Ibrahima Fall, Directeur des Financements et des Partenariats Public-Privé au MPIPDT - «NOS BANQUES OCTROIENT TRÈS PEU DE CRÉDIT À L’ÉCONOMIE»

L’Etat du Sénégal rassure ses partenaires privés locaux. Le dispositif institutionnel doit leur permettre de gagner des marchés grâce aux consortiums qu’ils mettent en place, selon Ibrahima Fall. Par ailleurs, le ministère de la Promotion des Investissements des Partenariats et du Développement des télé-services de l’Etat compte renforcer les capacités des entrepreneurs.

La Gazette : les organisations du patronat se sont regroupées pour mieux faire entendre leurs voix. L’accès à la commande publique est une des vieilles revendications de ces organisations. Comment l’Etat du Sénégal compte-t-il faire pour que la préférence nationale soit enfin une réalité ?

Il est vrai, la question de la préférence nationale est très récurrente dans les discours du secteur privé. Elle a été au menu des discussions qui ont ponctué la visite que Madame Khoudia MBAYE (Ministre chargé de la Promotion des Investissements, des Partenariats et du Développement des Téléservices de l’Etat) a rendue aux organisations patronales le 6 janvier 2015 à la Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture de Dakar. A cette occasion, elle a décliné la feuille de route du Ministère chargé de la Promotion des Investissements, mais elle a surtout recueilli les préoccupations des acteurs privés, parce que nous préférons nous mettre dans une posture d’écoute et de concertation.

Pour revenir à la question de la préférence nationale, il est bien évident que dans le contexte communautaire où nous évoluons, il ne saurait être question d’un traitement préférentiel à l’échelle des pays mais plutôt à l’échelle de l’union.
Cela étant, il existe bel et bien une discrimination positive au bénéfice des opérateurs économiques ressortissant de la zone UEMOA. C’était déjà le cas pour les marchés, c’est désormais le cas avec les partenariats public-privé depuis l’adoption de la loi n° 2014-09 du 20 février 2014 relative aux contrats de partenariat.
Cette loi - qui a abrogé l’ancienne loi C.E.T- a prévu deux formes d’incitation qui vont permettre une implication accrue du secteur privé national dans la mise en œuvre des projets. La première forme consiste en l’octroi de marges de préférence au moment de l’évaluation technique et financière des offres. Ces marges encouragent la participation directe des opérateurs communautaires (qui peuvent avoir entre 5 et 10 points de bonus), la formation de groupements candidats entre investisseurs étrangers et de la sous-région ainsi que le développement de la sous-traitance aux petites et moyennes entreprises. Au total, une entreprise de droit communautaire peut se retrouver, au terme de l’évaluation, avec 22% de points de bonus par rapport à des candidats étrangers.
La seconde forme d’incitation concerne l’obligation qui est désormais faite aux partenaires privés titulaires de contrat de partenariat, de réserver au moins 20% de leur capital social aux opérateurs économiques nationaux. Et vous aurez certainement constaté la nuance parce que pour le cas précis de la capitalisation des sociétés de projet (SPV), la loi parle bien des opérateurs nationaux.

De même, il ne sera plus question, comme par le passé, d’introduire dans les dossiers d’appel d’offres, des critères de pré qualification et d’évaluation susceptibles de disqualifier les opérateurs économiques nationaux. Le Comité national d’Appui aux PPP, qui est rattaché à notre département, veillera tout particulièrement à ce que les critères liés à la capacité financière ou à l’expérience technique spécifique n’aient aucun effet discriminant sur les entreprises nationales.

Nous voyons bien le dispositif mis en place pour favoriser la participation du secteur privé national, mais pensez-vous vraiment qu’il ait les capacités d’accompagner le Plan Sénégal Emergent ?

Le privé national a certainement les moyens d’accompagner le plan Sénégal émergent parce qu’au-delà de l’appui multiforme des pouvoirs publics, les opérateurs économiques nationaux eux-mêmes sont en train de s’organiser pour une meilleure prise en charge du financement des projets du PSE. A ce propos, il convient de saluer les actes posés récemment par le Mouvement des Entreprises du Sénégal (MDES) qui a mis en place le fonds de garantie du cercle des investisseurs (FOGACIM) ; lequel devrait permettre d’apporter les garanties appropriées aux petites et moyennes entreprises qui souhaitent gagner des parts de marché dans la réalisation des projets prioritaires du Gouvernement.
Il en est ainsi du Conseil sénégalais d’Investissements porté sur les fonts baptismaux par des chefs d’entreprises et qui a l’ambition de mobiliser 50 milliards de FCFA pour contribuer au financement des projets prioritaires du Gouvernement.

