Filière laitière entre sous-production et manque de débouché - Une immense potentialité négligée

L’absence de moyens de transformation, d’un circuit de collecte et de distribution moderne empêche la valorisation de la production locale de lait. Au même moment, la demande croissante est satisfaite par l’importation.

Le Sénégal importe d’importantes quantités de produits laitiers, alors qu’une bonne partie de la production nationale cherche débouché. Faute de moyens de transformation et de circuits efficaces de distribution, les éleveurs enregistrent des pertes sèches. «Pendant l’hivernage, c’est une surproduction de lait que nous ne parvenons pas à écouler. Mais, durant la saison sèche, la production est en forte baisse, réduisant ainsi nos revenus», explique Adjiara Sow éleveuse de Vélingara, rencontrée à la Fidak. Ce paradoxe auquel est confrontée la filière laitière, constitue un gros défi pour les pouvoirs publics. La demande nationale en produits laitiers est satisfaite par une importation massive. En 2004, le Sénégal a produit 114,2 millions de litres de lait tandis que les importations s’établissaient à 250 millions de litres pour une demande globale de 364,2 millions de litres. Un gap qui va croissant les années suivantes. En 2012, la production locale est de 184 millions de litres et la demande nationale estimée à 431 millions de litres. Face à cette demande qui explose, la production locale demeure marginale.
Il faut relever que les importations des produits laitiers ont connu une tendance baissière sur les cinq dernières années. « Elles sont passées de 65 022 milliards de F CFA en 2009 à 43 875 milliards de F CFA en 2013 », souligne la note d’analyse du commerce extérieur, édition 2013 de l’ANSD. Ce fléchissement des volumes d’importation résulte plutôt d’une augmentation des prix sur les marchés d’approvisionnement. Il n’empêche, la facture laitière constitue toujours un lourd fardeau.

Déficit de production

Les difficultés structurelles de la filière laitière locale sont principalement de deux ordres. La première est inhérente à la faiblesse de la production. « Nos vaches produisent au plus 3 litres de lait par jour, tandis que les races améliorées donnent facilement 15 litres », souligne Mamadou Dioum, vétérinaire. L’autosuffisance en lait passe donc nécessairement par l’augmentation de la production locale. Pour y parvenir, les autorités ont opté pour l’amélioration génétique du cheptel bovin, à travers le croisement des races et l’insémination artificielle. L’importation en décembre dernier par le ministère de l’Elevage de dix veaux montbéliardes, une race bovine française, entre dans cette optique. De même, depuis plus d’une décennie, l’Etat a entamé une campagne d’insémination artificielle. Mais, force est de reconnaître que les résultats de cette politique demeurent incertains. Jusque-là, cette pratique n’a pas permis de booster significativement les rendements.

Débouché

La deuxième difficulté de la filière est relative au manque de débouché d’une production fortement saisonnière. Durant l’hivernage, la surproduction, à défaut d’être jetée par les éleveurs, est bradée. A Kédougou par exemple, le bidon de 25 litres est vendu à 500 FCFA. Une grosse perte pour les éleveurs. Cette situation est liée notamment à l’inexistence de circuits de collecte et de distribution. Avec la fermeture de plusieurs fabriques de produits laitiers d’envergure importante, telles que Saprolait, Saflait, Nestlé et Soca, la chaîne laitière a perdu un maillon important. Actuellement, l’essentiel des unités de production demeure artisanal. Seules quelques petites et moyennes entreprises (Pme) dont les plus en vue, Wayembam, la Laiterie du berger (Ldb) et Niacourlrab, misent sur le lait local. Sans pour autant parvenir à collecter toute la production. L’étude intitulée « Paysage des entreprises et environnement de la filière lait au Sénégal », réalisée en 2006, dénombrait 53 petites unités de transformation de lait local, de fromagerie et de lait en poudre.

En dépit des difficultés, d’autres initiatives apparaissent pour valoriser la production locale. C’est le cas, l’année dernière du redémarrage par l’Union des Producteurs et Préposés du Rayon Laitier de Dahra (UPPRAL) des centres de refroidissement abandonnés par Nestlé dans la zone sylvo-pastorale. A Kolda, au Djolof, à Linguère, à Vélingara les éleveurs ont mis en place de petites unités de fromagerie. « Nous avons demandé aux industriels qui importent du lait en poudre de privilégier la production nationale. Ils ont donné leur accord. Certains ont même passé une commande de 15 000 litres par jour auprès des producteurs locaux, mais ces derniers n’ont pu leur donner satisfaction », explique Aminata Mbengue Ndiaye, ministre de l’Elevage. Dans cet esprit, informe-t-elle, trois grands industriels sont en train de mettre en place de grands centres de transformation du lait au niveau de Thiès, Louga, Touba, entre autres.

