Pr-Ibrahima-Sow

Disciple distingué, Ibrahima Sow analyse le rôle fondateur de l’auteur de la Pensée africaine. Pour lui, Alassane Ndaw nous convie à une problématique philosophique nouvelle axée sur l’interrogation du propre, mais qui ne déroge ni ne se dérobe à la rigueur de la méthode critique.

Quelle est la contribution du Professeur Alassane Ndaw à la construction de la philosophie africaine ?

Le Professeur Ndaw a joué un rôle de pionnier et, aussi, sans doute, de formateur et d’éveilleur de conscience identitaire, voire d’initiateur pour la plupart des philosophes sénégalais qui, avec lui ou grâce à lui, ont appris à aimer la philosophie, c’est dire au fond à s’aimer eux-mêmes en dépit de l’impérialisme européocentriste de l’époque. C’est mon cas. Sa contribution outrepasse, bien sûr, ce seul aspect pédagogique, mais est davantage remarquable par son engagement idéologique qui est signifiée dans la perspective d’un combat qui milite pour la reconnaissance de ce qu’il appelle «la dignité anthropologique» de l’homme noir, de la valorisation de son âme et de ses traditions. Dans ce sens, sa complicité ou parenté idéologique est patente avec Senghor, le théoricien de la Négritude, le brillant préfacier de sa thèse d’État, son ouvrage majeur, La pensée africaine. Le Pr Ndaw a jeté, sans complexe, avec courage et avec une belle finesse toute faite de nuance théorique, les bases d’une riche réflexion qui porte sur le propre, sur les valeurs identitaires, mais il le fait en herméneute soucieux de décrire et de décrypter, en philosophe d’une pensée qui ne se laisse pas si aisément conceptualisée, mais dont il tient à rendre compte «philosophiquement». C’est ainsi qu’il est classé dans la catégorie des «philosophes» africains qualifiés d’ethnophilosophes. Pensée africaine ou philosophie africaine ? Le cœur balance, mais la raison tient ferme chez un Ndaw qui opte pour la première sans toutefois récuser l’idée d’une philosophie africaine. Selon le Pr Ndaw, il est possible d’instaurer cette dernière à partir d’une interrogation et d’une investigation portant sur ce qu’il appelle la pensée africaine. Sa thèse est que la pensée africaine recèle une philosophie de l’univers et une conception de l’homme qui sont certes différentes de celles de l’occident, mais qui n’en demeurent pas moins tout aussi riches et complexes. Si pour Senghor, «l’émotion est nègre comme la pensée hellène», pour Ndaw aussi si la philosophie est de l’ordre du concept et de la raison raisonnante, la pensée africaine est, quant à elle, de l’ordre du mythe et de l’image, qui n’en sont pas moins enceints d’une certaine vision philosophique du monde.
C’est justement cette ambiguïté-là qui s’inscrit et dans un désir de philosophie en faisant référence au concept de philosophie de tradition occidentale et dans l’affirmation d’une pensée africaine s’inscrivant dans des mythologèmes. Cette manière de philosopher, disons cette ambiguïté a été, au fond, pour toute une génération de philosophes, une source féconde d’interrogation et de réflexion philosophiques. Ainsi, c’est bien à une problématique philosophique nouvelle axée sur l’interrogation du propre, mais qui ne déroge ni ne se dérobe à la rigueur de la méthode critique que nous convie le Professeur Ndaw. La pensée africaine donne à penser le propre voire à panser la philosophie africaine.

Quels sont les concepts philosophiques qu’il a travaillés ?

Les concepts philosophiques majeurs du Professeur Ndaw s’articulent, à mon sens, autour de tout ce qui concourt à la validation formelle voire conceptuelle de la pensée africaine. J’en vois principalement trois qui, à mon avis, rendent parfaitement compte de son œuvre.
Premièrement, le concept d’identité, mais en tant que ce concept est compris non pas comme une réalité figée et engluée dans des valeurs passéistes, dans des schèmes traditionnalistes, mais comme une dynamique évolutive, en le comprenant ou en l’appréciant dans un sens nietzschéen, selon la formule «deviens ce que tu es».
Deuxièmement, son souci d’un dévoilement philosophique est tributaire de ce qu’il qualifie de «dignité anthropologique du nègre». C’est un autre concept ndawien, corolaire ou concomitant au premier,  qui s’inscrit dans la dynamique des revendications de l’époque, ainsi qu’il en fut de la Négritude et aussi de l’Authenticité. Elles furent dirigées contre l’européocentrisme et les dénégations racistes qui faisaient des nègres des primitifs sans écriture, sans âme, sans raison et sans histoire. Je traite de cette question dans mon ouvrage sur La philosophie africaine. Du pourquoi au comment.
Troisièmement, par l’évocation d’un noûs africain, à l’exemple du noûs grec, le Professeur Ndaw convie les philosophes africains à un retour aux sources pathétiques de l’âme africaine, à ce qui semblerait être un éternel printemps de «la philosophie africaine». Par ce noûs africain, il est question d’une psyché qui maintiendrait une unité fondamentale, présente, agissante, dans la manière concrète de philosopher propre aux Africains, qui se fonde, par exemple, sur les mythes de la gémellité, du héros civilisateur, de l’ancêtre-totem, sur l’initiation…
On voit bien que ces trois concepts ne sont au fond que trois manières différentes de dire le même, trois chemins d’un même cheminement d’un penseur qui fonde sa philosophie dans l’intimité d’une pensée qui se fonde sur l’autonomie du propre, d’un fond singulier, peut-être encore vierge de toute contamination ― occidentale.

