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LA GREVE DES INSPECTEURS DE L’EDUCATION LETTRE OUVERTE AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE : La plateforme revendicative du SIENS : une bataille pour la restauration de l’équité dans le traitement salarial des cadres de l’administration sénégalaise

Publié le 19 novembre 2014 par admin

Monsieur le Président de la République,
Cela fait bientôt deux ans que le Syndicat des Inspectrices et Inspecteurs de l’Education nationale est en grève. Le mot d’ordre porte sur la suspension de quelques activités du terrain (examens professionnels, formations, suivi). Depuis, aucune avancée significative, aucune évolution positive parce qu’aucune proposition sérieuse de la part du gouvernement, donc aucun acquis à ce jour. Et pourtant la légitimité des revendications déposées sur la table du Ministre de l’Education et de celui en charge de la Fonction publique est largement partagée par les différents acteurs du système. Le dialogue avec la tutelle, les partenaires sociaux, et certains médiateurs (des ministres et conseillers en éducation au niveau de la Présidence, le comité national du dialogue social, la COSYDEP, la FENAPES, le chef de file des PTF…) au-delà des déclarations d’intention, n’a pas répondu aux attentes. Devant cette impasse, en votre qualité de souverain inspirateur des politiques publiques de la nation, vous demeurez sans conteste l’ultime recours. Ainsi, il serait bon de porter à votre connaissance les vrais motifs de la lutte du SIENS.

1. Enjeux, rôle, et profile de l’inspecteur de l’Education

Il est vrai que le démarrage du PAQUET-EF (Programme d’Amélioration de la Qualité, de l’Equité, et de la Transparence -Education- Formation) suscite un nouvel espoir ; celui d’une école des compétences construites pour porter le développement économique et social du pays.
Le sentiment est largement partagé que les assises traduisent éloquemment l’option stratégique d’une refondation profonde et solide du système éducatif.
Toutefois, il reste indéniable que le rôle des acteurs à la base chargés de l’opérationnalisation des grandes orientations de la réforme tant attendue sera décisif. En d’autres termes, dans le dispositif de pilotage de la qualité du système éducatif, enseignants et inspecteurs de l’éducation occupent une place centrale. Donc, La dévalorisation de la fonction d’inspecteur de l’éducation par la précarisation de ses conditions de vie et de travail ne peut relever que d’une ignorance des missions et du rôle fondamental que joue ce dévoué serviteur de l’Etat dans le développement économique, social, et culturel du pays. Les inspecteurs de l’éducation occupent, sur l’échelle des responsabilités citoyennes, des postes stratégiques qui déterminent le devenir de la nation (IA, IEF, Directeur des CRFPE, Coordonnateurs de projets, Directeurs nationaux, experts ou consultants dans certains organismes internationaux). C’est dire qu’ils tiennent en mains les leviers de la réussite de la politique éducative. Ils jalonnent tout le processus d’application de la réforme dont ils participent activement aux différentes phases ; à savoir la conception, la mise en œuvre, le suivi, l’évaluation, la remédiation. Sur un autre registre, il n’est pas inutile de préciser que la formation initiale et continue, le contrôle administratif de routine, l’encadrement pédagogique des maîtres sont du ressort exclusif de l’inspecteur de l’éducation. A cela s’ajoute le contexte de décentralisation et de déconcentration des services de l’Etat qui induit conséquemment plus de responsabilités, plus de pouvoir, mais aussi plus de moyens dans le secteur de l’Education. Sous ce rapport, l’inspecteur de l’éducation cesse d’être un simple contrôleur pour devenir un technicien, un conseiller, un manager, un pilote du système éducatif à l’expertise incontestable. Il intègre des familles d’activités dans l’exercice de ses fonctions : Il a un rôle politique, un rôle pédagogique, et un rôle administratif. Dans le périmètre fonctionnel de ses compétences, il est incontournable, irremplaçable, et indispensable. C’est dire que les stratégies de contournement consistant à mettre en selle les agents de bureau pour sauver les activités prohibées par le mot d’ordre du SIENS constituent un leurre. Il faut admettre, dans le contexte de la grève du SIENS, que la tenue avec succès d’ateliers de formation ou de capitalisation est d’avance compromise par le boycott largement suivi. Les quelques séminaires tenus ont non seulement eu une portée très marginale, mais ils n’ont connu aucune suite.
Par contre ce qu’il faut reconnaître c’est que les responsabilités et les nombreuses charges de l’inspecteur de l’éducation contrastent avec la précarité de ses conditions matérielles de travail.

