Secrétaire général du Rassemblement des écologistes du Sénégal (RES) depuis mars 2013, Mamadou Berthé, dont le parti est membre de la mouvance présidentielle, ira aux élections locales sous sa propre bannière. Pour Berthé, le Plan Sénégal Emergent mérite d’être bien accompagné.

La Gazette : Le président de la République est monté au créneau pour réaffirmer que les élections locales se tiendront à date échue. L’opposition et la majorité ne pouvant s’entendre sur la question, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Mamadou Berthé : Avec le développement de la démocratie sénégalaise, on pensait que l’on pourrait avoir un calendrier républicain clair, applicable sans anicroches. Et qu’en conséquence, la tenue des élections à date échue ne souffrirait d’aucune contestation. Malheureusement il est souvent arrivé, surtout concernant les locales, que pour des raisons diverses l’on reporte la date, quitte à chambouler complètement le calendrier républicain. C’est regrettable et c’est quelque chose qu’il faut bannir. Il faut prendre des dispositions pour que pareilles choses ne se répètent pas. Il est également vrai que certaines choses cumulées, notamment avec l’avénement de l’acte III de la Décentralisation -qui à mon sens est une bonne idée, mais managée de manière tronquée- après l’acte I et l’acte II, il eût été intéressant de faire l’évaluation de tous ces actes qui ont été posés, d’effectuer un redressement et une réorientation, avant de passer à l’acte III. A ce niveau, de notre point de vue, c’est une regression que de supprimer les régions pour revenir à des départements. De plus en plus, en effet, on tend pour les collectivités locales à aller vers la mise en place de plus grandsensembles, des entités plus fortes, plus larges, plus étendues, qui sont économiquement viables et permettent véritablement d’impulser un développement.

Comme les pôles ?

Oui. Ceci nous ramène à l’aménagement des territoires. Cette démarche nous agrée. Il y en a 6, mais je pense qu’il en faut 7 parce que la Casamance doit être une zone d’exception où il faut appliquer un plan Marshall à la sénégalaise. La Casamance est une entité socio-culturelle et géographique avec ses réalités. Je pense qu’il faut la prendre comme ça, au lieu de la subdiviser. D’autre part, la communalisation généralisée me paraît un peu prématurée dans la mesure où dans l’ordre des collectivités locales, nous en avons certaines qui n’arrivent même pas à survivre. Qu’ on en vienne à les démultiplier dans l’ordre de plus de 500, en communes de plein exercice, cela semble gigantesque. Donc l’exercice paraît périlleux. On doute d’emblée de la fiabilité et de la faisabilité de la mise en place de ces collectivités locales, compte tenu de nos faibles moyens. Si je prends un département comme Dakar, on est à se demander comment certaines communes d’arrondissement ont pu vivre jusqu’ici. Dans certaines communautés rurales, la situation était pire. Aussi, vouloir ériger tout cela en communes de plein exercice pose problème. Et d’un point de vue économique et même au plan démocratique, nous risquons de prendre du recul parce que vouloir faire croire à des populations des choses auxquelles elles vont s’accrocher et qui, au bout du compte, ne donneront rien, est frustrant. On ne peut pas de but en blanc décréter qu’une collectivité est autonome et qu’elle va être viable. Ce n’est pas un décret qui rend viable une collectivité. Ce sont ses potentialités, ses ressources et son management interne lié à un tissu économique et social beaucoup plus large, qui permettent à une collectivité locale de bien vivre.

Vous pensez donc qu’il faut dissocier la mise en place de l’acte III de la tenue des élections locales ?

C’est ce que j’étais en train de dire. C’était une idée généreuse, mais c’est une idée mort-née, car il y a un déphasage criard entre les bonnes intentions et les réalités vers lesquelles on va aller. Parce que poser l’acte III nécessite absolument une révision du code électoral pour l’adapter à ce nouveau contexte. Quand vous suivez les péripéties, concernant la révision de ce code, on en est à des situations dommageables à notre démocratie. On en est arrivé à sentir des tendances très fortes de nous ramener au scrutin majoritaire. Cela est déplorable. C’est un recul de quarante ans. C’est renoncer à des acquis démocratiques engrangés depuis fort longtemps. Cela a créé un blocage systématique des négociations et c’est une idée qu’il faut rejeter de la manière la plus ferme. Nous avons fait une déclaration que nous avons appelée « alerte plurielle » pour, justement, attirer l’attention sur ce péril. Nous avons besoin d’avoir la quiétude et la stabilité dans ce pays. Vouloir dénier aux minorités leur droit -parce que cela à revient à çà- peut entraîner toutes les contestations possibles et prendre toutes les tournures.

Le président Sall est parti en Casamance la semaine dernière, pour lancer le Projet pôle de développement. Peut-on parler d’une nouvelle approche ? 

