Il est urgent pour l’Afrique de se mobiliser en faveur d’un développement équitable et durable. Cette urgence est confrontée à un déficit de financement de son agriculture, seule capable de dynamiser la croissance, porteuse de changement. Mises en place à l’initiative de la BCEAO et des Chefs d’Etat, les systèmes financiers décentralisés (SFD) peinent à jouer ce rôle et sont taxés de mille maux au détriment de la clientèle.

L’accélération du changement de l’Afrique passe par une véritable valorisation de son agriculture, qui permette à deux tiers des Africains de gagner leur vie. Il est donc impératif et temps pour le continent de mener des révolutions agraires. Seules, capables de modifier profondément et, de façon durable, son visage. Cela passe nécessairement par la finance rurale. D’où la création à l’initiative de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) et des chefs d’Etat de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (l’Uemoa), des Systèmes financiers décentralisés (Sfd), encore appelés Institutions de microfinance (Imf). Celles-ci devant permettre aux couches les plus défavorisées, qui n’avaient pas accès aux banques, de bénéficier des services financiers. Mais paradoxalement les Imf continuent de se désintéresser des communautés d’agriculteurs du continent.

Selon Yves Komaclo, directeur régional de Oikocredit, un des financeurs privés du secteur de la microfinance dont la mission est de fournir des services aux couches les plus défavorisées en milieu rural, cette tendance est due au fait que le crédit rural est plus risqué. De son avis, en milieu rural, la plupart des populations ne sont pas propriétaires d’actifs pouvant servir de garantie. Alors que les titres fonciers sont rares. Le crédit, ajoute-t-il, engendre davantage de difficultés de remboursement à cause des aléas climatiques, des difficultés commerciales, d’accès aux matériels, aux intrants, aux semences, etc. A en croire Pr Betty Wampfler, par ailleurs directrice de Irc/SupoAgro de Montpellier, chez les agriculteurs il y a un déficit de formation agricole leur permettant de faire de bons rendements. Pour elle, la majorité des populations peinent à moderniser leur vision de l’agriculture à cause d’une méconnaissance de nouvelles méthodes. «Les villageois ont certes besoin d’un accès au financement, mais plus encore d’éducation financière», dit-elle.

Des risques élevés liés au climat

De l’avis de M. Komaclo, les risques habituellement identifiés par toutes les banques concernent, entre autres : les coûts d’exploitation (pour servir le monde rural) ; le cadre réglementaire et juridique (peu favorables à l’investissement agricole) ; le problème foncier ; l’absence de garantie ; la dépendance vis-à-vis de la pluviométrie. «Dans nos activités, nous avons identifié entre autres risques : la faible éducation financière des producteurs ; la gouvernance inadéquate des Op et Pme agricoles ; la connaissance limitée des marchés internationaux des matières premières agricoles, du commerce international ; et les compétences techniques et commerciales inadéquates». Pour y remédier, Oikocredit, compte apporter une réponse à l’offre financière assortie de l’appui technique nécessaire, qu’elle appelle « Développent finance plus (Dfp)».
A l’issue des deux jours de conférence de la Sam (Semaine africaine de la microfinance) édition 2015, dont le thème de cette édition s’intitule «Innover pour accélérer la finance rurale », les praticiens de la microfinance ont avancé une série d’innovations.

L’ensemble de ces innovations proposent des solutions pour réduire la pauvreté et les inégalités, améliorer le quotidien des populations rurales et engager l’Afrique sur la voie d’une croissance plus inclusive et plus durable. Elles constituent en particulier un changement d’approche dite holistique d’interventions, c’est-à-dire agir sur toutes les chaînes de valeur (de la recherche à la commercialisation et la transformation), pour une véritable croissance économique de nos pays. A la place de la garantie, il faut une approche « Contractualisation » qui permette aux agriculteurs de vendre avant de produire. Cette approche consiste, selon Ousmane Thiongane, président du comité de pilotage de la Sam 2015, à établir une convention tripartite entre le producteur, le financier et l’acheteur. «L’agriculteur qui sollicite un financement doit présenter à son financier l’acheteur qui s’engage à payer via celui-ci. Dans ce cas, on n’a pas besoin de garantie», dit-il, avant d’ajouter qu’il est obsolète de se limiter à la fourniture des semences.

Promouvoir une approche holistique

Parmi ces approches, il y a aussi la structuration et l’organisation des agriculteurs de toutes les filières agricoles. «La création d’une organisation interprofessionnelle solide, doublée d’une professionnalisation des producteurs avec la connaissance (ou la maitrise) des conditions de prêts est nécessaire», ajoute notre interlocuteur. Ces innovations concernent également trois niveaux : les partenariats, les produits et les processus. «Concernant les produits, nous souhaitons le renforcement des capacités et la formation continue à tous les niveaux (producteurs, Imf) reste un problème primordial. Le renforcement des capacités (financières et non financières) doit se situer au niveau des Imf qui, à leur tour, doivent pouvoir les transmettre à leurs clients », ajoute-t-il. Pour accélérer la finance rurale en Afrique, ils ont également formulé des recommandations adressées aux chefs d’Etat du continent, notamment la prise en compte des défis liés au changement climatique et le respect des engagements de la Déclaration de Maputo en 2013. «Les chefs d’Etat africains se sont promis d’investir au moins 10 % de leurs budgets nationaux dans le secteur agricole, mais seulement cinq pays ont à ce jour tenu cette promesse», déplorent les praticiens de la microfinance.

