La Gazette : la commercialisation arachidière a été officiellement lancée il y a quelques jours ; cependant, la Suneor ne semble pas être dans les dispositions pour y participer. Voulez-vous nous éclairer à ce sujet ?

La Suneor est aujourd’hui la plus grande société agro-alimentaire du pays. A ce titre elle, a toujours joué un rôle capital dans la commercialisation de l’arachide. Malheureusement, pour diverses raisons, notre participation n’est pas encore effective dans cette campagne qui suscite un certain nombre d’interrogations. Ce n’est pas qu’on a décidé de boycotter, mais l’ensemble des huiliers a pris la décision de ne pas aller en campagne tant que certaines conditions ne seront pas réunies. Contrairement à ce qui se faisait habituellement, les discussions ne se sont pas passées normalement et un prix a été fixé sans que les huiliers, qui sont pourtant les principaux acteurs, n’aient donné leur accord pour des raisons diverses. L’annonce du 6 novembre dernier disant qu’il s’agit d’un prix consensuel nous a surpris. Nous avons eu des débats au Cenia pour dire que nous ne sommes pas d’accord sur ce prix, qui est décalé par rapport à l’évolution du cours de l’huile au niveau mondial.

Aujourd’hui, nous autres huiliers avons la volonté d’y participer parce que si on ne va pas en campagne ça va être très difficile et nous serons obligés de fermer nos usines. Et une année blanche serait catastrophique pour une société organisée comme la nôtre, qui a fait des investissements et qui a du personnel. Je veux juste rappeler que les cours de l’huile ont connu une chute vertigineuse depuis un an.

Quelle est la position de l’Etat dans cette affaire ?

Nous avons tiré la sonnette d’alarme depuis plusieurs mois. Personnellement, j’ai eu à rencontrer plusieurs autorités et j’ai attiré leur attention sur deux choses qui pourraient fortement impacter la campagne de cette année. La première est la baisse des cours et, la deuxième, les difficultés que la Suneor rencontre depuis deux ans. Nous espérions que les autorités et le Cenia prendraient en compte cet aspect. Le coût du kilogramme d’arachide doit être bien cerné, ce qui n’est le cas cette année.

Les producteurs ont trouvé leur compte dans la libération du marché, l’année dernière. Ils ont vendu le kilogramme à 290 FCFA. Accepteront-ils de céder leurs graines à 180 ou 190 FCFA cette année ?

Le problème est qu’on n’a pas donné suffisamment d’explications aux producteurs sur les risques qui pouvaient découler d’un marché où l’on  vend tous azimuts. Quand les cours sont favorables, ils peuvent y trouver un intérêt parce qu’il y a un foisonnement d’acheteurs, mais pourra-t-on leur assurer cette durabilité, sachant que les cours peuvent monter et descendre ? Maintenant, si les cours descendent, est-ce qu’ils vont acheter au même prix ou appliquer la règle du marché ? Je pense que c’est ce qu’il faut expliquer à nos parents paysans. Que ça peut être très défavorable lorsque les cours sont faibles, mais également très favorables quand les cours sont élevés. Je tiens à rappeler qu’historiquement le cours de l’huile est autour de 1300 dollars. Si vous prenez les statistiques au cours des 10 dernières années, vous constaterez que le cours de l’année dernière qui est de 2500 dollars est un montant historique. Donc, le prix réel au Sénégal est celui qui se trouve entre 130 et 150 FCFA. Si on veut améliorer la rémunération du producteur - chose que nous souhaitons tous - parce que c’est l’intérêt du Sénégal, on doit se poser cette question : est-ce que la production actuelle de la filière permet de garantir le prix ? Donc, il faudrait que les rendements du producteur ne soient pas faibles et qu’il y ait de la graine. Aujourd’hui, le rendement au Sénégal tourne autour de 500 kg, exceptionnellement on peut atteindre 800 à 900 kg à l’hectare alors que les plus grands producteurs du pays ont un rendement de 2 tonnes et plus à l’hectare. Donc, on doit essayer de travailler à ramener un rendement élevé qui permettra non pas d’avoir des augmentations du prix, mais plutôt d’avoir une multiplication de la rémunération du producteur. Pour cela, il faut vraiment travailler sur le renouvellement du capital semencier. Je sais qu’aujourd’hui il y a un plan d’urgence qui a été mis en place, mais qui ne sera pas satisfaisant parce que l’Etat compte acheter 50 000 tonnes, cette année. Donc, ces semences qui sont réutilisées chaque année font que les capacités germinatives diminuent et la productivité baisse ainsi que les rendements. L’autre élément qui concourt à ce faible niveau du rendement de la production est l’épuisement des sols. Toutes ces raisons font qu’on a des difficultés à obtenir un rendement correct et cette carence on essaie de la rattraper par le prix, que nous ne maîtrisons pas.