Une lecture politicienne nous conduirait à dire qu’à la vérité, il s’agit d’une campagne déguisée. Cependant, il faut toujours considérer un problème en tenant compte de son contexte. L’acte d’un homme politique n’est jamais gratuit. Après le lancement, le chef de l’Etat, chef de parti, est resté trois jours en Casamance pour faire de la proximité. Ce n’est plus l’Exécutif qui est en place, c’est le chef de parti. L’idée de délocaliser les conseils est une bonne chose, c’est à l’image des célébrations délocalisées de la fête de l’Indépendance à l’époque. C’était un peu des opportunités pour fouetter des volets tels que l’aménagement, l’insalubrité et impulser de nouveaux projets. Tout cela doit se faire dans une approche républicaine. Donc c’est l’approche partisane qui pose problème à ce niveau. C’est vrai que la Casamance est spéciale. 23 milliards pour la localité, c’est dérisoire. Il faut l’accompagner avec un programme. Il faut avoir une approche multisectorielle basée sur le terreau le plus fertile, à savoir l’agriculture voire la pêche ; et créer autant de valeurs ajoutées. En somme, il faut créer un tissu économique local qui sera ensuite intégré au tissu économique national. C’est cela l’intérêt d’un pôle car celui-ci sera interconnecté aux autres pôles par rapport à un plan-programme global national. C’est cela qui donne de la cohérence. Sinon, ce seront des îlots avec beaucoup de sites de paupérisation et ce n’est pas l’idée recherchée.

Aujourd’hui, avec le Plan Sénégal émergent, le pays se met à rêver. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez utilisé un mot qui me touche beaucoup. C’est le rêve. Au Sénégal, on ne rêve plus. Cela veut dire que les perspectives sont obscurcies dans beaucoup de domaines. Qu’on en arrive aujourd’hui à voir des éclaircies et à faire des projections jusqu’en 2035, nous saluons une telle approche. Le Plan Sénégal émergent développe une perspective assez intéressante. Il y a là une approche holistique qui nous agrée. Néanmoins, il y a une petite objection à faire. Nous ne voyons pas la cohérence globale de ce plan par rapport aux autres plans qui existaient auparavant et qui sont même encore mis en œuvre. Je pense que l’idée d’avoir un plan qui transcende le mandat du Président de la République est une approche qui s’inscrit dans la durabilité, ce qui nous tient beaucoup à cœur. Parce que nous ne pensons pas qu’un pays puisse se développer sur la base de plans sur cinq ans, donc liés à un mandat. Par contre, l’approche de durabilité vous incite également à démultiplier les secteurs d’activité et à faire une corrélation entre les différents plans sectoriels. C’est un peu la critique que nous avons par rapport à ce plan. Les plans sectoriels mis en œuvre ces cinq dernières années et qui sont encore en cours d’exécution pour cinq à sept ans ne sont pas intégrés dans le PSE. Il y a donc des réglages à faire, mais c’est salutaire d’avoir un tel plan qui fouette un peu, qui redonne de l’espoir et relance même les ambitions. Parce qu’un pays où il n’y a pas d’espoir est un pays sans perspectives, un pays mort.

Donc il faut aller au-delà du catalogue comme  d’aucuns qualifient ce plan… ?

Oui. Il faut aller au-delà du catalogue qui est pour moi un premier jet qu’il faut accompagner, enrichir, pour lui donner sa pertinence globale. C’est un peu en cela que nous restons un peu sur notre faim. L’idée est intéressante, mais il faut la voir à l’aune de la mission réelle, des réalités économiques, des réalités de développement du pays. Et essayer également de saisir que la pertinence d’aller vers 7 % dans un avenir plus ou moins long ne nous agrée pas. Nous pensons qu’aujourd’hui, en fournissant les efforts nécessaires et avec les conditions de bonne gouvernance, de bonne vision, d’exécution bien managée, avec le monitoring qu’il sied, nous pouvons dans un délai beaucoup plus court, d’ici 2017, atteindre les 10 %. Nous le pensons, mais il faut travailler pour cela. C’est un peu ce qui est dommage  dans notre pays : on donne beaucoup de place  au temps d’attente dans ce que nous faisons.

Dans le court terme, sur quels leviers faudrait-il s’appuyer pour que d’ici 2017, on puisse envisager les 10 % ? Et en termes d’intégration des autres plans, par exemple la SCA, que faut-il faire ?

