Enseignant à l’Ucad et chef de service de médecine interne à l’hôpital de Pikine, le professeur Abdoulaye Leye explique dans cet entretien, comment et quand doit-on recourir aux compléments alimentaires.

Quelle définition donnez-vous des compléments alimentaires ?

Au Sénégal, il n’y a pas de définition mais dans les pays développés ils s’entendent pour regrouper sous le terme de compléments alimentaires: certains nutriments qui peuvent être des vitamines, sels minéraux, acides aminés etc. Ils se présentent sous la forme de gélules, de comprimés, d’ampoules…et ressemblent un peu à des médicaments qu’ils ne sont pas. Ce sont des nutriments sélectionnés pouvant être de nature diverse et variée et provenant de substance chimique ou de plantes. Quand l’alimentation est équilibrée on n’a pas besoin de compléments alimentaires mais lorsque qu’elle est déséquilibrée des nutriments peuvent manquer et on les amène dans le but de préserver la santé. De même, on peut recourir aux compléments alimentaires dans un but thérapeutique parce que le patient présente une maladie où il a besoin de se supplémenter en plus de ce qu’amènerait l’alimentation équilibrée pour essayer de gérer sa pathologie.

Doit-on prendre ces compléments alimentaires quand l’alimentation est équilibrée?

Pour la majorité des personnes (95 à 98% des populations), si l’alimentation est équilibrée on n’a pas besoin de ces compléments. Maintenant l’alimentation équilibrée est une chose, la réalité en est une autre. Et malheureusement, notre alimentation n’est pas équilibrée. Plutôt que de prendre des compléments alimentaires, on devrait se focaliser sur ce qui rend l’alimentation équilibrée.

Y a-t-il des situations où les compléments alimentaires sont obligatoires?

Les femmes qui ont des règles en général perdent du sang et en même temps du fer. Donc prendre le fer peut être un complément alimentaire. Souvent aussi, à un certain âge ou après la ménopause, elles peuvent manquer de calcium et de vitamine D, alors que c’est important pour les os. Dans ces situations, donner des compléments alimentaires peut aider parce qu’elles n’ont pas de quoi boire du lait tout le temps. Il y a aussi des cas rarissimes chez l’enfant où on a besoin d’amener de la vitamine A, C etc. Mais, ce sont des cas ponctuels où l’indication est médicale. Ce qui peut se rapprocher de cela, ce sont des modifications de certains états physiologiques. Certaines personnes qui veulent maigrir se rabattent souvent sur les compléments alimentaires et en voulant faire un régime pour éliminer la graisse pour maigrir on laisse en même temps les vitamines. Pour éviter ce manque, on peut faire un supplément. Un autre exemple se trouve chez les sportifs où dans certaines situations, ils veulent reprendre des forces en prenant de la vitamine C, sélénium etc. D’autres encore comme les lutteurs et autres compétiteurs vont prendre de la créatine ou des acides aminés pour prendre du volume. Et ces cas sont à la frontière entre ce qui est médical et ce qui est superflu.

Les prennent-ils dans le cadre médical ?

Les sportifs ou ceux qui veulent maigrir vont souvent dans les grandes surfaces ou juste sur internet pour acheter des compléments. Dans certaines écuries de sportifs au sens large du terme, il y a un médecin qui conseille et en fonction des circonstances il peut décider par rapport à telle ou telle alimentation, de majorer telle chose parce qu’on a une longue compétition longue, le voyage etc. Sauf que parfois, on ne se limite pas aux compléments alimentaires. Ils sont souvent associés à d’autres choses, sciemment ou inconsciemment et cela va frôler le dopage.

Quelles peuvent être les conséquences ?

L’organisme obéit à une loi d’équilibre : l’homéostasie. Il y a un équilibre en tout, mais si on boit dix litres d’eau, on va être intoxiqué à l’eau bien qu’elle soit un élément de vie. C’est pareil pour les compléments alimentaires: l’organisme se débrouille pour éliminer ce qui est en excès ou capter ce qui fait défaut. Par contre, si on amène par exemple trop de vitamine A en supplément, on peut se retrouver avec des troubles psychiatriques. Pour certains types de produits, on sait que l’excès cause une maladie. Dans les pays développés en tout cas, pour chaque nutriment il y a les apports journaliers, les apports nutritionnels conseillés et en certaine quantité. Si on en amène plus, on surcharge l’organisme. Soit il les dépose en excès quelque part ou alors il fait souffrir certains organes nobles où ces déchets vont s’accumuler et donner…fatiguer le poids etc.

L’argument des vendeurs repose souvent sur l’aspect naturel des produits ? Qu’en pensez-vous ?