Peut-on qualifier la philosophie africaine d’afrocentrisme ?

Si l’on entend par afrocentrisme, le souci d’une philosophie qui soit exclusivement centrée sur l’Afrique, voire sur les réalités africaines ou négro-africaines, comme une sorte de refus d’ouverture à l’autre, comme une volonté de valorisation et d’affirmation d’une africanité qui échapperait à toute contagion étrangère, il est certain que la philosophie africaine, en tant que telle, n’est pas afrocentriste, bien qu’il puisse exister, çà et là, une certaine tendance à une sorte de centralité négro-africaine. Il faut d’abord s’entendre sur le concept de philosophie africaine et c’est selon la manière de la définir que vous aurez une réponse à votre question. Vous savez le concept de philosophie africaine est diversement appréciée. On a vu, chez le Professeur Ndaw, une certaine forme, qui est différente de la manière dont ceux qui sont qualifiés d’europhilosophes l’apprécient.
Le concept de philosophie africaine porterait aussi moins sur le substantif que sur l’épithète, même si la justification de l’épithète n’est pas toujours fondée en raison, car elle devrait modifier le sens du substantif, ce qui n’est pas toujours le cas. On ne peut donc parler d’afrocentrisme concernant la philosophie africaine, car le philosophe est ouvert à tous les souffles, poreux à toutes les interrogations, curieux de toutes les expériences, mais toujours rebelle à toutes les formes de clôture d’où qu’elles viennent. Le philosophe, c’est toujours celui qui introduit un cheveu dans la soupe. Au fond, philosophie africaine ou philosophie des Africains ou philosophie en Afrique, il s’agit toujours de s’étonner devant ce qui est, mais peut-être, ici, dans le cas de la philosophie africaine, de s’étonner d’une certaine manière ou qui fonde un style particulier ou qui se fonde sur un mode particulier.

Comment Alassane Ndaw voyait-il le rôle du philosophe dans la société sénégalaise ?

Il m’est difficile de répondre pour le Professeur Ndaw, mais je ne pense pas trop m’aventurer en affirmant que ce rôle serait, à la fois, celui de vigile et d’éveilleur. Le penseur philosophe s’évertue à ce que le règne de la raison, qui est la destination de l’humaine condition, prime sur l’obscurantisme et sur la barbarie et c’est pourquoi il doit jouer un rôle de guide, d’initiateur, voire d’éducateur.
Il n’est pas étonnant ainsi que le prône Platon, ce que ne récuserait certainement pas le Professeur Ndaw, que les princes qui nous gouvernent soient recrutés parmi les philosophes. La philosophie, qui rime avec sagesse et vertu et qui est une activité réflexive fondée en raison, a beaucoup à faire dans un pays comme le nôtre qui, de plus en plus, sombre dans l’attentisme, dans la médiocrité, dans le culte des offrandes et des sacrifices, dans le mimétisme, dans le déni de responsabilité… Il faut donc, plus que jamais, des philosophes qui tiennent haut et fort la lanterne pour éclairer les chemins… seraient-ils de nulle part.

Qu’est-ce que vous devez au Professeur Alassane Ndaw ?

