HOMMAGE A MANDELA : Nelson Mandela, en conciliation et synthèse

C’est au moment où l’on assiste à des mouvements de refus importants dans les rapports entre le continent africain et des puissances étrangères (comme le refus de coopérer avec la Cour pénale internationale, le refus d’être la chasse gardée des anciennes puissances coloniales et l’ouverture à de nouveaux partenariats avec les pays émergents d’Asie, etc.) que le Vieux sage de Johannesburg, l’homme du refus salutaire, a choisi de tirer sa révérence.

C’est au moment où l’on assiste à des mouvements de refus importants dans les rapports entre le continent africain et des puissances étrangères (comme le refus de coopérer avec la Cour pénale internationale, le refus d’être la chasse gardée des anciennes puissances coloniales et l’ouverture à de nouveaux partenariats avec les pays émergents d’Asie, etc.) que le Vieux sage de Johannesburg, l’homme du refus salutaire, a choisi de tirer sa révérence.

Nelson Mandela était un homme de principe, un homme de conciliation et de consensus. C’était un fédérateur. Il nous laisse en héritage de grandes leçons de vie, et davantage que les autres à qui on l’a comparé, trop souvent sans savoir, en particulier Mahatma Gandhi. Il est important de noter qu’un nombre croissant d’auteurs avertis (Robert A. Huttenback, Gandhi in South Africa, Cornell University Press, 1971 ; M. Kothari, Critique de Gandhi, Jodpur, 1996, entre autres auteurs) n’ont pas manqué de relever l’indifférence de Gandhi à la lutte des Noirs lors de son séjour sud-africain. L’historien James D. Hunt (Gandhi and the Nonconformists : Encounters in South Africa, Promilla & Co, New Delhi, 1986) rapporte que Gandhi ne se sentait nullement concerné par le sort réservé aux Africains. Victimes de la même colonisation par l’empire britannique, il ne les considérait pas pour autant comme des camarades de lutte. Pis, il lui arrivait même, rapporte Hunt, de les appeler « les plus brutaux des sauvages ». Hunt indique que Gandhi était un nationaliste indien qui ne se préoccupait que des droits de sa propre communauté, la communauté indienne du Natal et comment arracher des droits au Secrétariat aux colonies à Londres. Hunt ajoute qu’un des premiers succès enregistrés par le Congrès indien du Natal était d’ailleurs d’obtenir au bureau de poste de Durban une entrée distincte de celle des Noirs (une sorte d’apartheid dans l’apartheid), espérant que ce serait une étape pour rejoindre l’entrée des Blancs. En résumé, Hunt affirme que les Anglais considéraient les Indiens comme des Noirs. Mais Gandhi cherchait à faire distinguer sa communauté des Noirs sud-africains. Il n’était ni fédérateur ni solidaire de la cause de la majorité noire sud-africaine ; c’était un esprit sectaire et la non-violence davantage un argument politique pour séduire le colonisateur britannique qu’un principe universel intangible.

Nelson Mandela est Nelson Mandela. Il ne faut pas le réduire à la petite taille, manifestement au propre comme au figuré, de Gandhi. (J’invite ceux qui trouvent en Gandhi une référence majeure à aller visiter les livres d’histoire). Mandela, c’est une plante vivace qui a poussé sur le système ordurier de l’apartheid. Sans aucun doute, sans ce système ignoble, on n’aurait pas eu l’homme qui a laissé au monde les grandes leçons de ténacité, de refus, d’humilité et de rémission.

Nelson Mandela, c’est l’homme qui, sans haine et sans le nationalisme racial, a révélé au monde que l’humiliation est le moteur qui met en marche le courage. En vingt-sept ans de bagne, l’homme a choisi, ce qu’on pourrait appeler l’immolation du désespoir. C’est de cette façon qu’il est arrivé à se hisser au plus haut sommet et à entrer dans l’Universel. Pour nous jeunes africains, notre avenir d’hommes libres porte de façon indélébile la marque de l’histoire de cet homme. Du reste, cet homme qui est né l’année de la fin du premier conflit mondial (dans un siècle de conflits, de turbulences et d’extrémismes) ne pouvait être qu’un homme de paix, de dialogue et de conciliation. C’est lui qui est arrivé à raisonner les monstres de son pays, poursuivant la seule utopie permettant de sauver la nation sud-africaine, et au-delà l’espèce humaine : la paix et la réconciliation.

