Son Excellence Pieter Jan Kleiweg de Zwaan, ambassadeur des Pays-Bas au Sénégal, passe en revue les différents axes de partenariat qui lient son pays au Sénégal. Des joint-ventures dans le domaine agricole au soutien des PME, cette coopération dynamique fait des Pays-Bas le 4ème partenaire commercial du Sénégal également présent dans les programmes de l’Union européenne.

Dans sa coopération avec le Sénégal, le Royaume des Pays-Bas met beaucoup l’accent sur l’aspect économique. Pourquoi ce choix ?

C’est un choix qui est logique, vu les ambitions du Sénégal et des Pays-Bas. En général,  les relations entre l’Afrique et l’Europe portaient dans le passé surtout sur l’aide publique au développement.  Ce type de relation est certes important, mais il est un peu révolu. Les pays européens, dont Pays-Bas ont  un partenariat beaucoup plus égal, basé sur  le développement de l’économie. Je suis très content de cette relation entre nos deux Etats.  Le Plan Sénégal Emergent du gouvernement sénégalais reconnaît  d’ailleurs que l’investissement étranger et les relations commerciales sont tout aussi importants que l’aide publique au développement. Aux Pays-Bas, nous avons une tradition très économique. Nous venons dans cette sous-région déjà depuis le XVIIe siècle comme  en témoigne l’île de Gorée. Nous avons des programmes à notre disposition, non seulement, pour faire du commerce et des investissements, mais aussi pour aider le secteur privé sénégalais. Nous avons plusieurs instruments à notre disposition.

Pouvez-vous nous en citer quelques uns ?

Il y a par exemple l’instrument PUM avec lequel nous finançons des experts néerlandais qui viennent au Sénégal pour conseiller les Petites et Moyennes Entreprises (PME). A peu près 45 de ces experts sont venus au Sénégal. Ça marche très bien. Il existe aussi un programme qui permet aux entrepreneurs sénégalais de nouer des partenariats avec d’autres entrepreneurs néerlandais afin de trouver ensemble des investissements.

On ne sent pas suffisamment de joint-ventures entre sociétés hollandaises et sénégalaises ?

Il y en a plusieurs exemples. Van Oers Sénégal, évoluant dans le secteur agricole, est un joint-venture entre une entreprise sénégalaise et une entreprise néerlandaise. Sa grande ferme  basée à Diass produit des haricots verts destinés à l’exportation vers la Hollande. Avec le soutien du gouvernement néerlandais, les deux partenaires ont consenti un important investissement au Sénégal. Bakker Barendrecht  est une autre compagnie agricole néerlandaise  qui coopère avec l’entreprise sénégalaise Safina. Les deux entités  travaillent dans la production agricole dont les récoltes sont destinées à l’exportation vers l’Europe. Ces entreprises nées d’un joint-venture  emploient plusieurs centaines de Sénégalais dans le secteur agricole. Aussi, de grandes entreprises hollandaises sont présentes au Sénégal. Vivo-Energy fait partie du groupe néerlandais Shell. Comme vous venez de le voir, il  y a des exemples dans le secteur de l’énergie et dans le secteur agricole. Mais, il peut y avoir plus et je suis tout à fait d’accord avec vous sur ce point.

Les exemples que vous avez cités dans le domaine agricole concernent plus une production destinée à l’exportation ?

La production faite au Sénégal crée beaucoup d’emplois dans le secteur agricole. De même, l’exportation génère des devises pour le pays. Il faut préciser également que l’exportation se déroule durant une période où les Pays-Bas n’ont pas de légumes verts. En Afrique, plusieurs pays sont en concurrence avec le Sénégal pour accueillir les investissements néerlandais.  D’ailleurs, des entreprises néerlandaises de cette nature sont établies au Maroc, au Kenya et en Ethiopie. Mais, le Sénégal a des avantages comparatifs, par rapport à ses concurrents.  C’est un marché  extrêmement proche de l’Europe. Si un bateau quitte ici, en huit jours il arrive en Europe, tandis que pour aller  en Ethiopie, au Kenya, cela prend beaucoup plus de temps. Vous avez une grande stabilité politique et un bon climat des affaires. Donc, c’est intéressant pour les Néerlandais qui veulent investir ici.

Qu’est-ce que vous faites concrètement pour accompagner  le secteur privé sénégalais ?