Ils souhaitent que «les investissements formels en agriculture correspondent à l’importance du secteur dans le PNB et soutiennent que les investissements en infrastructures (irrigation, accès à l’énergie) restent primordiaux». Pour le président du comité de pilotage de la Sam 2015, Ousmane Thiongane, «ces innovations et ces recommandations issues des travaux en dit à suffisance sur la dimension que les acteurs veulent impulser dans le secteur de la microfinance en aidant les populations vivant dans des zones où l’agriculture constitue la principale activité économique à accéder aux systèmes de financements adaptés à leurs besoins », en vue de dynamiser une croissance agricole porteuse de changement.

Pour mettre un terme aux dysfonctionnements dans les Sfd, l’Acsif recommande une criminalisation des détournements financiers dans les Sfd, la nomination d’un conciliateur de justice au niveau des tribunaux, la mise en place d’une commission de surendettement pour prendre en charge les surendettés, le remplacement des contrats d’adhésion par des contrats bancaires en bonne et due forme, la sécurisation de la retraite sociale des assurances et, in fine, la redéfinition en fonction des réalités socioéconomiques de l’article 381 du Code de procédure civile qui détermine la quotité incessible et insaisissable. De même, l’association préconise une homogénéisation du vocabulaire, car beaucoup de termes, pratiques ou opérations renvoient à la même réalité. L’Acsif demande enfin à ce que les dix services les plus usités par les sociétaires soient publiés et adoptés par l’ensemble des Sfd.

La complainte des bénéficiaires

u moment où les praticiens de microfinance sont en conclave pour débattre des problématiques qui les préoccupent dans l’évolution générale de la microfinance en Afrique et donner un coup d’accélérateur au financement rural innovant en Afrique, l’Association des clients et sociétaires des institutions financières (Acsif) y voit du bluff. Elle parle de pratiques usuraires avec des taux d’intérêt exorbitants, de conventions de prêts léonines, de manque de transparence, etc., au niveau des institutions de microfinance. L’Acsif a organisé, à cet effet, un sit-in, jeudi 2 juillet, dans le cadre de la Semaine africaine de la microfinance édition 2015, devant l’hôtel King Fahd Palace qui abritait cette rencontre du 29 juin au 03 juillet. A en croire le président de l’Acsif, Famara Ibrahima Cissé, les Imf demandent aux agriculteurs de monter sur le ring avec les mains attachées derrière le dos. «En favorisant la création des institutions de microfinance, la Bceao et les chefs d’Etat de l’Uemoa, se souciaient de faire bénéficier des services financiers aux couches les plus défavorisées, qui n’avaient pas accès aux banques», explique M. Cissé, dans le quotidien national «Le Soleil». Mais, poursuit le président de l’Acsif, ces structures ont dévié de leur mission première, contribuant à appauvrir lourdement ces populations, en jouant sur leur ignorance. En, effet, d’après Famara Ibrahima Cissé, les taux d’intérêt souvent supérieurs à 20 %, soit deux fois plus élevés que ceux des banques, sont en train de « tuer » le secteur primaire (agriculture, élevage) et « ne favorisent pas » le développement humain. Sans compter la qualité de service qui laisse aussi à désirer avec des « lenteurs » et, même, « l’humiliation » que les clients subissent dans ces Sfd.

Autres griefs à leur encontre, la non-application des dix-neuf mesures de gratuité édictées par la Bceao, le manque de transparence avec des « détournements tous azimuts » dans ces structures. «Il est injuste qu’il y ait des conventions de prêts léonines avec un taux effectif global (Teg) qui reflète le coût réel de l’argent, ne figurant nulle part dans les conventions de prêts, en violation des directives de la Bceao, une violation de la quotité, des pénalités exorbitantes sans justification valable, des cautions hors de portée d’une clientèle pauvre, en contradiction avec l’esprit même de ces Sfd, etc.», déplore M. Cissé. Avant de dénoncer « la désinformation liée au fait les Sfd ne tiennent pas un langage de vérité aux clients». Selon lui, les institutions de microfinance ont pris en otage les clients au point que « les groupements féminins les ont délaissés pour retourner à de vieilles pratiques, comme les tontines ». «Les institutions de microfinance ne prennent aucun risque. Vous n’êtes pas salarié, vous n’avez pas une maison à hypothéquer, vous ne pouvez pas accéder au prêt», regrette-t-il. Sans compter des institutions de microfinance qui « prolifèrent dans la clandestinité », à qui « la banque centrale a retiré l’agrément, mais qui continuent à opérer ».