Financement de la culture - C’est la ruée vers le fonds d’aide

Malgré la volonté affichée et l’impérieuse nécessité de financer la culture et les artistes, la question de la répartition, de l’arbitrage et de la gestion des fonds, se pose avec une très grande complexité.

Le retour d’une belle moisson au Fespaco 2013, avec l’Etalon d’or de Yennenga, le président Macky Sall annonçait la dotation du Comité de gestion du fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (Fopica). Le dit fonds prévoit d’inscrire dans un budget annuel, un montant d’un milliard de FCFA pour soutenir la production cinématographique. Comme promis, le 11 février 2015, le Fopica a donné la liste des heureux bénéficiaires qui pourront lancer leur projet de film.

Pas surprenant après une longue inertie du 7ème art sénégalais, qu’il y ait eu une pléthore d’appelés, mais peu d’élus. Sur 81 projets reçus, le comité de lecture en a choisi 76 éligibles. Parmi ce lot seulement 26 films vont recevoir une aide à la production et à la post production d’un montant global d’un milliard de francs Cfa, au même titre que les 5 projets retenus pour l’aide au développement. C’est l’aboutissement d’une réclamation de longue date, surtout que le fonds de trois milliards de francs CFA promis sous Wade n’a jamais connu de suite…heureuse. C’est une bonne chose, applaudissent les gens du milieu. «Le concours financier de l’Etat au développement des activités liées à la cinématographie et à l’audiovisuel se fait par le biais d’un fonds de promotion de l’industrie cinématographique dont les modalités d’organisation et de fonctionnement sont fixées par décret», note les services culturels en charge de la gestion dudit fonds. Le ministère de la Culture par le biais du Fopica, va en effet doter le fonds afin d’appuyer les cinéastes dans la réalisation de leurs projets, mais aussi pour aider à la relance d’un secteur plongée dans une crise depuis longtemps. Seulement, ce fonds pour la promotion de la production cinématographique n’enthousiasme pas tout le monde. «Les textes qui régissent le Fopica révèlent déjà quelques manquements. Pour l’appui aussi, on ne peut pas sélectionner un projet, dire que tout est bon et ne donner que 50% du budget demandé. Cela manque de pertinence», tempérait alors Oumar Sall, producteur cinématographique qui réclame encore l’ouverture d’un centre autonome de la cinématographique mieux habilité à gérer ces questions de…fonds.

Pléthore d’appelés, peu d’élus

Aussi, les financements ne se font pas d’un trait. Mais plutôt de façon graduelle, au fur et à mesure que le projet avance. Ensuite, il y a les lenteurs administratives, mais également le souci de répondre aux exigences du planning et de sécurisation des fonds afin d’éviter que le Fopica ne soit qu’une simple vache laitière avec des problèmes de gestion qui ont longtemps bloqué le secteur dans les années 70-80.

Certes, le Fopica est une initiative heureuse qui arrive à point nommé. Mais, mettre en place une industrie du 7ème art demande un ensemble de mesures. Alors que le cinéma sénégalais se confond encore avec la fermeture de la quasi-totalité des salles de projection, il est pratiquement impossible pour les Sénégalais de regarder les produits des réalisateurs de leur pays, en plus des querelles d’associations. Si l’optimisme est là, il faudrait garder à l’esprit que la question du financement n’est pas une mince affaire et elle se pose même dans les pays développés. Autant dire que si les moyens ne sont pas disponibles en temps réel ou ne suivent pas la cadence des projets sélectionnés, pas besoin d’espérer grand succès. La vitalité du cinéma sénégalais est bien évidemment dépendante de la prospérité économique, alors que les budgets sont de part et d’autre souvent revus à la baisse.