Nous avons des programmes de soutien à ces entreprises. Je vous ai cité le cas de Safina et d’autres. Elles ont reçu le soutien du gouvernement des Pays-Bas à travers des joint-ventures. Au mois de septembre de l’année dernière, nous avions organisé une mission économique d’entrepreneurs et d’investisseurs néerlandais au Sénégal.  J’étais surpris d’ailleurs par le regain d’intérêt que cela a suscité parce que le Sénégal était perçu avant par beaucoup de Néerlandais comme un marché difficile où les Français étaient très bien implantés.  Lorsque j’ai organisé la rencontre,  je m’attendais à une dizaine d’entreprises néerlandaises, mais nous en avons eu finalement 24. Nous avons dû arrêter la liste parce que 40 investisseurs se sont manifestés et je ne pouvais pas tous les accompagner. C’était un succès incroyable. Des contrats ont été signés dans divers secteurs, notamment dans l’agriculture et la réfrigération. En 2015, nous allons organiser une seconde édition de cette rencontre.

Je crois à ce genre de démarches. Des entreprises viennent ici, on leur présente les atouts du Sénégal. Un entrepreneur hollandais lorsqu’il choisit d’investir en Afrique, son premier réflexe est d’aller dans un pays anglophone parce qu’il parle la langue et connait la culture. Donc il ira au Ghana, au Nigeria, au Kenya, peut-être en Ethiopie, en Afrique du Sud. De très grands groupes néerlandais sont déjà en Afrique et se sont établis dans ces pays-là.  Mais bon, ils ont vu le Sénégal et ils ont été très impressionnés par les opportunités du pays.

Quelles sont ces opportunités ?

Parmi les critères retenus par les investisseurs étrangers, il y a d’abord la stabilité politique et l’Etat de droit. Pour un investisseur, c’est essentiel. On peut aller partout dans le monde, mais, au Sénégal, on est sûr que dans 10 ans, il y aura toujours une démocratie et un juge indépendant pour arbitrer en cas de litige. En Afrique, combien de pays ont cette réputation d’être un Etat de droit ? Le deuxième avantage pour le Sénégal est son appartenance à la zone UEMOA. Le Franc CFA arrimé à l’euro est important, car cela rassure pour les transactions et les risques de fluctuation. Troisièmement, le Sénégal est un marché près de l’Europe. C’est quatre heures et demie de vol entre Dakar et Paris, la même durée  pour rallier Amsterdam et Chypre, qui sont tous membres de l’Union européenne. Autre avantage, vous avez un très bon port qui desserre la sous-région. Le port de Dakar pour la région occidentale de l’Afrique, c’est  un peu comme Rotterdam pour l’Europe. Les bateaux de grandes compagnies néerlandaises comme Breadbox Shipping, font beaucoup de navettes entre le port de Rotterdam poumon de l’Europe et le port de Dakar. Chaque année, environ 300 bateaux néerlandais viennent à Dakar. Dans le domaine agricole aussi, le Sénégal a de grandes possibilités. De même, vous avez une population qui est bien éduquée. Tout cela constitue des atouts. Pour faciliter la coopération. J’aimerais bien que les Sénégalais parlent un petit peu plus l’anglais, car les Hollandais ne parlent pas le français. J’ai vu que les jeunes entrepreneurs sénégalais parlent de plus en plus l’anglais.

Quelles sont, pour le Sénégal, les contraintes que vous avez listées et qu’il faudra améliorer pour être beaucoup plus performant ?

Je crois que les contraintes ont été bien identifiées par l’APIX et le document du PSE. La croissance au Sénégal n’est pas aussi haute que dans les pays de la région. Le Ghana a une croissance de 8%, le Nigeria et la Côte d’Ivoire enregistrent aussi des taux de croissance élevés. Au même moment, le Sénégal se situe entre 3,5  et 4%. Donc, la croissance est quelque chose qu’il faut améliorer. Je me félicite que le secteur de l’énergie aille déjà beaucoup mieux, mais il a besoin d’être davantage soutenu pour devenir plus compétitif. Des secteurs comme le foncier, l’éducation sont compliqués. Mais là aussi, je constate que  le gouvernement prend en charge ces défis à travers de grandes réformes structurelles.

Dans quels domaines le Royaume des Pays-Bas peut-il appuyer le Plan Sénégal Emergent ?

Dans le cadre de la coopération, on a quelques très grands projets en vue. C’est par exemple, le projet pour le désenclavement de la Casamance. Il a deux composantes : le dragage du fleuve Sénégal et la réhabilitation du port de Ziguinchor. C’est un programme qui est en phase d’étude. L’étude sera terminée dans les prochains mois. C’est un programme de presque 20 millions d’euros  (NDLR : 13,1 milliards de F FCF). Les Pays-Bas vont donner la moitié et  le Sénégal payera le reste. Le projet est essentiel pour pouvoir sécuriser un bon marché maritime dans le fleuve Casamance. Actuellement, le fleuve Casamance est ensablé et les bateaux à grand tirant d’eau ne peuvent pas y accoster. Pour désenclaver la Casamance, il est essentiel de réhabiliter ce port. Et c’est à quoi s’attèle ce projet.