2. Conditions de travail désastreuses des Inspecteurs de l’Education

Monsieur le Président de la République,
Le SIENS vous suggère d’inscrire dans votre agenda la visite de quelques IEF car une telle sortie vous permettra de constater le dénuement total dans lequel baignent ses structures en charge de la gestion déconcentrée du système éducatif. L’obligation de résultat dépend d’une autre obligation, celle des moyens. L’environnement de travail a un impact certain sur le rendement professionnel. Malheureusement, l’inadaptation des locaux (exigüité des salles, insuffisance du nombre de bureaux, morosité du décor) rend difficile le quotidien de l’inspecteur de l’éducation. Dans presque toutes les structures, les collègues sont à l’étroit dans les bureaux (par trois, quatre ou cinq dans un bureau). Les exemples des IEF des Almadies, de Grand Dakar, de Keur Massar, de Mbour 2, de Guinguinéo, de Fatick, de Kaolack commune, de Nioro, de Koungheul, de Boukiling, de Bignona 2, de Saraya, sont suffisamment illustratifs. Celles qui ne sont pas citées ne sont en général guère mieux loties. En sus, certains bâtiments sont dans un état de délabrement avancé ; c’est le cas des IEF de Thiaroye, de Mbirkilane, de Saléméta, de Bignona 1…). D’autres menacent gravement ruine, le personnel qui y vit est quasiment en sursis. En outre, ces cadres de travail n’épousent pas l’architecture des postes pourvus par l’arrêté interministériel n°010656 du 08 juillet 2013 relatif à l’organisation et au fonctionnement des IA et des IEF. Donc, la construction, dans les meilleurs délais, de nouvelles structures est une priorité absolue si l’on a le souci de mettre fin à la promiscuité qui viole régulièrement l’intimité des agents et des visiteurs.
Quant au mobilier, il est souvent vétuste et inconvenant pour des cadres de ce rang. Le déficit en meubles de rangement rend l’exercice d’archivage des documents plus complexe.
La gestion de proximité des écoles et l’encadrement rapproché des enseignants s’assujettissent à l’existence d’une logistique conséquente, disponible, et fonctionnelle.

3. La mobilité des Inspecteurs de l’Education : une équation non résolue

Le maillon défaillant de l’accompagnement pédagogique reste la carence en moyens de déplacement. En effet, les IEF sont dépourvues de moyens logistiques. Le manque ou l’absence de véhicule de service compromet souvent la planification des visites d’écoles, de classes ; la participation aux cellules d’animation pédagogique, le suivi régulier des projets et programmes du secteur. Pour preuve, la circonscription scolaire de Foundiougne qui compte 235 écoles élémentaires, 33 collèges d’Enseignement moyen, et 02 centres de formation professionnelle ne dispose que d’un véhicule mal-en-point pour 08 inspecteurs. Elle n’a ni vedette ni pirogue pour desservir sa partie insulaire regroupant une trentaine d’îles dont les 24 ont chacune une école. Ainsi, de nombreuses activités de terrain sont la plupart du temps gelées pour panne ou indisponibilité du véhicule. Ce rapport disproportionnel entre véhicule-écoles, véhicule-activités, véhicule-inspecteurs est presque partout le même. Donc, les cahiers de charge et les contrats de performance doivent nécessairement intégrer ces dysfonctionnements qui remettent en cause les résultats attendus. La construction de structures adaptées aux missions de l’inspecteur de l’éducation et le renforcement conséquent de la logistique sont des préalables à l’exigence de qualité et à l’application du principe d’imputabilité qu’impose la reddition des comptes.
En plus, il est erroné de réduire l’engagement de l’inspecteur de l’éducation, dans l’accomplissement de ses missions, à la seule motivation intrinsèque. Il ne peut servir efficacement la cause que s’il est vraiment à l’abri des besoins vitaux. Pour cela, un traitement conséquent est indispensable. Les frustrations qui naissent des nombreuses injustices subies finissent par tuer la passion du métier.