Vous avez un devoir d’encadrement du producteur, c’est inscrit dans le protocole qui vous lie à l’Etat. Avez-vous failli à cet engagement ?

Le devoir d’encadrement n’était pas expressément écrit dans la convention. Parlons plutôt d’un devoir d’investissement. Le système qui a été mis en place depuis la Sonacos fait que les industriels que nous sommes ne sont plus en contact avec les producteurs. Puisque lors de la commercialisation, il y a un intermédiaire entre nous et le producteur. C’est pourquoi il existe une certaine distance entre le producteur et nous. Vous voyez donc qu’avec un tel système nous avons des difficultés à travailler avec les producteurs, parce qu’on ne les connaît même plus. Moi, l’année dernière j’avais voulu lancer le projet « wari » parce qu’on était coupé du monde paysan et qu’on ne pouvait pas faire ces actions d’accompagnement qui, bien que non prévues, étaient fort  souhaitables. Ce système devait permettre de renouer le contact avec les producteurs comme le faisait la Sonagraines, mais aussi et surtout identifier le producteur en cas de besoin, pour pouvoir lui parler et constituer une base de données fiables afin de disposer des statistiques de productions réelles. On devrait pouvoir savoir qui est producteur, qu’elle est sa quantité de production et sa recette. Nous étions même allés plus loin en disant que si on arrive à instaurer cette transparence à la filière, nous pourrons retracer toutes les opérations d’achat, de transfert, de transport, parce que le système permettait de suivre le mouvement des camions, de connaître l’origine des financements et même à la diaspora d’investir dans le domaine productif.

C’est une opportunité extrêmement importante que vous soulevez là, parce que si vous avez le financement de la diaspora, demain vous pourrez vous passer des banques ?

Les banques seront toujours utiles. Je n’ose pas dire qu’on pourra se passer des banques, mais il sera possible d’affecter une partie du financement à cette diaspora.

Vous vous êtes départi du pool offshore pour le financement de la commercialisation. Ceci est considéré comme une révolution.  Quelles sont les conséquences ?

Cela fait 3 ans qu’on ne fait plus appel au pool offshore, bien qu’il soit moins cher, parce qu’il présente beaucoup d’inconvénients. A mon arrivée, j’ai noté que c’est un système qui ne fonctionnait pas. Nous avions un pool local financé qui pèse près de 20 milliards FCFA pour  un besoin de 50 milliards et nous complétions par un pool offshore. La première difficulté que nous avions dans ces termes de financement c’est que, déjà au niveau du pool local, nous nous heurtions à un problème. Parce qu’il y avait douze banques qui participaient à une campagne de commercialisation, sans être convaincues. C’est-à-dire que sur 5 ans c‘est le même niveau de financement que les banques apportaient. Maintenant, si le pool local est épuisé, on fait appel au pool offshore qui ne finance que l’huile. Le second problème est qu’entre le moment où l’on a fini les 20 milliards qu’on recevait habituellement du pool local, on attend plusieurs semaines ou mois pour que le pool offshore arrive. On s’est ainsi rendu compte que le système était trop lourd et compliqué et ça a créé toutes ces ruptures de financement. Parce que si on arrête de payer l’opérateur, lui aussi arrête de payer le producteur et c’est cela qui est à l’origine des bons impayés. Après avoir constaté que ce système n’était pas équitable, nous avons pris il y a trois ans, la décision de structurer en essayant de convaincre les banques. Ceci nous est revenu plus cher, mais nous a permis d’éliminer le problème des bons impayés. A cet effet, nous remercions les banques locales. L’offshore aujourd’hui n’est plus de mise.

Quelle est l’objectif que vous vous êtes fixé malgré toutes les difficultés cette année ?

Nous avions un objectif très ambitieux de 200 000 tonnes qu’on a dû revoir. Ce que nous craignions, c’est que la qualité s’est fortement amoindrie. Nous avons fait des analyses dont je viens d’avoir les résultats et nous avons noté une baisse de rendement huile de l’ordre de 5 points par rapport à l’année dernière. En dehors du problème du coût, on se retrouve avec un problème de qualité. Pour toutes ces raisons, cette campagne doit être discutée avec l’Etat et les autres acteurs. Nous allons vers une situation très critique.

Est-ce qu’elle ne l’est pas déjà ?

Evidemment, elle est très critique !

