HOMMAGE AU PR ALASSANE NDAW : Le devoir de penser

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Au panthéon des grands hommes sénégalais, Alassane Ndaw aurait comme épitaphe : premier professeur de philosophie en Afrique noire française. Ce statut de pionnier est sans doute, pour le commun des mortels, la meilleure parade contre l’anonymat.  Au rayon des célébrités, Senghor et Cheikh Anta Diop lui ont fait de l’ombre.  Pourtant la contribution du philosophe à la conscience africaine s’avère aussi décisive que celles de ses illustres contemporains. Mais l’homme reste0 surtout connu du cercle restreint des philosophes, du gotha des intellectuels sénégalais. L’âge l’a tenu à l’écart de cette époque de frénésie médiatique.  Mais il faut dire que sa tempérance naturelle le prédisposait à cet effacement.

Mort le 12 octobre 2013, à quatre jours de son 91e anniversaire, Ndaw était du nombre de ces esthètes de la pensée qui soignent leur angoisse dans le raffinement de la vie intellectuelle. Le seul intérêt qu’ils éprouvent porte sur la quête inextinguible du savoir.
Sa vie est une cinglante leçon à tous ces intellos envahissants qui courent les médias, les réunions politiques, les sociétés civiles. A force de vouloir être de tous les combats, on ne gagne aucune bataille.

Comme tous les pionniers, un combat s’est imposé à Alassane Ndaw, plus qu’il ne l’a choisi : la philosophie africaine. La question a mobilisé les penseurs africains de sa génération dans les années 60-70. Et même plus tard. Les mythes, contes, proverbes et autres sagesses, présents dans les cultures africaines, peuvent-ils être considérés comme philosophie ? C’était cela la question du siècle sous nos tropiques ! Ceux qui ont répondu «Oui» à cette question, accréditent au mieux l’existence d’une ethnophilosphie. Or, celle-ci a-t-elle valeur de  philosophie ? A la suite du révérend père Placide Tempels, auteur de la Philosophie Bantoue, ils sont nombreux les philosophes africains à se quereller sur la question, dont Alassane Ndaw, Marcien Towa, Paulin Houtondji, Fabien Eboussi Boulaga. V.Y. Mudimbe,  Alexis Kagamé, etc.

Ce n’était pas seulement un débat abscons comme on les aime dans les cénacles des philosophes. Au-delà de la bagarre conceptuelle, ce qui était sur le tapis c’était de la capacité des civilisations négro-africaines à produire de la raison. L’enjeu, c’était «la dignité anthropologique» de l’homme noir, rappelle d’ailleurs un distingué disciple de Ndaw, Ibrahima Sow.

Le débat débordait largement les facultés de philo. Il prolonge presque la contestation tous azimuts de la thèse européocentrée de la raison, dont Heidegger est un des illustres tenants. Sur tous les fronts s’ouvraient les contre-feux. Car au même moment que s’élaborait la Pensée Africaine de Ndaw, Cheikh Anta Diop (royalement oublié par Senghor) avait fourbi ses armes pour convaincre de l’Africanité de la civilisation pharaonique.

Le poète Amadou Lamine rappelle bien le travail de cette génération sommée de sortir l’Afrique des langes avilissants du colonialisme. «Le temps de la Négritude s’est confondu avec le temps de ‘‘La Pensée africaine’’, à un moment de l’histoire où le combat de réhabilitation de notre continent habitait tous nos intellectuels», dit Sall.
Si Mamoussé Diagne a classé Alassane Ndaw, non sans audace conceptuelle, dans «le bataillon» (clin d’œil au passé militaire du vieux ?) des Ethnophilosophes, l’intéressé a répondu par un sourire mystérieux. Au fond, Ndaw n’a jamais affiché la radicalité de son camp, à l’image d’un Assane Sylla qui n’a pas hésité à parler de philosophie wolof.
Plus nuancé, il a surtout vu dans les sagesses africaines une matière première pensante transformable en un système philosophique.

Le grand mérite de Ndaw, c’est d’avoir, avec ce même souci de rigueur et de rationalisme, concilié les exigences du raisonnement scientifique au grand roman mythique de l’Afrique. Il a étayé sa thèse avec les moyens intellectuels disponibles. Ses limites sont donc aussi celles de son époque.

La querelle sur la philosophie africaine est devenue moins vive, quelques bouquins viennent garnir les rayons des librairies. Mais si la philosophie africaine a dépassé cette étape de légitimation et pu produire aujourd’hui un discours pertinent sur les sciences, la démocratie, la religion, etc, elle le doit à ses pionniers, «ceux qui se sont déchirés les mains dans les épines», comme le dit Pierre Sarr, actuel Chef du département de Philo à  Dakar.

Ses anciens collègues de la Fac, s’apprêtaient à lui souhaiter «joyeux anniversaire», avant qu’il ne leur fausse compagnie, une tradition que le «Doyen» a enrayée. Dernier pied de nez du Sage qui semble dire, telle l’idole nietzschéenne : «Perdez-moi pour mieux me retrouver».

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