HOMMAGE A MANDELA - «PALESTINE : LA PAIX PAS L’APARTHEID» : Quand Jimmy Carter marchait sur les pas de Mandela

Tirant les leçons du passé (encore récent) et stupéfié par les souffrances au Proche-Orient, Nelson Mandela monta au créneau en adressant une lettre ouverte à Thomas Friedman, éditorialiste au New-York Times. Aux yeux de Madiba, Friedman était coupable de vouloir réduire l’aspiration des Palestiniens à la «liberté, la libération et l’égalité» à la seule quête d’un État. Plus tard, la publication, par l’ancien président américain Jimmy Carter, d’un ouvrage intitulé «Palestine : Peace not Apartheid» («Palestine : La Paix pas l’Apartheid») donna raison à l’auteur d’Un long chemin vers la liberté.

Le 29 janvier 2006, l’actuel chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, de retour d’une visite en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, déplora sur TV5 MONDE la pauvreté à Gaza et en Cisjordanie et l’état désastreux des services publics. Pendant les longues années d’isolement de Yasser Arafat et de son mouvement, le Fatah, le Mouvement de résistance islamique (Hamas) s’efforça de soulager la détresse des Palestiniens. Après de nombreuses victoires sur le terrain du bras caritatif du mouvement de résistance à l’occupation et à l’oppression, le bras politique du Hamas s’adjugea démocratiquement, le 26 janvier 2006, la majorité - 76 des 132 sièges convoités - au Conseil législatif palestinien.

Un interlocuteur inattendu

Lorsque l’ingénieur Yasser Arafat s’installa en 1959 au Koweït, il y créa sa propre société et le Mouvement de libération de la Palestine, qui devint rapidement «al Fatah» («la victoire»). Le but premier de la nouvelle organisation était la destruction de l’État d’Israël et l’établissement d’un État palestinien, de la Méditerranée au Jourdain. Lorsqu’en 1988 éclata l’Intifada, la «révolte des pierres», à Gaza et en Cisjordanie, Yasser Arafat reformula sa pensée à travers la «Déclaration d’indépendance de l’État de Palestine». Les Accords d’Oslo ou Accord de Jéricho-Gaza du 13 septembre 1993, prévoient alors un passage entre les deux zones et le transfert aux Palestiniens des secteurs de la santé, de l’éducation, des affaires sociales, de la taxation, du tourisme et de la culture. La communauté internationale salua le discours de paix de Yasser Arafat lorsqu’on lui décerna, en 1994, le prix Nobel de la paix. Il renonça officiellement à la lutte armée contre Israël en même temps qu’il reconnut cet État comme légitime, sans obtenir la paix. Assigné à résidence par le gouvernement israélien, Yasser Arafat vécut dans son QG de Ramallah, séparé de son peuple, les trois dernières années de sa vie. Il décède officiellement à Clamart (France) le 11 novembre 2004 sans avoir vu la création d’un État palestinien. Dans la brèche laissée par le Fatah, sans Arafat, s’engouffre le bras politique du Hamas avec l’assentiment démocratique des Palestiniens.

C’est bien pendant la recherche d’un allié objectif pour provoquer la chute de Yasser Arafat, qu’Israël laissa naître, dans les années 1980, le Hamas et reconnut officiellement le bras politique et caritatif du mouvement. L’interdiction du Hamas par Israël ne survint qu’en 1989 lorsque son chef spirituel, Cheikh Ahmed Yassine, «reconnu coupable d’avoir ordonné l’enlèvement et le meurtre de deux soldats israéliens», est arrêté et condamné à la prison à vie par une cour israélienne. Libéré de la prison israélienne, en 1997, en échange des membres du Mossad emprisonnés en Jordanie par suite de la tentative d’assassinat avortée d’un autre dirigeant du Hamas, Khaled Mashal, le Cheikh Ahmed Yassine multiplie les appels à la résistance à l’occupation israélienne. Il est assassiné le 22 mars 2004, sur ordre d’Ariel Sharon, lors d’une attaque ciblée de l’armée israélienne. Pour bon nombre d’observateurs, le changement de direction à la tête du Hamas explique le changement de stratégie du mouvement et son implication accrue dans la vie politique. Le succès électoral fit du Hamas l’interlocuteur inattendu, obligeant Israël à regretter Arafat.