Ces instruments complètent dispositif d’appui mis en place par l’Etat à travers la création du Fonds de Garantie des Investissements Prioritaires (FONGIP) du FONSIS et de la BNDE.
Néanmoins, tout comme les acteurs publics, le secteur privé a besoin de renforcer ses capacités sur les PPP qui restent une matière très mouvante. C’est pour cette raison que notre ministère a conçu, pour l’année 2015, un programme global de vulgarisation du nouveau cadre juridique et institutionnel des PPP et de formation sur les aspects juridiques et financiers des projets. Il est prévu, dans ce cadre, d’aborder avec le secteur privé, des thématiques précises susceptibles de leur permettre de mieux se mouvoir dans cet environnement fortement concurrentiel.
Néanmoins, il est souhaitable que le secteur privé national développe une approche plus coordonnée en direction des grands projets d’investissement publics. Il devrait orienter son action vers la constitution de consortiums et de « groupements candidats ».

Comme vous le savez, les ppp font appel à des fonctions de conception, de construction, de maintenance et de gestion d’infrastructures qu’il est difficile de concentrer dans une seule et même entité. L’expérience a montré que les groupements qui gagnent les contrats PPP sont celles qui ont réussi à mobiliser, pour chacun des corps de métiers requis par les projets, les entreprises les plus compétitives tant par leur niveau d’innovation que par la bonne maîtrise de leurs charges de structure.
Dans cette optique, il serait tout à fait indiqué que le secteur privé sénégalais identifie, dans un premier temps, sur le marché sous régional, quelles sont les entreprises qui se positionnent sur un créneau précis et cherchent à trouver avec elles des plages de convergence pour soumissionner directement aux appels d’offre qui vont être lancés dans les semaines ou mois à venir.
Il s’agira, dans un second temps, de créer des joint-venture avec les entreprises étrangères pour combler les fonctions qui ne sont pas suffisamment assumées par les opérateurs communautaires.
Le MPIPDTE appuiera bien entendu ces initiatives en jouant un rôle de facilitation et d’intermédiation. Il est ainsi envisagé la création et la mise en ligne prochaine d’un répertoire, par secteur d’activités, des entreprises étrangères et locales en recherche de partenariats stratégiques.

L’accès au crédit est quand même un casse-tête pour les entrepreneurs. Comment comptez-vous améliorer la situation ?

Vous savez, la question de l’accès au crédit ne peut être réglée définitivement que lorsque les acteurs concernés auront pris la pleine mesure de leurs responsabilités.
En ce qui concerne l’Etat, les instruments sont déjà en place mais il existe d’autres leviers sur lesquels l’Etat n’a pas une prise réelle. L’un de ces leviers est le crédit bancaire. Dans la zone UEMOA, les banques ne prêtent pas autant qu’elles le devraient au secteur privé national. Pourtant, ces banques n’ont jamais été aussi liquides qu’elles le sont maintenant et cette tendance devrait s’accentuer avec les efforts consentis par l’Etat pour rendre la bancarisation obligatoire pour les agents de la Fonction publique. C’est pour cette raison d’ailleurs que l’on parle du « paradoxe de la surliquidité bancaire de l’UEMOA ».

Les statistiques relèvent, en effet, que les crédits à l’économie nationale rapportés au PIB se situent à 20,3 % alors que ce taux est de 64% au Maroc et 138% en Afrique du sud par exemple. A la faiblesse du volume de crédits s’ajoute la prédominance des crédits à court terme. Il y a donc des efforts à faire par le secteur bancaire qui peine à développer une offre de produits à maturation longue plus adaptés aux projets de type PPP, ce malgré le relèvement du taux de transformation à 50%.
Les mêmes efforts devraient être consentis par le secteur privé dans la présentation de projets finançables et dans la mise à disposition d’informations financières aussi actuelles que complètes sur leurs entreprises.

A ce titre, il est heureux de constater la diversification de l’offre de produits financiers innovants, notamment avec l’émission réussie d’emprunts obligataires dans la sous-région.
Le Sénégal a pu lever, il y a peu, près de 250 milliards sur les sukuks (obligations islamiques) sans compter les nombreuses émissions classiques réussies par les pays de la zone. L’offre de capitaux a été si grande dans certains cas que les Etats en sont venus à rejeter des souscriptions. Vous comprenez donc que le potentiel du marché financier est à peine entamé et qu’il laisse suffisamment de marges pour combler le gap de financement des projets. Nous pensons que ces financements innovants sont aussi à la portée du secteur privé et nous entendons l’accompagner dans l’exploration de ces nombreuses opportunités.

A ce titre, nous organisons au mois de mai 2015, un Forum international sur le financement des partenariats public-privé qui sera l’occasion de partager les projets du portefeuille de projets PPP du PSE avec le secteur privé national. Sen PPP Finance sera aussi le lieu privilégié de discussions sur les nouveaux modes de financement adaptés aux projets prioritaires.
Le Gouvernement, à travers notre ministère, a aussi engagé la réflexion en vue de créer les conditions d’un refinancement des opérateurs impliqués dans les PPP par les fonds de pension.

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