Il m’est toujours agréable de parler du Pr Ndaw, qui a été mon professeur de philosophie en 1968, avant la fermeture du Département de philosophie et l’envoi des étudiants en France. Les figures que j’associe à Ndaw sont celles des professeurs, dont je garde une pensée pieuse : Mme Aventurin, Louis-Vincent Thomas, Pierre Fougeyrollas…
Du professeur Ndaw, je garde encore à l’esprit un professeur fin, élégant, sobre et distingué, tant dans sa vêture impeccable et dans ses comportements que dans le timbre de son élocution et dans le phrasé de son allocution toujours si posés et si bien pesés, chantants même tant sa pensée rayonne avec un charme qui incite et invite à l’écoute. Assurément, le Professeur Ndaw avait véritablement, pour l’avoir travaillé sans en avoir l’air, le don de la parole juste, le souci de l’expression qui s’inscrit tout à la fois dans la justesse du dire vrai et dans le charme attachant du poète. L’élégance fait homme ! Oui, l’élégance, c’est bien le style même du Professeur Ndaw.
En dehors d’avoir été l’un de mes premiers professeurs de philosophie, de phénoménologie, à l’Université de Dakar en 68 et d’avoir aussi présidé le jury de ma soutenance de thèse de doctorat d’État en 2005, étant alors au début et à la fin de ma carrière universitaire, il faut dire que ce que je dois au professeur Ndaw est quasiment de l’ordre de l’intraduisible, de l’indicible. En effet, comment témoigner du Maître de ce don si précieux et de ce charme si rare, qu’il s’est toujours évertués à transmettre aux siens, aux jeunes philosophes : «de penser le plus profond pour aimer le plus vivant » selon la parole du poète Hölderlin ?

Comment le Professeur Alassane Ndaw a-t-il vécu la fermeture du Département de Philosophie en 1968 ?

Le Président Senghor avait expulsé tous les étudiants de philosophie hors du Sénégal, si bien que je ne saurai dire comme le Professeur Ndaw a vécu cette époque-là, parce que je n’étais pas là. Mais, il a vécu cela, probablement, avec beaucoup d’amertume, car il aimait enseigner. Et, il faut le préciser, il était l’un des rares Africains, sinon le seul, à l’université, à enseigner la philosophie, cet art si particulier de critique, de beauté et de raison, à des étudiants provenant de tous horizons, qui, à l’époque avaient véritablement le culte du beau dire. Et Ndaw avait tout le talent nécessaire de susciter des vocations, lui qui répétait aux nouveaux étudiants que nous étions, cette parole d’une effroyable ironie, que je cite de mémoire : «Je saurai que cette classe aura réussi à bien assimiler mes cours si certains d’entre vous finissent à l’hôpital psychiatrique de Fann.» Il n’a vécu que pour enseigner et, convivial, il aimait discuter de tout avec tous. Il a dû sans doute éprouver un grand vide. Encore une fois, je saisis cette occasion pour présenter mes sincères condoléances à toute sa famille et prie le Tout-puissant qu’il accueille le Professeur Alassane Ndaw, qui fut un homme bon et avenant, serein et respectueux, dans la paix éternelle du paradis, lieu des bienheureux qui, enfin, ont atteint la sagesse.

Bio express Alassane Ndaw
  • 14 Octobre 1922 à Saint-Louis : naissance
  • 1942 - 46  -   Services militaires Baccalauréat de philosophie
  • 1948 - 52  -   Etudes aux Universités de Rennes et de Paris,
  • 1953 - 56  -   Professeur certifié au Collège Victor Ballob (actuel  Lycée Béhanzin de Porto-Novo)
  • 1956 - 60  -   Professeur au Lycée M. Delafosse (Dakar)
  • 1958 - 60  -   Chef-adjoint du cabinet civil du Haut Commissaire de L’Afrique Occidentale Française
  • 1960 - 62  -   Détaché à l’UNESCO -  Spécialiste du programme
  • 1962 - 63  -  Conseiller technique à la Présidence de la République Secrétaire Général du Festival Mondial des Arts nègres
  • 1963 - 66  -   Assistant à la Faculté des Lettres
  • 1966 - 76  -   Maître-assistant. Thèse de doctorat d’ETAT en 1976
  • 1979 -  Professeur titulaire
  • 1976-82  -  Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de  L’Université de Dakar
  • 1983 -  Membre de l’Institut  International  de  philosophie
  • 1996 -  Professeur Honoraire de la Faculté des Lettres et Sciences de l’Université de Dakar

 

Publications 
Livres

  • La pensée africaine (essai philosophique)
  • Picasso et l’art nègre (ouvrage collectif)

Articles (sélection)

  • Un africain devant la culture française
  • In l’Education africaine, n°37, 1956
  • L’enseignement et les langues nationales
  • Peut-on parler d’une pensée africaine ? In Présence africaine, n°58, 1966
  • Culture universelle et cultures nationales In Publication UNESCO, 1969
  • Le rôle de l’Université dans le développement culturel de l’Afrique In Annales de la Faculté des Lettres 1972
  • La conscience esthétique négro-africaine In Picasso et l’art nègre (ouvrage collectif), éditions  NEA
  • Prolégomènes à une étude de la philosophie africaine in Annales de la Faculté des Lettres 1977
  • Mélanges : 90e anniversaire du Président Senghor (ouvrage collectif)
  • 50e anniversaire de Présence africaine  (ouvrage collectif)
  • Hommage à l’Afrique (préface de l’Album d’Omli) – Editions de La Martinière