Quand on fait un tour dans vos usines la situation est morose…..

Absolument ! Mais nous n’envisageons pas de nous séparer de nos employés pour des raisons économiques, on fait tout pour respecter notre engagement envers eux. Le président Abbas Jaber avec moi sommes d’accord pour ne pas mettre en péril les revenus de nos employés. Mais, il est clair qu’aujourd’hui nous avons payé le prix tout comme les autres huiliers. L’autre élément est que la perception que les gens ont de Suneor est, pour moi, fausse. Nous profitons de l’occasion pour dire que dans notre société il n’y a pas d’expatriés. Nous sommes des Sénégalais soucieux du développement de notre pays et il n’est pas question de venir sucer le sang de nos propres parents. Dans tout management, il peut y avoir des erreurs, mais il n’y a pas un programme destiné à spolier notre pays ou à compromettre les intérêts de nos parents paysans. Nous profitons de l’occasion pour exhorter l’Etat avec qui nous discutons à aller vite. Parce que le temps passe et la Suneor est dans des difficultés connues de tous, or, la campagne n’attend plus.

Y a-t-il une ligne rouge à ne pas franchir pour votre engagement dans cette présente campagne ?

Plus le temps passe, plus le paysan est à la merci des spéculateurs. C’est le temps du « mbappatt ». Le paysan n’a aucune maîtrise sur le prix parce qu’il a peur de la mévente.

Cette situation ne vous arrange-t-elle pas ?

Non. Nous ne sommes pas dans cette logique de spéculation. Nous avons toujours respecté à la lettre les prix officiellement annoncés et nous ne tenons pas à nous associer à certaines choses. Notre credo est de ne jamais utiliser des moyens illégaux pour faire des bénéfices. Ce que nous gagnerons, nous l’aurons sur la base des règles et chartes du pays. On a toujours voulu mettre en avant la relation saine qu’on entretient avec l’Etat et c’est ça qui est la cause de notre perte. Souvent on dit que la Suneor est subventionnée, alors qu’à ma connaissance tel n’est pas le cas. Au contraire, toutes ces années la Suneor subventionne le prix de l’huile au Sénégal.

L’arachide est stratégique pour le Sénégal. Existe-t-il un mécanisme permettant de sécuriser ce produit ?

Vous avez touché le nœud du problème. Il faudrait qu’on se rende compte que le Sénégal a été le premier pays exportateur d’huile devant l’Argentine. Aujourd’hui, du fait qu’on n’a pas été régulièrement présent sur le marché, nos clients traditionnels se sont détournés de l’arachide. De ce fait, aujourd’hui, nous avons la concurrence de l’Argentine et du Brésil. Cependant, je pense qu’il serait très judicieux de la part de l’Etat de prendre tous les huiliers et de discuter avec la Chine sur une relation bilatérale et une coopération à grande échelle sur l’arachide. Pas seulement pour exporter de la graine mais plutôt pour travailler sur plusieurs schémas avec l’expérience de la Chine, afin qu’elle nous aide à améliorer le rendement avec de bonnes semences et dans l’encadrement des paysans. Une meilleure prise en charge parce qu’ils connaissent très bien le secteur, mais également à écouler le stock. Je pense que la solution durable pour l’arachide est de fonder une coopération forte avec la Chine qui maîtrise très bien cette question.

Si cette opportunité se réalisait, mettrait-elle fin à la démarche des  intermédiaires ?

Absolument ! Mais je vous avoue qu’ils sont très patients avec nous et je ne veux pas dire du mal d’eux. Toutefois, dans toute corporation il y a des brebis galeuses. Je pense que pour l’instant ils doivent être là le temps que les choses aillent mieux.

Vous parlez de patience alors certains disent que la Suneor leur doit 3 milliards de FCFA. Est-ce pourquoi ils ne sont pas encore en campagne ?

Non, ce n’est pas 3 milliards, mais plutôt 2 milliards 500.000 FCFA. La première chose que nous ferons avant de démarrer la campagne sera de régler la dette. Ce qui s’est passé c’est que comme nous n’avons pas vendu notre stock, on leur a dit que tant que nous n’aurons pas de liquidité, on ne pourra pas décaisser. Et comme la campagne a été décalée, il y a eu cette difficulté. Dès que le financement sera structuré, on va le solder avant d’aller en campagne.

Que peut représenter pour vous une année de non-campagne ?

La fin de la Suneor… S’il n’y a pas un appui de l’Etat je ne vois pas comment une société de la taille de Suneor pourrait survivre à une année blanche. Donc, il y a urgence à organiser des discussions, afin que l’on puisse passer à une autre étape.