FMI-SENEGAL - DERNIERES BARRIERES A LEVER AU PSE

La Directrice générale du FMI qui a visité le Sénégal du 29 au 30 janvier semble avoir vis-à-vis du PSE le regard de Chimène pour Rodrigue. Elle l’a dit et répété, Macky Sall y engage le gouvernement : la clé est dans la mise en œuvre des réformes. La phase I du PSE est justement fondée sur les réformes structurelles. Pour ne pas parler d’un nouvel ajustement comme modèle de développement. En tout cas, les contextes sont différents. Car même si certaines mesures comme le gel des augmentations de salaires dans la fonction publique, la pression fiscale recommandée et le fréquent recours aux financements extérieurs, semblent corroborer le retour à ces programmes des années 80, l’institution que dirige Mme Christine Lagarde a longuement ausculté le Sénégal pour juger de la prudente gestion des variables macroéconomiques. Il suffit d’y ajouter la croissance inclusive, pour déboucher sur un développement durable, le nouveau dogme des économistes, développeurs et tiers-mondistes.

Il a suffi que le FMI déclare apporter son soutien au Plan Sénégal émergent (PSE) et aussitôt ont rejailli les souvenirs des douloureuses années 80-90 marquées par les Programmes d’ajustement structurel qui ont culminé par le plan Sakho-Loum de 1993 et, surtout, la dévaluation de 1994. Surtout en ces temps d’austérité (dite de gestion sobre) au nom de la croissance inclusive. Pour autant, il convient de noter qu’on est toujours, plus ou moins, sous ajustement. D’ailleurs, entre le Sénégal et le FMI, c’est une vieille histoire d’amours et de désamours, laquelle aborde un nouveau tournant après la 8ème revue de l’Instrument de soutien à la politique économique (ISPE), un programme de conseil et non d’appui financier, comme on aime à le rappeler. Ayant reconnu qu’il y a « une rupture radicale avec le passé », dans sa déclaration clôturant la visite, Mme Lagarde précise : « Nous sommes convenus que les réformes devaient être accélérées et approfondies de manière à créer un espace économique pour les PME et l’investissement direct étranger; diversifier et développer les exportations et créer les emplois qui sont le fondement d’une croissance économique profitant à tous. ». Alea jacta est! En effet, entre la première revue de novembre 2010 et celle de décembre 2014, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et si l’institution de Bretton Woods peut se dire globalement « satisfaite », il reste qu’un certain nombre de critiques demeurent, relativement au secteur de l’énergie encore sous perfusion, à la faiblesse du secteur privé et aux réformes nécessaires pour une amélioration conséquente du climat des affaires. C’est que préalablement à cette visite de Mme Lagarde, l’institution veillait depuis un certain temps et avait même étudié en profondeur les chances du Sénégal auprès du Club de Paris. C’est ainsi qu’un mois avant la rencontre de février 2014, le représentant résident d’alors à Dakar pouvait tracer les grandes lignes de ce qui constitue aujourd’hui l’ossature de la démarche du gouvernement, c’est-à-dire une stratégie opérationnelle parce qu’alliant un calendrier de réformes structurelles et des projets bien ciblés pour pouvoir réaliser les taux de croissance projetés à 7-8 % d’ici 10 ans. Interrogé à l’époque par notre confrère Malick Ndaw *1/, sur l’intention prêté au FMI de pousser au réajustement à la hausse des tarifs de l’électricité par l’élimination des subventions à l’énergie, Boileau Loko avait presque botté en touche. Pour s’en expliquer ensuite : « il n’est pas sûr d’ailleurs que la subvention puisse être complètement éliminée à terme, mais il faut quand même reconnaitre que ça pose problème. Quand on voit qu’en 2012, par exemple, les subventions explicites et implicites se chiffrent à peu près à 165-180 milliards de FCFA, cela représente 2,5% du PIB ; une partie de ces ressources pourrait, de façon plus appropriée, être allouée aux dépenses d’investissement ou aux dépenses sociales. »

Contre la diabolisation du Groupe de la BM

En décembre 2014, la 8ème revue conduite par l’économiste M. El Mansor écrit pourtant : « Les résultats du programme sont satisfaisants, à l’exception d’un léger manquement en ce qui concerne les emprunts non concessionnels, qui s’explique par des carences dans la gestion de la dette ». C’est cet avertissement en des termes diplomatiques que lit la presse sénégalaise derrière le discours élogieux de Mme Lagarde en soutien au PSE, ponctué de « si et seulement si… ».