Oui, c’est ce que j’appelle les plans sectoriels. Je pense que ces différents plans n’ont pas la place qu’il faut dans le  PSE. Et c’est dommage. De ce point de vue, je crois qu’il ya des réglages que nous pouvons faire en cours d’exécution ou même là, au début de l’initiative, qui permettront de les intégrer. La croissance à deux chiffres est importante. Parce qu’il y a les  autres indicateurs dont il faut tenir compte à côté du taux de croissance du pays. Il y a là un décalage immédiat de l’ordre de 2 à 2,5 % qu’on doit retrancher sur le disponible. Sur cette base,  tendre vers 5 à 7 % dans les 7 à 10 ans à venir, c’est le ramener à 5 %. Or, déjà, au niveau de notre zone économique, on aspire à 6%. Quel progrès aura-t-on fait ? On aura l’impression d’avoir évolué, mais nous ne l’aurons pas fait. Je pense que nous avons les moyens : nous avons les ressources nécessaires, il suffit d’en avoir la volonté et de l’encadrer dans la bonne gouvernance et dans le choix des hommes. Parce que tant que ceux qui auront en charge de mettre en pratique ce plan seront choisis, comme cela se fait aujourd’hui, de façon politicienne, je regrette, mais nous n’aurons pas l’exécutif adéquat. Il y a des tentatives qu’il faut améliorer, quitte à recruter sur concours ceux qui devront porter certains projets à certains niveaux. C’est comme ça qu’on peut tendre vers l’excellence. Car avec l’excellence, dans un environnement assaini, où les différents éléments comme les ressources, l’énergie, les réseaux, les infrastructures, seront revus et rehaussés, on peut atteindre l’émergence au bout. Mais tant que tout ce tissu-là sera dilué dans un environnement opaque, vous ne pourrez pas y arriver. Il faut gérer tout ça en bon père de famille et dans un environnement où les gens travaillent, où règne la discipline, le culte du mérite…

C’est sur un tel appel que le Président Macky Sall a accédé au pouvoir… ?

Oui. Toutefois, il ne faut pas s’en tenir à un appel. Il faut pratiquer. La meilleure leçon consiste à donner les cours par l’exemple. Il faut aujourd’hui s’assurer que  tous ceux qui nous dirigent, à quelque position qu’ils soient, sont vertueux dans leur travail, qu’ils sont assidus et qu’ils travaillent d’arrache-pied à atteindre les objectifs qui leur sont assignés. Au Sénégal, malheureusement, quand vous confiez une position à quelqu’un, il la prend mais ne se donne pas d’obligation de résultat. Et c’est une mentalité.

Des objectifs de performance ?

Non seulement de performance, mais même d’atteindre les résultats ciblés, les améliorer pour être plus performant. C’est un impératif si l’on veut arriver à quelque chose (…). Il faut une reconversion des mentalités et pour ça, il faut qu’on se parle franchement, qu’on se dise la vérité, qu’on se retrousse les manches et qu’on accepte de travailler.

Il y a également l’idée d’une meilleure responsabilisation du secteur privé qui est quasiment laissé en rade par l’Etat central ?

Mais c’est sa faute. Quand un Etat commence par dire : je vais créer des emplois. Ce n’est pas à lui de le faire. Je regrette : l’Etat doit créer les conditions pour que le secteur privé puisse s’épanouir, se développer et, ce faisant, créer des  emplois. Ce qui va générer de la richesse pour tout le monde, parce que l’entreprise  sera performante ; elle sera bien installée dans  un tissu qui s’élargit davantage et qui lui permettra de démultiplier les secteurs d’activités. Mais quand l’Etat souverain, jacobin,  veut créer des emplois et ne donne pas les moyens au secteur privé de se développer, c’est la catastrophe. Et quand on voit cette frénésie d’accueil à bras ouverts de certains groupes  venant d’Asie notamment, alors je dis : attention ! Il faut regarder où l’on va. Il ne faut pas laisser les portes grandes ouvertes pour qu’on nous importe clés en mains des industries, des façons de faire, des moyens, etc. Il faut que nous fassions comme dans certains pays qui cherchent à se développer. Que l’on définisse un cadre d’accueil des intentions d’investissement ou de transfert d’autonomie chez nous et il y aura un ratio de 55-60% aux nationaux et 40 à 45 % de biens étrangers. Sinon, dans la vallée par exemple, avec l’agro-industrie, du jour au lendemain, le peu qu’on a, comme tissu industriel, va aller en déliquescence. Et nous serons colonisés économiquement, à l’interne, chez nous.

Etes-vous donc de ceux qui pensent que pour le Plan Sénégal émergent, on aurait dû inverser les proportions et donner plus au secteur privé et non la portion congrue ?

C’est exactement ce  que je dis. Il faut donner au secteur privé l’environnement qui lui permette de se développer. D’abord pour qu’il se remettre debout puisqu’il est actuellement essoufflé. Je ne vais pas donner les statistiques des petites Pme qui ferment, mais tout le monde sait que ça ne peut pas continuer. Pour freiner cette tendance, il faut impulser quelque chose qui permette au secteur privé de se développer. D’abord pour travailler il faut avoir de l’espoir. Il faut un début à tout. Mais avec ce que nous voyons se perpétuer, c’est dommage mais le secteur privé devient très frileux, très peu audacieux et se demande d’ailleurs s’il y a de la place pour lui. C’est inadmissible.

