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Hivernage 2014 : Les fermes du bonheur

Publié le 06 octobre 2014 par Pape Amadou Fall

Les populations bénéficiaires des fermes agricoles ou agro-forestières dans les départements de Thiès et de Bambey ne vivent pas la psychose de la pluviométrie particulièrement instable cette année. Elles ont des revenus qui leur permettent de s’en sortir pour l’essentiel. La configuration négative de l’hivernage a peu d’impact sur leur vécu. Reportage.

L’hivernage sera très contrasté dans la commune de Ngoye dans le département de Bambey. Nous avons une zone sud où les espoirs sont permis car il a plu à la mi-juillet et, de l’autre côté, une situation fort peu rassurante car l’hivernage a démarré très tard. C’est presque un mois de retard que l’on a constaté entre les deux zones concernées. Cependant, les villages où sont implantés les périmètres agro-forestiers -ce qui signifie la maîtrise de l’eau- pourraient ne pas trop souffrir du retard des pluies».

Nous avons rencontré Lamine Seck, ancien questeur du Sénat et ancien président de l’ex-communauté rurale de Ngoye dans son village situé au sud de Bambey. L’homme est un grand cultivateur. Trouvé en pleine discussion avec des voisins sous un «nem» verdoyant et touffu, il parle de l’hivernage sans trop d’appréhension. «Le phénomène que nous connaissons cette année avec l’installation tardive de l’hivernage est surprenant. On n’a jamais vu cela depuis l’indépendance. Mais nous pourrons récolter quelque chose malgré la configuration de l’hivernage. Mieux, les bénéficiaires des périmètres agro-forestiers n’auront pas trop d’inquiétudes, eux».

Le déficit pluviométrique est bien connu dans le Bambey. La pluviométrie a souvent été capricieuse dans la zone, ce qui a pour conséquence un déficit vivrier et des périodes de soudure très difficiles. Lors de notre passage le 17 août dans le sud de Ngoyé, les cultures de mil étaient à la montaison, l’arachide et le niébé donnaient des signes d’espoir. Dans la zone nord, la terre avait été arrosée l’avant-veille. L’odeur de la terre humide flottait dans l’air. Le tapis herbacé offrait au bétail des pâturages abondants. L’atmosphère est conviviale chez Lamine Seck. D’un côté, les femmes regroupées sous les arbres, palabrent ou se tressent les cheveux, alors que les hommes rassemblés devant la concession devisent sous un arbre. Moment de détente salvateur car, la veille, il avait plu et certains paysans qui désespéraient à force d’attendre une pluie salvatrice, s’étaient précipités dans les champs pour ressemer le mil. Pour l’arachide, il n’y avait plus aucun espoir alors que le niébé entretenait beaucoup plus d’espoir avec les variétés hâtives.

Darou Fanaye Diop et Kewré Tambédou. Les deux villages situés dans le nord du département de Bambey, non loin de Baba Garage nouvellement érigé en commune, ne sont pas jumeaux. Mais ils sont situés dans le même terroir. Leur similitude, des fermes agro-pastorales qui nourrissent les populations et permettent aux autres villageois environnants de trouver des légumes frais à portée de mains. Nous sommes dans la zone nord du Bambey sur une piste en latérite, construite par le projet agro-forestier de Diourbel (PAGF2) durant sa phase II. La piste permet d’accéder à Darou Fanaye. Ici la pluviométrie dépasse difficilement les 300 à 400 mm par an. Depuis des décennies, le phénomène de dépeuplement des villages est connu.