La conclusion qu’on en tire, contrairement aux positions tranchées qui rejettent les institutions de Bretton Woods au motif que les PAS des années 80 avaient mis le Sénégal à genoux, c’est que « la nouvelle modernité dominante est construite autour du cercle vertueux : progrès économique, progrès social, progrès politique », selon l’Association des techniciens, experts et chercheurs (AITEC) de la rue Voltaire à Paris, dans une contribution intitulée « Grandeur et décadence de l’ajustement structurel »*2/ . Parce que le PAS, comme une sorte de pédagogie de la douleur, a laissé une cicatrice si profonde que les Sénégalais sont majoritairement réfractaires à toute injonction supposée du Groupe de la Banque mondiale. Or les mêmes auteurs de l’AITEC retiennent que « l’ajustement structurel est une conception qui a aussi prévalu en Europe, mais les plans d’austérité et les programmes d’ajustement structurel, formellement semblables ne sont pas identiques dans leurs modalités et dans leurs conséquences. » Pour eux d’ailleurs, « La diabolisation de ces institutions n’est pas une bonne méthode, elle évite de réfléchir sur le processus de formation d’un modèle et de politiques dont on voit aujourd’hui les conséquences catastrophiques ».

Les cicatrices de l’ajustement structurel (PAS)

Car, le Sénégal qui avait beaucoup souffert dans le processus « imposé » dans les années 80 et qui culmina avec le Plan Sakho/Loum et la dévaluation du FCFA, de nouveau « imposée » en janvier 1994, doit aujourd’hui accepter qu’il y avait aussi du bien dans le remède de cheval qui a remis sur le rail le Ghana qui pointe aujourd’hui dans le cercle des économies pré-émergentes. C’est que contrairement à une opinion voulant en faire une politique pour des nations pauvres les PAS étaient l’aboutissement d’une évolution à l’échelle planétaire qui a eu ses premières émules en Asie et en Amérique latine où l’on trouve aujourd’hui les principales économies émergentes.

Analysant « le cas exemplaire du Sénégal » dans ce qu’il a appelé « l’essoufflement de l’ajustement structurel », l’ancien Doyen de la Faseg, Professeur Moustapha KASSE *3/ estimait qu’auparavant, le Sénégal était dans une situation économique qui ne pouvait générer que des crises : une économie de rente fortement dépendante des matières premières brutes ; une répartition inégale du revenu national au profit d’une hyperconsommation urbaine ; et une vulnérabilité chronique à l’égard de variables exogènes comme le climat, les cours mondiaux des matières premières, les taux d’intérêt ». Ainsi, selon lui, « d’un taux moyen annuel de 2,5 % dans la période 1960-70 et de 1,8 % en 1975-80 », la croissance devenait même « négative dans la période de 1970-85. » C’est de là que date d’ailleurs la crise agro-alimentaire ayant entraîné « une explosion des importations de produits alimentaires » En fait, le professeur constatait une « accentuation du déficit commercial du pays et du solde de la balance des paiements », dont le Sénégal vit encore les miasmes. Alors que les choix politiques étaient obérés par la non-maîtrise de plusieurs facteurs, le pays ayant préféré « aller à la conquête des marchés mondiaux » en recourant aux emprunts extérieurs et à l’aide publique au développement. Peine perdue parce que la crise mondiale frappait aux portes. M. Kassé poursuit : « la crise de la dette est à l’origine de la vague d’ajustement structurel qui, à partir des années 1980, a submergé le Tiers Monde en général, et l’Afrique en particulier. » L’objectif poursuivi par les PAS était donc prioritairement le rétablissement de l’équilibre des comptes extérieurs.

