Entretien avec Mamadou Dramé, spécialiste des cultures urbaines - Eviter de s’engager dans des combats qui ne les concernent pas

Spécialiste du rap et des cultures urbaines, Mamadou Dramé, est enseignant-chercheur au département de Didactique des Lettres à la faculté des Sciences et Technologies de l’Education et de la Formation à l’Ucad de Dakar. Dans cet entretien, il décrypte la dernière actualité du mouvement Y en a marre au Congo.

Spécialiste du rap sénégalais et des cultures urbaines que vous êtes, comment avez-vous analysé la dernière action du mouvement Y en a marre au Congo ?

Le groupe est parti au Congo sur invitation d’un autre groupe sur place pour échanger des expériences selon ce qui a été dit. Seulement que mettre dans l’expression «échanger des expériences» et quelle expérience échanger si ce n’est comment Y en a marre a contribué à faire partir Abdoulaye Wade et comme le balai Citoyen a participé à faire quitter Blaise Compaoré. Dans l’entendement du gouvernement congolais, ces expériences sont certainement celles qui vont donner les clés pour faire partir le Président Kabila et c’est une chose qu’ils n’accepteraient jamais sur leur territoire. Et c’est ce qui a fait que leurs activités ont été considérées comme des actions visant à déstabiliser le pays.

Pouvait-on s’attendre au vu de la configuration et des acquis de ce mouvement à ce qu’il pose des actions et mène des combats à l’échelle continentale ?

L’intention de se poser en modèles pour faire bouger les lignes est louable en soi. Penser qu’on peut mobiliser les jeunes pour mener des combats à l’échelle continentale est une bonne idée. Seulement, il ne faut pas oublier que ce qui est valable pour le Sénégal ne l’es pas forcément pour les autres pays. Ces combats, cet engagement, tous les pays ne sont prêts à les accueillir sans réserve. Les supposées actions menées, de concert avec d’autres mouvements de la société civile, des partis politiques ou simplement des citoyens simples qui n’ont pas besoins d’être mobilisé par un quelconque groupe ont mené à quoi on a assisté au Sénégal et au Burkina Faso. Mais de là à internationaliser la démarche, il y a tout un continent.

N’y a t-il pas des risques que Y en a marre dévie de ses objectifs et de sa ligne directrice? Qu’il soit par exemple un instrument au service de l’occident ou d’ONG ou plutôt qu’il mène les combats d’autres ?

Entre être aidé par des ONG et être sa pièce maîtresse, il y a un grand écart. Presque la plupart des organisations, des institutions, des partis politiques et autres reçoivent des financements de l’étranger. Et un mouvement qui veut aller au delà des frontières a besoin de moyens pour le faire. Et les bailleurs financent les groupes qu’ils estiment être en droite du combat qu’ils mènent. C’est maintenant au Mouvement de faire attention à ne pas être engagés dans des combats qui ne les concernent pas ou dont ils ignorent le soubassement.

On le sait même au niveau local et c’est visible sur la toile, le mouvement n’a plus que des admirateurs. Le prolongement de son action après 2012 était-ce une bonne décision ?

L’objectif était de s’opposer à Abdoulaye Wade et à le faire partir à travers la mobilisation des jeunes. Cet objectif atteint, on se demandait ce qu’il pouvait en advenir de ce mouvement. Seulement, une fois qu’ils se sont engagés, ils ne pouvaient plus reculer. En plus, le modèle Y en a marre a été mis en exergue par la forte médiatisation qui l’a accompagné. De ce fait, ils sont des modèles à suivre, et ils donnent un exemple qui intéresse les activistes du continent et d’ailleurs. C’est ce qui explique l’intérêt qu’on leur porte. Et à ce niveau, il serait intéressant de réfléchir que ce qui en reste en terme de pensée idéologique, de théorie politique et non seulement en termes de mobilisation.

Le fait aujourd’hui que le gouvernement sénégalais ait volé au secours de Y en a marre, est-ce que cela ne pourrait pas quelque peu entamer la liberté d’expression et d’action de Y en a marre sur des questions de gouvernance ?

Je ne le pense pas. Ce n’est pas parce qu’ils ont été sauvés par le gouvernement qu’ils vont se taire quand viendra le moment de parler. Sinon, ils seraient discrédités à jamais. Mais il faut souligner que le gouvernement a fait ce qui lui semblait être juste sur cette question précise. Il a volé au secours des Sénégalais de Libye, de Centrafrique et d’ailleurs et on ne pouvait pas faire autrement. Cependant, Le gouvernement du Sénégal a marqué un gros point en venant au secours de ses opposants les plus virulents.

Gérer le succès du mouvement, n’est-ce pas un autre défi aujourd’hui?

Là vient le plus gros défi. Cette arrestation va contribuer à donner au mouvement une autre envergure sur tout sur le plan international. Mais c’est là qu’ils devraient peut-être revoir leur stratégie et avoir un œil plus prononcé sur ce qui se passe ici au Sénégal qui est le point de départ de tout. mais aussi, faudrait-il revoir la démarche en faisant attention à ne pas être récupérés par les ONG qui chercheront certainement à se servir de leur nom pour se faire un nom. Mais j’espère que les dirigeants de ce mouvement auront suffisamment de lucidité pour opérer les ruptures qui s’imposent et faire les choix les plus judicieux.

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