Quels autres projets pouvez-vous citer ?

Nous avons un deuxième projet dont l’étude est en phase finale. Il porte sur la fourniture d’électricité solaire à des centres et postes de santé du bassin arachidier. Le grand problème dans ces centres de santé au Sénégal, c’est qu’ils n’ont pas d’électricité et cela veut dire qu’ils n’ont pas de réfrigérateurs pour la conservation des vaccins par exemple. Il faut des panneaux solaires pour que ces centres de santé puissent être électrifiés sans avoir accès au réseau de la Senelec. C’est un projet qui va, je l’espère, bientôt commencer. Nous donnons aussi de l’aide sectorielle au ministère de l’Environnement, pour la Grande muraille verte,  pour la replantation de mangroves, pour combattre les feux de brousse, etc. Et tout ceci dans le cadre du programme de renforcement et de consolidation des acquis (PRCA). En fait, ce programme va finir en 2015.

Dans le domaine juridique, les Pays-Bas font partie des plus grands bailleurs de fonds du procès contre Hissène Habré. Nous avons contribué à hauteur d’un million d’euros (NDLR : environ 655 millions de F CFA), parce que le procès coûte cher. On a aussi de petits programmes, pour soutenir de petits projets

Vous avez  dit que votre pays va se retirer du Prca en 2015. Y a-t-il possibilité d’assurer un accompagnement  de ce programme ?

Pendant longtemps les Pays-Bas ont coopéré avec le Sénégal  dans ce domaine. Une génération de coopérants est passée par là. La décision de se retirer du programme environnemental a été prise en 2011. Je pense qu’il faut se résigner  sur cette décision. Mais, l’Union européenne va partiellement prendre le relais. D’une certaine manière, nous serons toujours là, puisqu’étant membre de L’UE. Pendant deux ans déjà, on est en train d’assurer la greffe entre les activités des Pays-Bas et celles de l’UE dans ce domaine. Nous faisons ce travail de manière assez innovante. Un collègue expert au développement qui travaille ici à l’ambassade assure la transition. Elle collabore avec la délégation européenne.

Les Pays-Bas sont  très en avant sur les questions environnementales. Pensez-vous à un transfert de technologie pour aider le Sénégal à lutter contre l’érosion côtière ?

Vous avez raison, nous avons des experts qui ont une grande expertise  dans ce domaine. Nous sommes en discussions avec le  gouvernement du Sénégal pour assurer le transfert de technologie. La plupart du temps, les pays qui ont des problèmes d’érosion côtière sollicitent une aide financière, mais demandent aussi de l’expertise et un transfert de technologie. Nous sommes disposés à le faire. La digue de Rufisque a été construite par un bureau néerlandais.  Il y a des technologies hollandaises utilisées au Sénégal pour contenir l’avancée de la mer. On dit que «Dieu a créé la terre et les Hollandais ont créé les Pays-Bas ».

Justement, le Sénégal est confronté à un problème d’inondation alors que vous, vous avez conquis beaucoup d’espace des eaux avec les polders.

C’est un système qu’on utilise déjà  depuis plus de 2 000 ans. C’est une technologie qui demande un système d’organisation démocratique pour gérer cela. Tu peux construire une digue, mais il faut constamment pomper l’eau de la terre vers la mer. Pour cela, il  faut que la pompe fonctionne toujours. Ensuite, il faut entretenir la digue et cela demande un entretien continu. Nous avons tout un système démocratique à côté de l’Etat et de la province pour  gérer le système des polders. On paie tous des impôts  pour pouvoir financer ce système. Ce n’est pas l’Etat qui finance, mais les gens eux-mêmes. On est en train d’exporter ce modèle au nord du Sénégal avec l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs) qui a un plan de construction de sept polders, quatre du côté sénégalais, trois du côté mauritanien. Cela va permettre de gagner à peu près 4000 hectares de terre.  En faisant cela, on crée des terres fertiles et on combat du même coup le typha qui envahit et pollue les eaux douces.

Le gouvernement du Sénégal a mis en place le  Fongip, le Fonsis et la Bnde qui sont des nouveautés dans le champ économique. Quelle appréciation faites-vous de ces institutions ? 

Je trouve très sage que le Sénégal ait pris la décision de créer ces structures.  Ce sont des instruments de financement innovants, souvent à effet de levier. L’Etat à travers un financement public donne un montant et pour le rester, il est possible de s’orienter vers le marché particulier pour trouver d’autres fonds.  C’est un système qui a extrêmement bien fonctionné en Asie du Sud-est. La Banque européenne d’investissement travaille aussi sur ce système, de même que la Banque de développement FMO aux Pays-Bas. Le problème maintenant c’est qu’il faut doter ces institutions d’un capital de base pour que cela fonctionne.  Mais, je trouve que c’est une très bonne idée, une idée moderne.