L’offensive Carter promeut les droits de l’homme

Pour les auteurs de l’AITEC*2/ , tout commence en 1979 quand le G7 invitait la Banque mondiale et le FMI à mettre en œuvre des programmes d’ajustement structurel qui seront expérimentés non pas dans les pays développés du Nord, mais parce qu’à côté de la dette il y avait la pression de l’offensive Carter pour la protection des droits de l’homme, dans ceux du Sud comme la Corée, puis le Chili. Le Sénégal aura sa dose dans la potion et passera quasiment par toutes les étapes déclinées par l’AITEC : « la libéralisation, c’est à dire, la régulation par les marchés et la réduction du rôle des Etats dans l’économie ; la priorité donnée à l’exportation par l’exploitation effrénée des ressources ; la priorité à l’investissement international et aux privatisations ; la flexibilité et la pression sur les salaires ; la réduction des dépenses budgétaires considérées comme improductives, d’où la réduction des budgets de santé et d’éducation ; la dévaluation des monnaies… » Tant de critiques seront faites au gouvernement d’Abdou Diouf relativement à la vague des privatisations et aux mesures impopulaires qui conduiront à la perte du pouvoir par le PS au moment même où le redressement s’amorçait. Aujourd’hui, des mesures comme le gel des augmentations de salaires dans la fonction publique, le retour des investissements internationaux ou même la rationalisation du train de vie de l’Etat, pourtant longtemps revendiquée, ressemblent étrangement à un nouveau PAS. Cependant, les conditions ont radicalement changé. En effet, le sempiternel rappel à l’ordre relativement aux trois variables macroéconomiques (le volume du crédit intérieur, la dette extérieure et le déficit budgétaire) par les autorités actuelles s’effectue dans un contexte particulier où le Sénégal a mûri de ses échecs passés. Ainsi, comme le dit notre consœur Aminatou Ahne *4/ , « suite à l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative pour les Pays pauvres très endettées (PPTE), rendant dès lors l’allègement de la dette irrévocable, le Sénégal qui a pris conscience de la capacité de nuisance de la dette sur les finances publiques de même que sur l’économie du pays, si elle n’est pas bien gérée, s’est résolu à adopter la Stratégie de dette à moyen terme (SDMT). » Cette démarche de gestion vertueuse a été saluée par Boileau Loko, un mois avant le départ pour le Club de Paris en février 2014. En effet, alors que quelques mois plus tôt, le FMI jugeait la « mise en œuvre des recommandations encore très lente et l’efficacité de l’investissement problématique, en janvier 2014, le représentant à Dakar reconnaissait que « le Sénégal a désormais une forte capacité de gestion de sa dette ». En nous comparant à des économies (Géorgie, Kenya) qui planent au niveau de la barre des 7%, en termes de croissance du PIB, et ce grâce à une flexibilité intelligente dans la recherche de financements, en partant d’un « niveau moyen d’élément don dans les emprunts suivants les besoins, au lieu de rester enfermé dans les trois taux pratiqués jusque-là par le Sénégal (taux concessionnel avec 35% d’élément don ; taux semi-concessionnel avec 15% d’élément don ; et emprunt non concessionnel de l’ordre de 250 milliards de FCFA). L’essentiel, selon le FMI, « étant que la viabilité de la dette soit sauvegardée ». On connait la suite, puisque le pays est sorti ragaillardi de la rencontre avec les bailleurs du Club de Paris. Rançon de l’engagement à respecter les impératifs de transparence et de suivi avec les PTF qui ont de nouveau avalisé le plan Sénégal émergent le 22 janvier dernier lors de la rencontre entre le G50 et l’Etat représenté par le ministre de l’Economie, des Finances et du Plan, le ministre en charge du suivi du PSE et le directeur du Bureau opérationnel de suivi (BOS) du PSE. La communauté des bailleurs (du G50) ont tous promis leur soutien, comme vient de le faire de vive voix l’ancienne ministre des Finances de la France Christine Lagarde, lors de sa visite au Sénégal après un passage au Rwanda, une économie pré-émergente nouvelle balise pour le benchmarking du PSE.

Sources :
*1/Malick NDAW, Interview reprise dans « Ruepublique.com », janvier 2014
*2/ Association des techniciens, experts et chercheurs (AITEC), «Grandeur et décadence de l’ajustement structurel».
*3/Pr Moustapha KASSE, Faseg/UCAD, « Essoufflement de l’ajustement structurel : cas exemplaire du Sénégal ».
*4/Aminatou Ahne, Cahiers du Collectif des journalistes économiques du Sénégal (COJES).

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