Iriez-vous jusqu’à dire qu’il faudrait emprunter pour le secteur privé ou garantir ses emprunts pour lui permettre de se renforcer ?

Je ne puis dire tout de suite s’il faut emprunter pour le secteur privé ou s’il faut garantir, mais il y a un environnement global à créer, à travers la fiscalité. Par exemple certaines facilités qui lui permettent d’abord de s’installer. Ensuite, nous n’avons pas de banque de développement. Les banques qui sont là travaillent comme n’importe quelle boutique…

On a maintenant la Bnde… ?

Oui. Mais ça vient de naître. Attendons de voir ses résultats ! A l’époque on a eu la Bnds. Malheureusement, ça s’est terminé par un contrepoids qui nous a beaucoup lésés. Il faut légiférer pour amener le milieu financier, national et international, à accompagner correctement le secteur privé afin qu’il puisse s’épanouir, se développer, créer beaucoup d’emplois et générer de la richesse.

Parlons maintenant de vous. Où seront les Verts pour ces élections locales ?

Je dois d’abord rappeler que les Verts ont toujours participé aux élections locales, en étant le levier de la citoyenneté active. En ce sens que les Verts ont toujours pris sous leurs ailes des mouvements citoyens, de quelque bord qu’ils soient. Nous accompagnons, nous encadrons, nous assistons, afin que ces populations actives puissent participer aux élections locales qui sont, je le rappelle, des questions locales. Ce n’est pas une question nationale. Dans chaque quartier ou arrondissement, les populations elles-mêmes et entre elles, savent où est le citoyen le plus indiqué pour conduire leurs destinées. Nous avons partout suscité tous ces mouvements «and défar ». C’est nous qui sommes à l’origine de ce slogan. Et nous continuons à œuvrer dans ce sens aujourd’hui. Nous sommes même en mesure d’apporter davantage à tous les mouvements citoyens. Il est vrai que la Constitution donne à  n’importe quel citoyen la possibilité de participer. Malheureusement, dans les actes, on a légiféré sans en tenir compte. Donc, de par notre doctrine qui est la participation citoyenne active, nous sommes tenus de respecter nos engagements ; par rapport à nous-mêmes d’abord et ensuite par rapport aux populations. Et nous allons même avoir une large coalition avec tous les mouvements citoyens, de quelque bord qu‘ils soient, comme nous l’avons toujours fait.

Ailleurs, les Verts sont généralement alliés à la gauche.  Dans le contexte sénégalais, où vous situez-vous ?

C’est une excellente question, puisqu’entre nous on s’appelle souvent camarades et parfois même amis. C’est très pertinent. Ça dénote de l’évolution des réalités politiques. La lutte des classes a fait place, avec la mondialisation, à d’autres paradigmes et nous en arrivons aujourd’hui à d’autres réalités, lesquelles ont d’ailleurs donné naissance à l’alter-mondialisme. Qui est, en fait,  issu  des flancs de la gauche. Les Verts sont partis de là, mais se développent de façon beaucoup plus large. Et, ma foi, si la gauche demeure aujourd’hui, c’est grâce aux Verts. Parce que les Rouges se sont décolorés en rose -j’espère qu’ils vont bientôt lever un drapeau blanc (rires)- et ainsi de suite. Ce sont tous nos camarades, nos amis. Et nous allons œuvrer la main dans la main. Il est vrai que quand on analyse bien toutes nos prises de positions, elles sont de tendance à gauche, nécessairement. N’oublions pas que l’écologie politique n’a pas uniquement pour vocation d’être naturaliste ou humaniste. Nous faisons aussi dans le social et dans l’économique ; mais il s’agit de l’économie durable, qui s’articule dans la rationalité.

Donc vous ne pouvez que saluer les mesures prises par le régime actuel, notamment la couverture maladie universelle, les bourses familiales… ?

L’idée est bonne et nous l’approuvons. Mais dans la mise en œuvre, il y aurait beaucoup à redire. Comme je le préconisais tantôt, il faut éviter de faire croire aux populations quelque chose qui ne va pas être. Sur le plan pratique, cela se heurte potentiellement à beaucoup de difficultés dans la mise en œuvre. Et cela nous l’apprécions moins. Par conséquent, il faut bien l’encadrer, pour qu’il n’y ait pas des frustrations comme c’est malheureusement le cas, pour l’instant.

Entretien réalisé par Pape Amadou FALL et Fara Sambe