Mais, les promoteurs de ces unités de transformation déplorent l’appui timide des pouvoirs publics. En effet, l’absence de politique fiscale incitative fait que l’importation est plus rentable que la collecte et la transformation du lait local. «L’environnement réglementaire n’est pas favorable à l’émergence d’une filière locale car il n’y a pas d’incitation, on n’y gagne rien. Acheter du lait local, c’est beaucoup plus compliqué. Parce qu’il faut aller dans les zones de production, travailler avec une centaine d’éleveurs, les organiser, les accompagner, il faut leur apporter des intrants. C’est mille fois plus simple d’importer des containers de lait en poudre», fait remarquer Bagoré Bathily dans un entretien accordé au mensuel « Réussir » de septembre 2013. Lors de la journée du lait organisée en juin dernier, les promoteurs de PME déploraient l’application de la TVA aux industries transformatrices alors que les importateurs du lait en poudre bénéficient d’un abattement de droits de douane à hauteur de 5%. Pour ces raisons, les industriels préfèrent se ravitailler sur le marché international.

Contrôle sanitaire

Contrairement aux unités qui collectent la production locale, les micro-entreprises dans leur grande majorité transforment la poudre de lait importé en lait caillé (dans la rue). Ces micro-entreprises sont estimées à 8 000 unités en 2008. Des consuméristes alertent sur la nécessité d’un contrôle sanitaire plus accru sur ces produits laitiers importés. En 2008, du lait frelaté en Chine a contaminé 94 000 bébés entraînant la mort de d’entre eux. De même, ajoute le vétérinaire Mamadou Dioum, «le lait collecté auprès des éleveurs nécessite un plus grand contrôle d’hygiène puisque les vaches peuvent être atteintes de maladies comme la mammite et la brucellose dont les traitements sont longs et onéreux », avertit-il. Autant de faits qui devraient inciter les pouvoirs publics à intégrer la question sanitaire au cœur de leur politique.

L’absence d’une politique laitière cohérence empêche cette filière de tirer pleinement profit de toutes ses potentialités.

Profil

Laiterie du Berger, une mamelle nourricière

Acheter le lait des petits éleveurs pour approvisionner le marché urbain», c’est le pari réussi par la Laiterie du berger (LDB). Son usine installée à Richard-Toll (nord du Sénégal) est ravitaillée en lait frais par plus de 800 éleveurs de la zone. Le produit collecté est traité, conditionné et transformé en lait caillé, en Thiakry et en yaourt. Ses produits commercialisés sous la marque Dolima sont devenus une référence sur le marché local. La démarche singulière fait de LDB une entreprise pionnière dans l’industrie laitière sénégalaise. En effet, le Sénégal importe 90 % des produits laitiers alors que la production locale est mal exploitée. Durant certaines périodes de l’année, les éleveurs locaux sont obligés de jeter une bonne partie de leur production, faute d’unités de conservation. C’est ce paradoxe qui a conduit, en 2006, le jeune vétérinaire Bagoré Bathily à lancer la Laiterie du Berger, seule entreprise à s’approvisionner exclusivement en lait local. Cette initiative a sensiblement amélioré les revenus des producteurs locaux qui manquent drastiquement de débouchés. Pourtant, les débuts ont été difficiles en raison notamment du caractère saisonnier de la production laitière et de l’éloignement des zones de collecte. Mais, grâce à l’opiniâtreté de son promoteur, la Laiterie du Berger est devenue une référence dans ce segment de l’agroalimentaire. Durant les deux premières années, le chiffre d’affaires mensuel de l’entreprise est passé de 8 à 36 millions de FCFA. En 2013, elle vendait chaque jour 7 tonnes de produits qui sont distribués dans près de 8 000 points de vente au Sénégal. Ces résultats encourageants ont poussé «African Leadership Network» à décerner en 2012 à la LDB le prix «Africa Awards for entrepreneurship» dans la catégorie de la meilleure des petites entreprises en croissance.

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