Gouvernement de coalition : contours et détours

Le Président Macky s’invite à l’Olympe en faisant sienne la devise de Pierre de Coubertin, à savoir « Citius, Altius, Fortius » donc « plus vite, plus haut, plus fort ». Pour atteindre cet objectif, il a traduit dans les faits le slogan selon lequel « gagner ensemble et gérer ensemble » à travers un gouvernement de coalition.

Question oubliée. Elle est tellement oubliée qu’on a oublié qu’elle a été oubliée. Qu’est-ce qu’un gouvernement de coalition ? En philosophie du droit, ce type de gouvernement renvoie à trois critères : un principe, celui de la solidarité ; une valeur, celle de la discipline et un comportement, celui du renoncement.

D’abord, la solidarité. Il va de soi. Un gouvernement de coalition exige que l’équipe qui la compose soit soudée et animée par le même élan pour atteindre les objectifs communs tels qu’exprimés par les promesses électorales. Dans un tel gouvernement, l’isolement est banni et les prouesses individuelles proscrites. Si le moi est naturellement haïssable, il l’est davantage ici. Ne connaissant ni de petits ni de grands ministres, seul le résultat collectif compte et pour le compte de tous.

Ensuite, la discipline. Cette valeur est de mise tout le temps et partout, certes. Mais, c’est dans un gouvernement de coalition que le propos de Jean-Pierre Chevènement prospère le plus : « un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Ça exige un engagement digne d’une dévotion totale. Il l’est aussi pour tout conseiller du Président de la République. Plus qu’un dévouement, le Ministre ou le Conseiller doit être un fidèle compagnon digne de confiance. A défaut, tout volera en éclats, la machine sera au ralenti et l’énergie s’ankylosera.

Enfin, le renoncement. C’est une attitude et un comportement qui doivent habiter ab initio le Ministre. Il faut qu’il sache que sa seule et unique ambition est de travailler, de « mouiller le maillot » pour la réussite exclusive, totale et personnelle du chef d’équipe, ici celui de l’Etat. Il faudra, pour cela, renoncer à tout autre statut supérieur ; au premier chef desquels le poste de Premier ministre, à plus forte raison celui de Président de la République. C’est la nature d’un tel gouvernement qui l’impose, qui l’imprime et qui l’exige. Tous les membres, pris individuellement et collectivement, renoncent de facto comme de jure à concurrencer le Président de la République dans une compétition électorale à venir. In concreto, aucun ministre ou parti politique, membre de la Coalition Bennoo Bok Yakkar, ne saurait, quelque noble que puisse être sa motivation, participer comme adversaire à Macky SALL, à la présidentielle de 2017. Tous, sans exception ! La logique voudrait que le programme, les orientations et les idéaux qu’aurait un des membres de la coalition soient ici et maintenant versés dans la besace gouvernementale. Si toutefois l’écho n’est pas favorable, soit il se soumet, soit se démet.

Cette nouvelle République, qu’on nomme la République du sérieux et de la vertu, est le revers de l’abandon. Il faut savoir que le pessimisme est une humeur à partir de laquelle il est impossible de construire et d’avancer. L’optimisme, lui, est un état d’esprit qui, seul, permet de surmonter les difficultés et de franchir les obstacles. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un optimisme béat qui serait ridicule mais d’un optimisme, au contraire, lucide. C’est celui-là qui permet de progresser.

C’est en cela que l’idée d’un gouvernement de coalition doit être repensée. Le membre qui le compose doit troquer ses binocles de hâbleur de rue et de calculateur camaïeux, en bésicles de l’ophtalmologue pour proposer des remèdes au mal qu’il croit susceptible de nuire au peuple. Son action repose sur une dynamique de participation, de proposition et de veille comme une sentinelle pour signaler les dangers, et, par nécessité, proposer des solutions idoines et efficaces sans mégalomanie ni prétention.