Quel est le volume des échanges entre le Sénégal et les Pays-Bas ?

Les derniers chiffres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) montrent que nous sommes le quatrième partenaire commercial du Sénégal derrière la France, la Chine et le Nigéria. Il faut souligner l’effet Rotterdam, car plusieurs produits à destination du Sénégal passent par ce port.

Quels sont les produits concernés par ces échanges ?

Il y a les hydrocarbures et l’oignon hollandais, très prisé par les Sénégalais, le lait en poudre, la pomme de terre, etc.

Pour le secteur touristique, quel soutien apportez-vous au Sénégal ?

A mon arrivée ici en 2012, j’étais étonné par le nombre insignifiant de touristes néerlandais venant au Sénégal. A cette époque, il y avait 17 000 touristes néerlandais qui arrivaient par an en Gambie, 12 000 au Cap-Vert et… 40 ou 50 au Sénégal. Cherchant à comprendre les raisons de cette situation, j’ai pris contact avec de grandes agences de voyage. Avec la crise égyptienne faisant que bon nombre de tours opérateurs étaient à la recherche de nouveaux débouchés, nous avons travaillé à attirer les touristes vers la destination Sénégal. Depuis l’année dernière, il y a un vol hebdomadaire Dakar-Amsterdam. Cet hiver, il y aura deux vols.  Cette année,  2 000 touristes hollandais vont venir au Sénégal et nous espérons qu’ils seront 4 000 l’année prochaine.  En deux ans, nous allons passer de 50 touristes à 4 000 par an.

Quelle est votre appréciation globale des droits humains au Sénégal ?

Vous êtes l’un des meilleurs pays au monde en matière de droits humains. Vous êtes très en avant sur cette question-là. Vous avez un parlement paritaire. Les Pays-Bas ne l’ont pas. Au Sénégal, il y a une grande liberté de presse. Dans certains pays près de chez vous, la situation est complètement différente. Vous avez connu deux alternances politiques, c’est pourquoi vous êtes  cités en exemple.

Quelle analyse faites-vous de la montée en puissance du nationalisme dans les pays européens ?

A cause de la crise dans beaucoup de pays en Europe, il y a effectivement une montée des partis populistes. Dans les dernières élections européennes, plus de 2/3 des formations politiques qui ont gagné sont des partis ayant plus  de tolérance, des pro-européens. C’est vrai qu’il y a une montée des partis nationalistes, mais cela ne signifie pas qu’ils soient majoritaires. Aux Pays-Bas, le parti populiste a perdu beaucoup de voix. Je ne suis pas inquiet parce que la compréhension entre les peuples africains et européens est devenue plus grande. Les gens voyagent beaucoup et se comprennent de mieux en mieux.

Selon vous, quel rôle  la Coupe du monde devrait-elle jouer  dans les relations internationales ?

Je trouve que c’est une grande fête internationale qui rassemble les peuples et il y a de belles rivalités entre les pays européens et ceux d’Afrique. Je trouve intéressant le fait qu’il  y ait une multitude d’ethnies dans beaucoup d’équipes, comme celle des Pays-Bas où il y a un joueur d’origine bissau-guinéenne. Aussi,  dans l’équipe  de la Belgique, on voit cette diversité ethnique. Cela montre que la fraternité  et l’intégration marchent très bien.

Si vous deviez miser sur équipe, sur laquelle mettriez-vous sous ? 

Il faut être réaliste, aucune équipe européenne n’a jamais gagné une Coupe du monde lorsqu’elle se jouait en Amérique latine. Donc, je pronostique le Brésil.

Quel parcours pourraient faire les pays africains dans ce Mondial ?

Depuis 1990, lorsque le Cameroun a très bien joué en Coupe du monde, en Italie, ils ne sont plus allés très loin. Je trouve que la Côte d’Ivoire est une très bonne équipe et je ne lui trouve pas une faiblesse.

Pensez-vous que la Hollande  ait des chances d’aller en  finale ?

Notre équipe a un grand problème. Dans les matchs de poule, si nous sortons deuxième, nous risquons d’affronter le premier du groupe A, qui sera potentiellement le Brésil. C’est pour cela que le match contre l’Espagne, de ce soir, est crucial (NDRL : l’entretien s’est déroulé le vendredi 13 juin, jour du match Pays-Bas/Espagne). Il faut impérativement sortir premier de notre poule afin d’éviter le Brésil. Mais, n’oubliez pas que les Pays-Bas ont battu le Brésil en 2010 (2-1) et en 1974 (2-0).

Interview Réalisé par Pape Amadou FALL, Baye Makébé SARR et Boly BAH