La Gambie ? Une marmite en ébullition, dépeint un journaliste. Le président Yahya Jammeh qui prédit avoir encore au moins quarante ans au sommet de l’Etat a instauré dans son pays un climat de terreur. Il promet l’enfer aux journalistes «rebelles» et se donne toutes les libertés dans les médias d’Etat. Au point de faire diffuser en direct le baptême de son fils, Mohamed. «Mais, tôt ou tard, le couvercle de la marmite sera soulevée», assure le même confrère.

Au dernier réaménagement ministériel, le 7 février dernier, le président Yahya Jammeh s’est donné du galon. Désormais, il a rajouté à son arc le ministère de la Communication. Et de quelle manière ! Car, sitôt débarquée, l’exministre de la Communication et des technologies de l’Information, Mme Fatim Badjie est remplacée par Omar Ndow. Ancien directeur général de la société nationale des télécommunications (Gamtel), ce dernier se voit, aussitôt, arracher le fromage par le chef de l’Etat. Il s’était, quelques heures

avant, adjugé le département de l’Enseignement supérieur au détriment de Crispin Grey- Johnson, ancien Représentant permanent de la Gambie aux Nations-Unies, puis ministre des Affaires étrangères. Cela porte, au total, à quatre, le nombre de départements ministériels que le président gambien a taillé à sa mesure. Et ça semble bien lui aller, porté qu’il est vers l’emphase: boubous amples, chapelet aux perles énormes, poche lourdement chargée, etc. L’Agriculture, l’Education et la Défense sont ses premières attributions. Boulimie, méfiance ou volonté dictatoriale ? Sans doute, tout à la fois ! Dans ce petit pays d’à peine 1,5 million d’habitants, chaque jour ressemble à un lendemain de coup de force avorté. Notamment aux frontières du

territoire. En vérité, Yahya Jammeh vit dans la hantise d’un coup d’Etat. Sa sortie, sans gants, contre le soutien apporté, par certains de ses pairs, à la junte en Guinée est loin d’être un acte isolé. Pour lui, les putschistes sont juste bons pour l’échafaud. L’échange «de politesse» avec le défunt président bissau guinéen Joao Bernado Vieira dit Nino ne trahit pas plus que cela. Le sergent de marine Alexandre Ntchama Yala, auteur présumé de la tentative de coup d’Etat du 23 novembre dernier contre le président Nino Vieira, a été arrêté par la police gambienne. Le fugitif s’est retrouvé, manu militari, extradé à Bissau. Des actes et des prises de position aux allures de placements bancaires. Arrivé au pouvoir en juillet 1994, l’ex-lieutenant de gendarmerie a troqué, certes, son uniforme contre d’amples grands boubous. Mais, ne vous y trompez pas ! Le climat politique, en Gambie, est empesé. «Vous voulez vous attirez les grâces du président ? Dites lui qu’il est le meilleur, le plus intelligent, patati, patata !», lance, caustique, le rédacteur en chef du quotidien indépendant Foroya Sam Sarr. Point de doute : Jammeh s’est vite mué en vrai despote. En dépit du multipartisme en vigueur dans le pays ! Un de ses «bras» armés, les «Green boys», sorte de milice militante, sillonne, présentement, l’arrière pays, arrache des sexagénaires et des enfants de leur torpeur pour les livrer à des marchands de miracle. Une fois à Serekunda, chez Baba Jobe, tenant lieu de cabinet, ces «malades» sont gavés de force d’une infusion fortement enivrante. Le «patient», pris dans un violent tourment, tombe évanoui et plie sous une diarrhée automatique. «Ils disent qu’ils veulent désenvoûter les gens», explique, ironique une journaliste.

L’impertinent secrétaire général de Foroya, Halifa Sallah qui voulait en savoir plus sur cette affaire, s’est vu interpeller par les forces de sécurité. La presse, elle, se garde bien, d’en parler. «C’est difficile d’être journaliste en Gambie», témoigne Sam Sarr. Un doyen de la presse, Pape Saine de «The Point» est poursuivi pour diffusion de «fausses nouvelles». Son délit ? Avoir annoncé qu’un diplomate en poste aux Usa est débarqué, rapatrié puis placé en détention. Le chef d’accusation a viré, quelques jours après, en une burlesque histoire de fausse déclaration d’identité. Le rédacteur en chef de «Today» est traqué pour le même délit de «fausses nouvelles». Le pauvre a commis l’outrecuidance d’écrire sur ces enfants à la recherche de tiges en fer, revendues sur la place.