A partir du mois de mai, les populations abandonnent leurs terres pour aller s’installer à Touba, la capitale religieuse qui est également leur cité nourricière. Cette année encore, avec le retard constaté de la pluviométrie, le phénomène migratoire a été remarqué. Cependant, il a eu moins d’ampleur, dans la mesure où le spectre de la famine s’est éloigné grâce aux périmètres agro-forestiers. Des pôles agricoles mis en place un peu partout dans la région de Diourbel pour lutter contre la pauvreté. «La configuration de l’hivernage de cette année a démontré la pertinence de l’existence de telles infrastructures», apprécie Modou Diop, le président de l’association des bénéficiaires de Darou Fanaye Diop. «Notre bonheur, nous le devons au Colonel Moumar Guèye», clame d’une même voix la vingtaine d’adultes et de jeunes que nous avons trouvés rassemblés sous l’arbre à palabres du village. Le périmètre agro-forestier de Darou Fanaye mis en place à la fin des années 90 s’étend sur 10 ha. Il fait vivre pleinement le village peuplé de près de 1000 âmes. L’accompagnement du FIDA (Fonds International de Développement Agricole) et de la BOAD (Banque Ouest Africaine de Développement) a pris fin en 2010, mais les paysans qui avaient été bien préparés à l’après-projet, se sont employés à pérenniser leur outil de développement pour assurer sa durabilité. Le mur de clôture est entretenu par le Conseil régional de Diourbel alors qu’à l’intérieur, une pépinière en pleine croissance fournira bientôt de nouveaux plants pour une autre campagne. Des parcelles de tomates, oignons, choux et autres variétés permettent aux populations de vivre tranquille et sans soucis majeurs. Toutes ses populations sont presque auto-suffisantes alors que nous sommes au mois d’août en plein hivernage. Le village a conservé toutes ses forces vives. Jeunes hommes et jeunes filles sont restés pour se nourrir de la terre. Fini le temps de l’émigration.

A Kewré Tambédou également, le témoignage de la dame Sokhna Diagne édifie sur le vécu des populations. Les 70 ans bien sonnés, la brave dame que nous avons trouvée dans sa parcelle en compagnie de sa petite-fille qui tenait la main d’un jeune garçon, n’avait pas du tout l’air malheureux malgré la configuration inquiétante et surprenante de l’hivernage. Elle nous a avoué n’avoir jamais vécu une telle situation. «Les greniers sont vides depuis fort longtemps, mais grâce au projet agro-forestier de Diourbel, le village subvient à ses besoins», indique Sokhna Diagne. L’assistance du gouvernement était attendue en vivres de soudure, mais le spectre de la famine ne planait plus à Kewré Tambédou. Sokhna Diagne confie qu’elle réglait certes ses problèmes, mais des latrines individuelles faisaient partie des préoccupations des populations du village.

Lors d’un de ses séjours à Taïf, il y a quelques années, pour rendre visite à son ami Feu Serigne Mbacké Sokhna Lô, le Docteur Jacques Diouf, alors Directeur général de la FAO, avait salué l’option du gouvernement du Sénégal de mettre en place des fermes agro-forestières basées sur la maîtrise de l’eau. Jacques Diouf avait rencontré des populations heureuses dans le nord de Bambey, considéré comme l’une des régions les plus pauvres du Sénégal, qui avaient exprimé leur bonheur et leur satisfaction du fait de la hausse des revenus que leur procurent les périmètres irrigués du Projet. Impressionné par ces résultats le Dr. Jacques Diouf avait chaleureusement félicité le Colonel Guèye qui à l’époque, était le directeur du projet. A Kewré Tambédou, Darou Fanaye et dans la plupart des autres périmètres, la maîtrise de l’eau a donné du bonheur aux populations qui ont accepté de s’investir. En 2010, à la fin du projet agro-forestier II, 58 forages avaient été réalisés dans la région de Diourbel parmi lesquels 16 ont été dotés de châteaux d’eau de haute capacité. Au titre des périmètres maraîchers, 134 ha on été aménagés.

Ngomène (commune de Pout) le village s’est fait un nom depuis que le président de la République l’a visité. La dernière bonne nouvelle est tombée à la veille de la Korité en août dernier. Plus de 300 000 Fcfa à chaque membre. Les fruits de la dernière récolte. La ferme a produit 500 tonnes d’oignons cette année. Il n’y a pas eu de mévente. Ici on ne vit pas les angoisses de l’hivernage. Sérénité et bonheur cohabitent. Nous somme le 29 août 2014, le village bouillonne de vie. La physionomie de Ngomène change depuis que toute la population se rend matin et soir à la ferme. Les signes de richesse sont visibles : les maisons sont en dur ; hommes, femmes et enfants ont chacun un portable à la main ; les motos circulent pour le bon plaisir des jeunes qui sont tous rentrés au pays. ‘’L’immigration est au niveau zéro’’, révèle Alassane. Le président Mamadou Diop confie qu’il était conducteur de « Tata ». Son salaire lui suffisait juste pour vivre décemment. Aujourd’hui, ses revenus annuels tournent autour d’un million de FCFA. La voix forte, directives en bandoulière, il est en phase avec les autres membres de l’association qui, tous les matins, se retrouvent à la ferme. Quelques propos émanant d’un groupe de femmes nous parviennent. On parle de sanction. Les retardataires doivent être mises à l’amende.