Là, il ne faut plus mettre tous les compléments alimentaires dans le même sac. Quand c’est exclusivement la plante, c’est naturel mais encore une fois il n’y a rien de plus naturel que l’eau. Alors même si cela provient des plantes, les médicaments aussi proviennent de là et cela ne veut pas dire qu’ils sont totalement inoffensifs. Comme éléments naturels il y a la caféine, la théine, le ginkor…, Ils ont tous des effets pharmacologiques. Mais, si on en prend à des quantités exagérées c’est sûr qu’on va se retrouver avec des troubles. Par exemple, faire une infusion de thé est bien, mais à en prendre tout le temps, on va se retrouver un peu trop stimulé. Ce n’est pas parce que c’est naturel que c’est anodin. De même ce n’est pas parce c’est chimique que c’est forcément mauvais.

Comment appréciez-vous la vente libre de ces produits surtout par des gens peu formés ?

On a déjà du mal à réguler la vente des médicaments qui obéissent à un circuit, une loi. Alors pour des produits qui ne sont pas des médicaments c’est comme quelqu’un qui vend de la viande, du poisson. Ce n’est pas un médicament, du coup il y a comme un vide juridique. Même dans les pays développés il y a juste des balbutiements de législation, mais le contrepoids financier est tellement important avec des marchés de plusieurs milliards qui sont en jeu aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Alors, comme dans les pays qui le fabriquent ou l’exportent, il n’y a pas d’interdiction et c’est en vente libre dans les supermarchés, chez nous on n’y peut rien. Même si, au plan professionnel on est tout le temps confronté à cela. Les gens le prennent pour traiter une maladie ou pour se passer du médicament, ce qui n’est plus du rôle du complément. Certains de ces compléments alimentaires quand on est malade et sous traitement, ils peuvent venir interférer avec les médicaments. Cela crée une inefficacité dans le traitement et nous pose souvent problème. Egalement, en termes de santé publique, c’est contre-productif. Le message doit être centré sur « comment manger équilibré ».

Est-ce qu’il vous arrive de recevoir des patients qui ont laissé de côté leur traitement pour prendre d’autres produits ?

C’est récurrent. A la base il y a de l’arnaque certes, mais il y a aussi le ouï-dire avec des rumeurs qui influent beaucoup. On passe très rapidement de l’état physiologique à l’état pathologique. Ailleurs, c’est carrément des tradipraticiens qui peuvent donner des vertus thérapeutiques à un produit alors que scientifiquement ce n’est pas vérifié. Il y a un problème d’information et d’éducation.

Certains types de compléments alimentaires sont pourtant destinés au système cardiovasculaire par exemple ? Sont-ils vraiment indiqués ?

Je préfère sur mon ordonnance expliquer un régime alimentaire équilibré plutôt que de prescrire quelque chose qui n’est pas maitrisé. Légalement je n’ai même pas le droit en tant que médecin parce que la plupart de ces compléments alimentaires n’ont pas fait le circuit du médicament avec les différentes phases de test. Pour les compléments alimentaires de la famille des omégas 3, le danger qu’il y a sur leur prise chronique, c’est qu’on endort l’organisme qui devait se débrouiller pour fabriquer certains éléments. A force, il va perdre la mémoire de le faire. Si on parle de protection cardiovasculaire, c’est sur le long terme qu’on peut avoir un bénéfice qui est hypothétique. Donc l’argent que l’on met chaque mois pour ce complément, il est préférable de l’investir dans une alimentation équilibrée et dans une bonne hygiène de vie. En plus, s’il faut prendre un complément alimentaire, il faut se faire conseiller.

Est-ce qu’il y a des additifs qui sont dangereux pour la santé?

Tous les nutriments sont utiles et l’organisme en a besoin quels qu’ils soient. C’est leur utilisation, les quantités et les excipients qui vont avec qui posent des problèmes. Et les vertus qu’on donne à ces produits ne sont pas souvent vérifiées scientifiquement. De plus, c’est un mélange de vitamines ( A, C, D, E..).


Y a-t-il un danger sur les aphrodisiaques ?

C’est une autre catégorie de produits. Les aphrodisiaques se trouvent dans les produits exotiques (gingembre, arachide, poivre, certaines écorces etc). Le problème est que ces produits mis en concentré n’agissent pas seulement au niveau vasculaire génital. Il peut y avoir des effets secondaires. Normalement chez un individu sain, on n’a pas besoin de ces produits. Si on a une pathologie donnée (hypertension, diabète, problèmes neurologiques) qui fait que ça ne fonctionne pas, c’est dangereux de prendre un stimulant sans s’occuper d’abord de sa maladie. Il nous arrive de prescrire des aphrodisiaques, mais au moins on sera assuré que le sujet est équilibré au plan cardiaque, qu’il est au mieux de l’équilibre par rapport à sa pathologie, sa neuropathie ou son diabète. C’est encadré dans ces cas mais c’est toujours à éviter surtout pour les jeunes car après ils ne pourront plus s’en passer.