Le même problème sévissait, à Kolda, en septembre dernier et le correspondant de l’Agence de presse sénégalaise (Aps) sur place lui a consacré une dépêche. Voilà des péchés qui exposent les journalistes gambiens à une amende d’un million de frs CFA ou à la prison, si elle n’est pas honorée. Mais le plus inquiétant est la disparition, depuis 2006, d’Ebrima Manneh de «Daily Observer», arraché à son lieu de travail.

Jusque-là, aucune nouvelle du journaliste. Les services de renseignements et la police ont toujours nié détenir Manneh. Le climat de terreur instauré dans les médias est fait de saccage et d’incendie des organes de presse. Et depuis quelque temps, les «Green Boys» sont accusés d’être les auteurs de mails adressés aux journalistes pour les menacer de mort. «Les journalistes et les militants des droits de l’homme sont des fils indignes de illégitimes de l’Afrique. N’achetez point les journaux», avait martelé le chef de l’Etat, à Bakau en 1995. Une déclaration de guerre qui a débridé une vraie chasse aux sorcières. Aujourd’hui, quelque trente journalistes gambiens sont contraints à l’exil à Dakar, aux Usa, au Ghana, en Angleterre ou en Espagne «One FM» et «The Independant» sont brûlés, «Citizen FM», «Citizen Newspaper» et «Sud FM», fermés. Le point culminant est l’assassinat, dans la soirée du 16 décembre 2004, du patron du quotidien «The Point», Deyda Hydara. On ne lui pardonne pas, sans doute, d’avoir tenu tête au chef de l’Etat, alors décidé à régenter la presse par une Commission disciplinaire. Oui, avait dit la corporation, mais sans la prérogative de sanction pénale.

Le temps des potions amères !

De guerre lasse, Jammeh cède et se contente d’un contrôle systématique des médias d’Etat. Il se paie le luxe, en janvier 2007, de série de sessions «médicales» télévisées au pouvoir de guérir le sida. L’affaire vaut au Représentant de l’Onu à Banjul son expulsion du pays. Son crime ? Oser douter des vertus thérapeutiques des médications du Dr Jammeh. Quasiment dans la même année, il fait diffuser en direct le baptême de son fils, Mohamed. Autant d’audaces inspirées, sûrement, par une troisième réélection avec 67,33% des voix. Son suivant immédiat, patron de l’Udp, Me Ousseynou Darboe, en alliance avec le Nrp et le Gpdp, engrange 26,44%. Halifa Salah ferme la marche avec 6,012%. Un plébiscite qui conforte sa prédiction. Lui qui, alors en campagne électorale, a annoncé avoir encore au moins 40 ans à la tête du pays. Les indicateurs économiques, paradoxalement, presque fabuleux lui autorisent une telle prophétie. Le Produit intérieur brut (Pib) dont la croissance varie régulièrement entre 5 et 7% lui servent, pour l’heure, de lubrifiant social. Parce que, justement, au niveau social, le Gambien lambda, tire le diable par la queue. Pays pauvre, la Gambie accuse le coup de la crise alimentaire. Certaines denrées dont le riz ont flambé de 30%. Le sac de 50 kg de riz coûte 800 dalasis, soit environ (8000 FCFA), alors qu’un enseignant vacataire perçoit 12000 frs CFA par mois. Ce climat-là n’a rien à voir avec celui, ambiant aux premières années du putsch. «Le boy travaille», se plaisait-on à dire dans des villages comme Sindian, Djibidjone ou Kagnarou. Aujourd’hui dit un confrère : «brisez le coeur de la plupart des Gambiens, vous y trouverez un sentiment de mépris pour le régime de Jammeh». Il ajoute : «la marmite bout et il faudra tôt ou tard soulever le couvercle».

Hamidou SAGNA