estimée à 853 708 habitants », renseigne la carte sanitaire du Sénégal de 2008. Cette localité se singularise par une pauvreté importante. Les données du Plan Régional de Développement Intégré de la région de Kolda (PRDI) 2001-2006 dévoilent que : « la région de Kolda se caractérise par son extrême ruralité, plus de 88% de la population résident en milieu rural. En effet, 53 % des ménages vivent en dessous du seuil de pauvreté et la région occupe le dernier rang en matière de développement humain par rapport aux autres régions du Sénégal avec un indice de 0.213 contre une moyenne nationale de 0.320 ».

Cette situation calamiteuse est presque identique dans la plupart des zones rurales du pays. Elles sont mal loties en infrastructures sanitaires. Pour cette raison, dans les zones rurales, les femmes en travail ont plus recours à des accoucheuses traditionnelles qu’à des matrones. « Même si des infrastructures sanitaires existent dans ces zones, il n’y a pas de ressources humaines adéquates. Aujourd’hui, il y a des difficultés à avoir des sages-femmes d’Etat et des médecins en nombre suffisant dans ces localités », constate le Dr Maguèye Guéye, urologue à l’hôpital Hoggy. La conséquence de cette situation est que les femmes état de grossesse dans ces zones sont moins enclines à être surveillées durant la période de gestation et pendant l’accouchement. Elles ne peuvent pas recourir à la césarienne lorsque la situation le recommande. Toutefois ajoute le docteur : « Quelque soit le terrain sur lequel survient la grossesse, la femme doit bénéficier d’une surveillance pendant la grossesse et d’une assistance à l’accouchement pour permettre de déterminer les accouchements qui peuvent se passer normalement et ceux qui ne le peuvent pas. Dans le dernier cas, il vaut mieux procéder à une césarienne au lieu de laisser la femme essayer d’accoucher par voie basse. Si on ne procède pas à une césarienne à temps, la femme peut faire une fistule ». Des facteurs culturels concourent également à la forte prévalence de la fistule dans l’Est, le Nord-est et le Sud du Sénégal. Ces zones étant habitées essentiellement par les ethnies (peulhs, mandingue et ballante) qui pratiquent les mutilations génitales et le mariage précoce. Deux facteurs favorisant l’apparition de la fistule. « Lorsque des femmes sont mariées précocement, il peut survenir des grossesses car leurs bassins ne sont pas suffisamment développés pour permettre la progression du fœtus. Ce qui entraine souvent la survenance de la fistule lors de l’accouchement », explique le docteur Maguèye Guèye.

Elimination difficile

Face à l’ignorance, le silence et l’indifférence, le Fnuap a porté le plaidoyer au plan international pour l’élimination de la fistule. « Le pays s’est mobilisé au plus haut niveau dans la lutte contre les fistules. D’ailleurs, le président de la République a annoncé la gratuité de la prise en charge des fistules obstétricales, lors de la quinzaine nationale de la femme en 2005 », informe Ndèye Diop Niang. En attendant l’effectivité de la promesse, des acteurs d’horizons divers travaillent en collaboration avec le ministère de la Santé pour l’élimination de la fistule. Dans ce travail, l’accent est surtout mis sur la prévention comme gage d’éradication de la maladie. L’organisation contribue également au renforcement des capacités du personnel de santé et à la dotation des structures de matériel. Dans le cadre de ses actions, des campagnes d’opération sont périodiquement menées à l’intérieur du pays. Toutefois, se pose le problème du suivi postopératoire. Pendant les campagnes, les femmes opérées sont parfois laissées à leur propre sort. « Dès que nous partons, l’engagement manifesté pendant notre présence n’est plus le même. Il faudrait également que les personnes formées à opérer ces fistules puissent traduire cela en service », plaide M. Guèye. En plus, certaines femmes porteuses de fistules ignorent l’existence de l’opération chirurgicale. De ce fait, elles s’orientent vers des guérisseurs qui grèvent leurs faibles économies sans résultat. D’autres obstacles à l’élimination de la fistule subsistent. Notamment l’absence d’une politique appropriée car cette maladie pourtant fréquente n’est pas bien intégrée dans la stratégie nationale de lutte contre la mortalité et la morbidité maternelle.

1 Ces témoignages sont consignés dans l’enquête réalisée par la direction de la santé de la reproduction intitulée : aspects socioculturels des fistules obstétricales, Dakar, novembre 2006.

Près de 400 nouveaux cas par année

L’Organisation Mondiale de la Santé (Oms) estime qu’il existe au moins 2 millions de filles et de femmes vivant avec une fistule obstétricale et que 50 à 100.000 nouveaux cas sont enregistrés chaque année dans le monde. Au Sénégal, il n’existe pour le moment aucune enquête épidémiologique permettant de déterminer avec exactitude le nombre de cas. En revanche une enquête multicentrique en population sur la mortalité et morbidité maternelles (MOMA) réalisée en 1995 et portant sur six pays d’Afrique de l’Ouest dont le Sénégal, estime que « la fistule a une incidence en milieu rural de 10,3 pour 100. 000 accouchements ». D’autres sources basées sur les données hospitalières évoquent 400 nouveaux cas chaque année.

Baye Makébé SARR


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