Entre confusion et conflits d’intérêts

Ailleurs, dans le secteur culturel, les difficultés de répartition et de gestion des fonds publics sont presque similaires à celles dans le cinéma. Pour preuve, si la littérature sénégalaise a longtemps été reconnue grâce à la personnalité hors-pair du président poète Senghor ainsi que d’autres talentueux auteurs (Mariama Bâ, Cheikh Hamidou Kane, Birago Diop, Fatou Diome…), on serait tenté de croire que c’est le déclin aujourd’hui. Comme pour les artistes plasticiens, les auteurs sénégalais sont presque «oubliés» dans la distribution de fonds d’aide. Ou du moins, les choses ne se font pas dans les règles de l’art. «Il y a beaucoup de confusion et de conflits d’intérêts. Dans le milieu, c’est aujourd’hui la course aux fonds et l’arbitrage ne respecte pas les règles de l’art. Pis, le fonds n’a en réalité aucune incidence, aucun impact sur notre quotidien d’écrivains. Il aurait pu aider au paiement des taxes, des impôts et de certaines charges comme l’imprimerie par exemple. Mais, il n’en est rien. En plus, cela a accru la transhumance, tous les écrivains sont des éditeurs aujourd’hui. C’est un grand débat qu’il nous faut régler aujourd’hui pour revoir tout et mieux redéfinir les rôles, que l’on sache qui fait quoi», peste l’écrivain Seydou Nourou Ndiaye.

«Le fonds d’aide à l’édition n’est pas un fonds politique. Il est destiné à soutenir et à accompagner la filière du livre, depuis sa fabrication jusqu’à sa promotion. Il ne doit pas être géré en secret et dans une certaine nébulosité par d’obscurs fonctionnaires mus par des intérêts personnels ou politiques», râlait également le colonel Momar Gueye par ailleurs écrivain.

En réalité, concevoir une politique de soutien et de financement à la culture est aujourd’hui d’une très grande complexité au Sénégal, particulièrement dans le volet de soutien à la création. La gérer est chose encore plus compliqué. Pour y remédier, les autorités proposent une bancarisation élargie avec des possibilités de lignes de crédits. «Les acteurs culturels du fait de la spécificité du secteur sont souvent confrontés à des problèmes de financement de leurs activités. Il s’agit aujourd’hui de nouer un partenariat avec des banques afin qu’elles portent les projets culturels. Il faut donner une bonne place à la culture qui est souvent laissée en rade dans l’appui et le financement bancaire», proposait dernièrement le ministre de la culture Mbagnick Ndiaye.

Puis, il y a qu’au Sénégal, l’activité culturelle est très riche malgré toutes les difficultés qui vont de la création à la promotion, en passant par le financement, la production, la diffusion, etc. Ce qui fait par conséquent que dans n’importe quel domaine culturel, la création implique toujours une pléthore de projets qui font que les pouvoirs publics ne peuvent évidemment pas tous les soutenir. Surtout en ces temps de crise et d’austérité où il est très difficile de départager des budgets pas vraiment conséquents. Si une assistance ou subvention provenant de l’Etat peut être considérée comme «une impérieuse nécessité», elle ne doit toutefois pas se défaire d’une dynamique de justice et d’équité et d’impartialité.

Par ailleurs, dans des domaines tels que les arts plastiques, le théâtre, la musique, le trop-plein d’acteurs peine régulièrement à bien s’organiser, à s’entendre sur des modalités, encore moins à se partager des sommes trop modestes. A l’heure du numérique, des enjeux de la professionnalisation, ainsi que de la décentralisation culturelle, le financement des artistes rencontre aussi des problématiques concrètes et souvent très techniques.

En outre, la lancinante question de la prise en charge effective des artistes se pose avec beaucoup d’acuité, car s’il n’y a pas de culture sans artistes, il n’y a non plus d’artistes sans droits sociaux. «A coté de la défense des droits de propriété intellectuelle, le ministère de la Culture a mis comme l’une de ses priorités, l’élaboration du statut de l’artiste en mettant l’accent sur la protection sociale. La solution définitive se fera en combinant : la réflexion pour aménager un système de sécurité sociale, la mise en place des mutuelles, et le système d’assurance», suggérait un membre de la société de gestion collective des droits d’auteur et droits voisins.

En attendant, les artistes ne pourront vivre de leur art encore moins mourir…dans la dignité.

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