La ferme de Ngomène est une réalisation du «plan reva» devenu Agence Nationale d’Insertion et de Développement Agricole (Anida). La ferme a été financée par le royaume du Maroc pour un coût global de près 700 millions de FCFA dont plus de 600 millions de FCFA du Royaume chérifien, complété par l’Etat du Sénégal. Le périmètre fait vivre les populations environnantes. Quelque 200 personnes venant du village de Floum distant de 2 km sont employées dans le périmètre de Ngomène.

L’enthousiasme des populations qui déambulent en cette matinée du 29 août, au milieu des parcelles de culture, est révélateur du bien-être dans lequel nage le village de Ngomène. Le périmètre clôturé de barbelés s’étend sur 60 ha. Tous ne sont pas emblavés. Un tracteur stationne à côté d’un bâtiment qui sert de bureau et de dépendances. C’est un don du président de la République. Il l’avait promis lors de sa visite en novembre 2012. «Cette acquisition nous offre un gain de plus de 3 millions de FCFA par an. Il nous fallait louer pour chaque récolte un engin pour un coût de 45 000 FCFA par ha». Cependant, le véritable problème des villageois de Ngomène c’est l’électricité. «Nous clamons haut et fort que nous maîtrisons l’eau mais à quel prix ?», relève Mamadou Diop le président de l’Association des paysans de Ngomène. «Nous avons presque réglé tous nos soucis alimentaires, mais si on ne trouve pas une alternative à l’électricité fournie par la Senelec, tous nos efforts seront anéantis. Près de 5 millions à payer chaque mois, c’est presque impossible à gérer». Les populations réclament un tarif préférentiel.

Témoignage

Colonel Moumar Guèye, ancien Directeur du Projet agro-forestier de Diourbel (PAGF)
«La maîtrise de l’eau est le seul gage d’une agriculture durable et d’une autosuffisance alimentaire fiable»

ll m’a été donné de constater que grâce à l’installation des équipements hydrauliques (forages, puits, châteaux d’eau, conduites d’eau, bassins d’irrigation…), la maîtrise de l’eau est effective dans toutes les localités de la zone d’intervention du PAGF. Les bénéficiaires de ces investissements ne comptent plus exclusivement sur les hypothétiques pluies saisonnières pour mener leurs activités agricoles. L’exemple de Darou Fanaye Diop est toujours vivace dans nos mémoires. Ce village de la Commune de Baba Garage est bénéficiaire d’un périmètre maraîcher de 10 hectares. A l’issue de la première campagne en 1998, le périmètre a généré un bénéfice net de 14 millions de F CFA. Le PAGF a réalisé 30 périmètres maraichers dans la région de Diourbel, soit 13 dans le département Diourbel et 17 dans le département de Bambey. Ces périmètres ont une superficie variant entre 1 et 10 hectares. A la clôture du projet, nous avions initié un protocole d’accord avec l’ANCAR pour accompagner les bénéficiaires du PAGF. Malheureusement, les clauses dudit protocole n’ont pas été respectées par l’ANCAR de Diourbel, ce qui nous a conduits à dénoncer le contrat en question. En plus, nous avions obtenu l’accord de la BOAD pour l’extension du Projet dans le Département de Mbacké. Cette extension intégrerait un vaste programme d’accompagnement des bénéficiaires des périmètres maraîchers de Diourbel et de Bambey pour l’encadrement de leurs activités. Mais l’accord de la BOAD, notifié par lettre N° 1254/PRES/DDRI/DRPS/2011 du 27/09/2011, n’a pas retenu l’attention des autorités du ministère de tutelle et du ministère des Finances.

Ainsi, ce financement de 1 milliard 300 millions n’a jamais été mobilisé par la partie sénégalaise, malgré plusieurs rappels que nous avions lancés à l’attention de M. Haïdar, ministre de l’Environnement en ce temps-là! Le développement communautaire ne semblait pas l’intéresser. C’est dommage ! Le modèle du Projet agro-forestier de Diourbel est une fructueuse combinaison de l’agriculture irriguée, du reboisement, de l’élevage intensif et de l’alphabétisation fonctionnelle. Ce type de projet devrait être reproduit dans tous les départements du Sénégal. En effet, il est sous-tendu par un important programme de réalisation d’infrastructures hydro-agricoles ce qui garantit une bonne maîtrise de l’eau. A mon avis, la maîtrise de l’eau est le seul gage d’une agriculture durable et d’une autosuffisance alimentaire fiable.

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