Et c’est tout le sens du recadrage du Président Macky Sall qui semble nous inviter à relire le Cid de Pierre Corneille. Il nous appelle à l’honneur et à l’humilité dans l’accomplissement de notre moi, au profit du collectif. Cette invite s’adresse à tous les représentants légitimes. Et leur demande, face à la nation, en toute transparence et lucidité, de répondre clairement, concrètement, à la seule et unique question qui vaille : à quoi sommes-nous prêts, à quels efforts, à quelles actions, à quelles initiatives, à quelles concessions, à quels sacrifices, pour aider notre patrie à s’en sortir ? En fonction de cette hiérarchisation des gros avantages et des petits passe-droits, des privilèges de fortune ou de statut, héréditaires ou catégoriels, l’obligation de répondre sans faux-semblants, sans échappatoires, à cette interpellation publique, s’impose. Cartes sur table et sans détours. Tous masques laissés au vestiaire.
En l’absence de cette impérieuse interrogation, le Sénégal peu à peu s’affaisse. Pas simplement à cause du Chef de l’Etat, qu’il s’appelle Senghor, Diouf, Wade ou Sall, mais sans doute à cause de nous, de nos égoïsmes et de nos corporatismes, de nos frivolités et de nos enfermements. A cause, également et surtout, de ce substrat au sein duquel les uns et les autres ont pu caler, paresseusement, leurs illusionnismes de confort et leurs aveuglements partisans, leurs certitudes binaires et leurs exclusivismes manichéens.

L’essor tant attendu se réalisera par un vaste et puissant transfert du passif à l’actif, du négatif au positif, de l’immobilisme au dynamisme, de ce qui pèse à ce qui propulse, de ce qui plombe à ce qui soulève. On réduit les dépenses gabegiques parce que c’est la seule façon de permettre des dépenses utiles. L’Etat se dégraisse, parce qu’il doit se muscler pour investir. L’Etat s’allège, parce que son action doit se durcir. Ce n’est ni la croissance contre l’austérité ni l’austérité contre la croissance, logique archéo-libérale s’il en est. C’est l’austérité assumée qui permet d’introduire le plus de chevaux possibles dans le moteur de la croissance.

L’appel du Président de la République au rassemblement et au silence pour se consacrer au travail, sans tours et détours, invite tout un chacun à participer, et pas seulement financièrement, mais à proportion de ce que la société lui a apporté, lui apporte ou de ce qu’il en soutire, à la construction d’un Sénégal nouveau.

Qui croit qu’on ne s’en sortira que si nous ne sommes pas capables de refaire « Nation » en même temps que « République », c’est-à-dire si nous ne sommes pas en mesure de nous redécouvrir en tant que Sénégalais tout court ? Nous croyons comme vous à ce pays, à sa vitalité, à son inventivité et à son énergie. Il se redressera pour peu qu’on lui donne furieusement envie d’affronter la réalité, non pas pour s’y soumettre mais pour la transformer, nonobstant le fait que des buses empaillées continuent de prédire que c’est impossible.

C’est cette mobilisation de nos forces vives qui détermine cette résurrection tant prônée par le Chef de l’Etat, comme toutes celles qui ont permis, depuis Blaise Diagne, à notre pays de rebondir et même de bondir. Elle ne sera pas, cette résurrection, la résultante laborieuse de reculades tactiques répétitives, de compromissions permanentes et d’appétits refoulés. Elle ne s’épanouira ni dans la flasque ni dans le flou. Le Président Macky nous appelle à ce qu’on jaillisse des tranchées, qu’on cisaille les fils de fer barbelés, qu’on renverse les barrières et les murailles, qu’on franchise les lignes de démarcation. Ainsi libérés de tous les clivages, les acteurs de l’An 2 de Macky, de tous horizons, se fédèrent autour d’un projet, d’une perspective, d’une direction, d’une finalité et d’une volonté, pour enfin asseoir l’alternative après l’alternance. Ce n’était pas le cas, hier, parce que le « Président-rêveur ». Ça doit être le cas aujourd’hui, parce que le « Président-réaliste ».

Sautons la barrière et arrêtons de la repousser. Pour cela, il faut sortir des chantiers battus en évitant l’éternel recommencement. Refusant le travail de Sisyphe encore plus que le sort des sœurs Danaïdes, Le Président Sall veut ce bond. S’il le réussit, le Peuple s’apercevra qu’il n’est pas « tombé de Charybde en Scylla ». Au contraire, il dira même qu’avec le travail remarquable d’Abdoul Mbaye et d’Aminata Touré, « le Pays est mimi ».

Mounirou Sy
Docteur en Droit (Université de Toulouse 1 / France)
Directeur Général du Bureau Sénégalais du Droit d’Auteur (BSDA)

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