Quand tous les jours, l’Occident trouve ce que Mongo Beti appelait justement « le nouvel alibi d’une vieille domination » (le commerce inéquitable, les Accords dits de Partenariat Economique, jusqu’à l’idée de la Francophonie qui est celle de nous faire porter l’avenir d’une langue étrangère), le combat de Nelson Mandela est plus qu’actuel. Et ce qui rend ce combat encore plus actuel, c’est ce que Senghor appelait tout à fait justement « la barbarie des civilisés » : en France même où l’on persiste à nous faire croire que les Droits de l’Homme ont vu le jour, Christiane Taubira, Ministre de la Justice nommée par l’actuel président François Hollande, a été il y a quelques semaines l’objet d’insultes racistes parmi les plus abjectes, dignes d’un autre âge. Mais M. Hollande, d’habitude si disert, n’a rien dit publiquement ni pour condamner le racisme ni même pour défendre un ministre de la République, au point que Madame Taubira (on aurait envie de dire la pauvre) a cru bon d’appeler au secours du fait qu’elle n’a pas « entendu une grande voix » pour la défendre. Silence complice dans les plus hautes sphères de la République. Silence complice chez les intellectuels français qui aiment pourtant épouser toutes sortes de causes. C’est cette même France qui, pourtant il y a quelques mois, réclamait que le défunt poète Aimé Césaire, français d’Outremer comme Madame Taubira, soit enterré dans son sol…

Le combat de Nelson Mandela contre le racisme n’a rien perdu de son actualité et de sa pertinence. La France nous en apporte donc la preuve. Et aux Etats-Unis d’Amérique, après l’élection du premier président noir dans l’histoire du pays, Barack Obama, tous les mouvements racistes et xénophobes basés au sud du pays, endormis depuis des décennies, s’étaient ressuscités et avaient repris du service au point de trouver des relais jusqu’au sein du Congrès. Le mouvement du Tea Party qui a dépeint le président sous les formes les plus hideuses tout au long de la campagne électorale passée, n’est que la partie émergée de cette résurgence du racisme. Ce n’est que parce que le président Obama a obtenu un second et dernier mandat que ces mouvements ont baissé les armes.
L’histoire de Nelson Mandela indissociable du système d’apartheid entretenu par tous ces pays prompts à saluer la mémoire de cet homme (de l’Angleterre dont on nous dit que le Premier ministre a été le premier à lui rendre hommage, à la France du Général De Gaulle à François Hollande, des Etats-Unis sous Ronald Reagan, le tandem Reagan-Thatcher qui a ostensiblement défendu le système d’apartheid, etc. etc.), l’histoire singulière de cet homme-là nous enseigne que les âneries les plus infâmes peuvent venir de ceux qui prétendent nous avoir apporté la Lumière et les Lois.

En quittant le pouvoir au terme d’un mandat, d’un seul, alors que la légitimité historique dont il était le dépositaire pouvait l’amener à rester indéfiniment à la tête de son pays, Nelson Mandela a forcé la nation sud-africaine à s’émanciper du déterminisme patriarcal.

Cet homme de culture et de valeur est un digne héritier  de Frederick Douglass, Martin Luther King, W.E.B. DuBois, mais aussi d’Harriet Tubman, Rosa Parks et Fannie Lou Hammer, en somme tous ces hommes et femmes Noirs qui aux Etats-Unis d’Amérique se sont battu corps et âme, au péril de leurs vies, pour que Colin Powell, Condolezza Rice et enfin Barack Obama puissent arriver à jouer un rôle de tout premier plan dans l’administration des affaires non seulement de leur pays, mais du monde entier. Il nous reste à nous tous, en particulier à nos hommes politiques, à nous montrer digne de son héritage.

Abou Bakr MOREAU,
Enseignant-chercheur,
Etudes américaines, FLSH, UCAD.

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