4. Le traitement salarial de l’Inspecteur de l’Education : une injustice flagrante à corriger

Le sort de l’inspecteur de l’éducation est connu de tout le monde mais il n’émeut personne parce que renvoyant à une fausse évidence. Il est celui qui peine à acquérir un toit, il est celui qui n’a d’autre choix que d’emprunter journalièrement les transports en commun, il est celui dont le quotidien est-ce qu’il y a de plus ordinaire en terme de confort social. Tout cela parce qu’il ne bénéficie pas d’un traitement équivalant à son rang. Et pourtant, l’équité recommande que les agents ayant le même niveau de qualification professionnelle et remplissant relativement les mêmes missions profitent des mêmes avantages statutaires. Paradoxalement, en termes d’indemnités liées à la fonction, les inspecteurs de l’éducation sont les parents pauvres de la haute administration sénégalaise. Ils subissent injustement les contrecoups de leur nombre (environ 580). Ils sont régulièrement privés de ce qui leur revient de droit sous prétexte que le coût global de l’indemnité demandée est exorbitant. Au même moment d’autres non moins méritants sont traités autrement et mieux. Le nivellement par le bas de l’indemnité de logement ne s’applique à aucun autre corps (60 000F de l’instituteur adjoint à l’inspecteur). Le principe de la modulation selon le rang hiérarchique ou le corps est plus raisonnable. Aujourd’hui, respecter le principe de l’équité dans le traitement salarial des cadres de l’administration, c’est donner plus à ceux qui ont moins, c’est corriger l’octroi des indemnités liées à la fonction en faveur des inspecteurs de l’éducation. Et l’argument d’un contexte non favorable à la satisfaction de cette doléance n’est pas recevable. La non-disponibilité des conclusions de « l’étude sur le système de rémunération et de motivation des agents de la fonction publique » n’a pas empêché à l’Etat de promulguer le décret n°2014-697 du 30 05 14 allouant une indemnité forfaitaire mensuelle de 500 000F aux conjoints des ambassadeurs et consuls alors que le salaire d’un inspecteur de l’éducation de classe exceptionnelle est en deçà de ce montant, elle n’a pas empêché au gouvernement d’aligner le salaire des membres du Conseil économique, social et environnemental sur celui des députés de l’Assemblée nationale(Source :Seneweb, du 02 octobre 2014), elle n’a pas empêché au chef de l’Etat de revoir à la hausse les émoluments d’un nombre significatif de Directeurs généraux et Présidents de conseil de surveillance d’agences de 500 000F à 1 000 000F de plus. Cette générosité est rendu effective par le décret 2014-1186 du 17 09 14(voir L’OBS n°3320 du 16 10 14). N’est- ce pas avec l’argent du contribuable sénégalais que ces dépenses sont jugées opportunes et engagées. Dans un autre registre, la prééminence des fonctions politiques sur les compétences techniques est une forme de discrimination difficilement acceptable. Quelle part du budget national est consacrée au fonctionnement des institutions de la République (Palais de la république, Gouvernement, Assemblée nationale, CESE…) ? Pour le compte de l’année 2015, les ressources affectées aux dépenses de la Présidence passent du simple au double, c’est-à-dire de1,3 milliards à 2,6 milliards, la rubrique « autres indemnités » passe de 632 millions à 1,1 milliard. Le personnel est le principal bénéficiaire de cette forte augmentation du budget (cf L’OBS n°3328 des 25 et 26 10 14). Donc, si les inspecteurs de l’éducation ne sont pas moins sénégalais que leurs compatriotes qui bénéficient de ces privilèges liés aux fonctions, ils doivent logiquement profiter des mêmes opportunités. La légitimité institutionnelle ne saurait à elle seule préserver l’image et le mythe de l’autorité scolaire. Pour habiter véritablement sa fonction, l’inspecteur de l’éducation a besoin de ressources morales et psychologiques, mais également matérielles et financières. Mais il faut préciser qu’il s’agit ici moins de satisfaire les intérêts personnels d’une catégorie de fonctionnaires de l’Etat que de préserver ceux du système éducatif, car les deux se confondent. Donc, rester sourd à l’alerte du SIENS, c’est compromettre la réussite de la politique éducative de la nation dont la paternité vous revient.

Patriotiquement vôtre !

Souleymane DIOP
Inspecteur de l’Education
à l’IEF de Foundiougne,
membre de la CA du SIENS

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