«Peace Not Apartheid»

En mars 2001 déjà, dans une lettre ouverte à Thomas Friedman, éditorialiste au NewYork Times, Nelson Mandela écrit : «J’ai combattu contre la domination blanche et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle les personnes vivent ensemble en harmonie avec les mêmes chances. C’est un idéal pour lequel je vis et que j’espère accomplir. Mais si besoin en est, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir». «Si vous voulez la paix et la démocratie, poursuit-il, je vous soutiendrai. Si vous voulez formaliser l’apartheid, nous ne vous soutiendrons pas. Si vous voulez soutenir la discrimination  raciale et le nettoyage ethnique, nous nous opposerons à vous. Quand vous aurez pris votre décision, passez-moi un coup de fil». Mandela s’efforça également de montrer à Friedman, coupable de réduire le combat des Palestiniens pour la  liberté, la libération et l’égalité» à la seule revendication d’un État pour la Palestine, que «les réponses de l’Afrique du sud en matière de violation des droits humains provenant des politiques de déportation et des politiques d’apartheid, ont mis en lumière ce que la société israélienne doit nécessairement accomplir avant que l’on puisse parler d’une paix juste et durable au Moyen-Orient». Marchant sur les pas de Madiba, l’ancien président américain Jimmy Carter déclara Israël coupable d’«apartheid» à l’égard des Palestiniens. «Le terme « apartheid » se justifie par les barrières grillagées, les détecteurs électriques et les blocs de béton installés par Israël le long de la frontière avec la Cisjordanie», écrit Jimmy Carter. «Je pense même que la situation est pire, dans bien des cas, que l’apartheid en Afrique du Sud», insiste-t-il dans l’ouvrage (Simon and Schuster, Novembre 2006) intitulé «Palestine : Peace Not Apartheid» («Palestine : la Paix Pas l’Apartheid»). Retraçant «l’évolution du processus de paix israélo-palestinien depuis sa présidence (1977-1980) et l’accord de Camp David qu’il avait négocié entre Israël et l’Egypte», Jimmy Carter dénonce également le silence des médias et dit vouloir «susciter un débat sur la politique d’Israël, inexistant ou étouffé dans les médias d’information américains qui « presque tous restent silencieux » sur ce problème». «Le silence est quasi universel dès lors qu’il s’agit d’une possible critique des politiques que mène actuellement le gouvernement israélien», dit-il.

Interrogée par la Télévision suisse romande (TSR), la déléguée palestinienne auprès de l’Union européenne, Leïla Shahid, reconnut la défaite du Fatah aux élections palestiniennes de janvier 2006 remportées par le Hamas et proposa, dans le respect du choix démocratique des Palestiniens, une issue paritaire qui passe d’abord par la condamnation des actes de violence quelle que soit leur origine. Ajoutée à la lettre ouverte de Nelson Mandela et à la sentence du président Carter, la clairvoyance de la Palestinienne était un pas dans la bonne direction, comparée à «la colère des organisations juives qui ont lancé des pétitions dénonçant l’usage du mot « apartheid » pour décrire le traitement réservé aux Palestiniens par Israël». S’approprieront-elles un jour la lettre ouverte de celui à qui Laurent Fabius rendit hommage, dès l’annonce de sa disparition le 5 décembre dernier, en ces termes : «Un géant charismatique qui s’en va» ?

Par Abdoul Aziz DIOP
Ancien chroniqueur à La Gazette
Conseiller spécial à la Présidence
de la République

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