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CINEMA
Sarah et Zohra : deux caméras de femmes

lundi 6 juin 2011

Elles sont deux femmes invitées de Cinéma de nuit à la salle Samba Felix Ndiaye de l’Institut français Léopold Sédar Senghor : Sarah Bouyain pour « Notre étrangère » et Zohra Sotty pour « Des villes plein la tête ». Deux films qui ont en commun l’exploration de l’univers intérieur des personnages et de leur territoire.

On ne crée pas. On ne fait que raconter sa propre histoire sur papier, sur pellicule, sur toile, sur la pierre ou sur tout autre support. Sans être tout à fait l’histoire de Sarah Bouyain de père burkinabé et de mère française, mais une partie de son vécu intérieur de par son statut de métisse, « Notre étrangère » est l’histoire d’une quête, celle de trouver sa propre place aux yeux des autres et à l’intérieur de soi. D’entrée de jeu et pour lever toute ambigüité, Sarah Bouyain, réalisatrice qui en est à son premier long métrage, dit : « Le titre fait sens mais il peut être envisagé de deux points de vues assez différents : pour la jeune fille qui part au Burkina, ce qui ressort, c’est vraiment la question d’être étrangère. Quant à Mariam, elle est étrangère à elle-même, d’une autre façon. Elle est restée en suspension avec une histoire qui n’est pas réglée. Pour moi, le film traite de la question d’être étranger quelque part. C’est ce petit décalage qui existe entre soi et les autres, ceux qui sont autour de nous. » Ces quelques mots laissent à penser qu’il s’agit d’un film à thèse. Que nenni ! Il est question de trois histoires de vie de femmes, qui dans sa forme narrative, empruntent au fer à cheval sa courbe dont la base serait Tante Assita détentrice d’un secret de famille qu’elle lâche par bribes sans en révéler toute la teneur. Les deux branches de ce fer à cheval seraient : Amy, jeune métisse franco burkinabé qui revient sur ses pas quelques dix sept ans après son départ pour la France. Elle est à la recherche de sa mère dont elle n’a plus de nouvelles depuis sa tendre enfance. Mariam dont on soupçonne qu’elle est la mère d’ Amy vit en exil à Paris dans une solitude qu’elle meuble en faisant des ménages et accessoirement en donnant des cours de dioula, l’une des langues du Burkina Faso à Esther, employée de banque branchée Afrique. Sa façon de se mouvoir, d’être à distance laisse entrevoir une profonde blessure qu’elle traine en silence.

« Notre étrangère » est un film de femmes qui ne laisse pas place aux hommes sinon par allusions. Tante Assita, sans époux, sans enfant, a en elle une rancœur qu’elle a du mal à contenir face à Amy dont la présence réveille de douloureux souvenirs. Par des mots blessants qu’atténue la jeune Kadiatou, une orpheline adoptée par tante Assita, qui fait office de traductrice, elle se défoule. Assita, femme peut commode, ne parle pas français, Amy ne comprend pas le dioula, sa langue maternelle mais s’exprime par le truchement de la langue de son père. La barrière linguistique marque la frontière et induit une distance entre celle qui est restée dans son terroir et celle qui l’a quitté très jeune. Amy déséquilibrée par sa non maitrise de la locale, éloignée des us et coutumes du lieu de son enfance, tourne en rond dans sa volonté de retrouver les traces de sa maman. Mariam, qui va bientôt prendre sa retraite, a une vision quelque peu mythique de son continent d’origine, mais évite de fréquenter ses compatriotes de l’exil. Elle est une déracinée et sa réimplantation n’a pas attiré tout le soleil espéré. Le film de Sarah Bouyain souligne la mise à l’écart de ceux marqués par leur particularité. Mariam a eu un enfant avec un Français, reparti dans son pays. Double condamnation au regard des autres parce que mère célibataire ayant trahi sa communauté. Ce qui du coup justifierait son exil. Amy n’est pas totalement burkinabé ni totalement française. Bien que se sentant comme un poisson dans l’eau au sein de sa famille européenne. Elle garde dans sa chambre parisienne un bout d’Afrique mais il lui manque la respiration d’une mère.

Sarah Bouyain, avec l’histoire de ces trois femmes, slalome sur les espaces (Bobo Dioulasso, Paris, la cour de Tante Assita, l’espace de Mariam et celui d’Amy) sans laisser trace de rupture dans sa manière de raconter. Montage parallèle et glissement marquent le film. Une manière subtile pour Sarah Bouyain de faire admettre à l’autre sa double appartenance aux deux espaces (Burkina et France) et le désir de s’y mouvoir avec aisance.

« Des villes plein la tête » de Zohra Sotty, journaliste et documentariste, qui signe ici son premier film, pose dans un même espace rêve et réalité ou une manière d’échapper à la réalité en transformant son rêve en une autre réalité. Le réel lui-même n’étant que simulacre ; reconstituer une ville par le dessin en devient la parfaite illustration. Tel semble être le travail de Mamadou Cissé artiste plasticien autodidacte vivant à Paris qui a pour muse la nuit pour colorier les villes sorties de son imaginaire que met à jour Zohra Sotty. Ces deux films seront gratuitement projetés dans le cadre de cinéma de nuit le samedi 21 mai 2011 à 22 heures dans la salle Samba Felix Ndiaye de l’Institut Français Léopold Sédar Senghor.

Baba DIOP


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