Entretien avec Mamadou Daffe et Cheikh Touré, président en présence du vice président de l’Association des professionnels de l’ingénierie conseil au Sénégal (Apics) : «Notre place est déterminante et essentielle dans la mise en œuvre de tout projet au Sénégal»

Dans cet entretien, le président de l’Association des professionnels de l’ingénierie conseil au Sénégal (Apics), Mamadou Daffe, revient sur les objectifs, l’importance mais aussi les problèmes, de leur corporation. Par ailleurs directeur de l’Idev-ic, M.Daffe regrette le manque de reconnaissance et le peu de considération envers la profession des ingénieurs-conseils, qui, pourtant, devraient être au cœur des processus des grands projets tels que le Plan Sénégal émergent.

Pouvez-vous présenter l’Apics et nous dire quels sont ses objectifs ?

L’Association des professionnels de l’ingénierie conseil au Sénégal (Apics) est née en 2001, suite à la prise de conscience que l’ingénierie conseil comme la recherche sont des maillons importants du processus de réflexion sur le développement. A l’époque on était une quinzaine à nous retrouver pour constituer l’Apics. Les principaux objectifs sont la mise en œuvre d’une politique commune de fournitures de services de consultance y compris la définition de standards professionnels, l’adoption de normes de déontologie pour faciliter l’industrialisation de la profession, le renforcement des droits et intérêts par la tenue d’un registre des compétences et l’instauration d’un label de l’association. Aujourd’hui, l’Apics compte 25 membres allant de gros cabinets d’une cinquantaine d’employés à d’autres, plus petits, qui emploient une demi-douzaine d’ingénieurs.

Quel est le bilan de l’Apics, ses réalisations depuis sa création ?

Depuis la création, un certain nombre d’actions ont été menées mais de façon timide. Entre 2002 et 2003 on a eu à rencontrer quelques autorités et même un conseiller spécial du président Wade avec lequel il nous a mis en rapport ; il s’était agi de porter le message de l’Apics et de renouveler notre volonté de travailler avec toutes les autorités contractantes du pays. 2004 est l’année où nous avons été reconnus avec l’obtention de notre récépissé. Nous avons aussi organisé une rencontre en 2005 au Méridien Président, sur «le rôle et la place de l’ingénierie conseil ». Il faut le dire, entre 2004 (date de reconnaissance) et 2012, l’Apics n’a pas été très dynamique. Mais l’Apics, ce sont aussi les constituants (bureaux d’ingénieurs) qui ont beaucoup fait individuellement dans le développement dans les secteurs des routes, eau et assainissement, environnement, énergie, etc. C’est d’ailleurs pour cela que l’on a créé l’association, car les bureaux qui la constituent jouent un rôle très important dans la marche du pays. On n’est pas absents dans la construction des infrastructures du pays. On est même en amont et on suit toutes les phases d’exécution. Evidemment, le problème est que nous ne sommes pas les seuls dans ces interventions. Des bureaux étrangers sont aussi présents sur le marché et, pour cela, on considère que notre association doit compter. L’association aurait pu avoir plus d’impact dans les processus mais tel n’est pas le cas.

Depuis 2012, une nouvelle équipe a été mise en place avec un plan d’actions qui couvre la période 2012-2015. Il se déroule autour de trois axes dont la structuration et le développement de l’association, la confirmation des ingénieurs dans l’espace public, dans les processus de décisions, et, enfin, la promotion et le marketing de nos activités.

En termes de chiffres d’affaires et de créations d’emplois, quel est l’apport de l’Apics, tous cabinets confondus ?

En menant une petite enquête au niveau des cabinets de l’association, une simulation a été faite sur cinq bureaux conseil pour savoir le chiffre d’affaires annuel et le nombre d’emplois créés. En extrapolant les résultats sur les autres cabinets, on s’est retrouvé avec 250 à 300 emplois d’ingénieurs et de professionnels qui ont un contrat permanent. En plus de ces emplois, nous recrutons chaque année pour des projets ponctuels, des enquêteurs, techniciens et autres. Ce qui nous fait autour de 600 emplois supplémentaires. En termes de chiffres d’affaires nous faisons entre 3 et 5 milliards FCFA par an, tous cabinets confondus. Cela n’est qu’un échantillon car si nous considérons qu’il y a une cinquantaine de cabinets, cela ferait autour de 2.000 emplois et 10 milliards CFA par an. Ce sont quand même des chiffres relativement importants. Nous faisons partie de ceux qui résorbent le plus de demandes d’emplois qualifiés. Quand on parle de 200 mille demandeurs d’emplois qualifiés qui arrivent sur le marché de l’emploi, les cabinets d’ingénieurs conseils font partie de ceux qui qui les prennent dans les différents chantiers et bureaux.

La profession d’ingénierie conseil est-elle bien connue et bien valorisée au Sénégal ?

Une de nos actions consiste à prendre notre place dans l’espace public. Effectivement, entre 2001 et 2011 nous avons fait des rencontres, mais nous avons la certitude que notre profession n’est malheureusement pas bien connue, pas autant considérée que dans d’autres pays européens et même africains. Sur la récurrente question des inondations, par exemple, nous avions déjà organisé une journée de réflexion pour apporter notre contribution et nous avions même produit un document qui a été envoyé au ministre de l’Hydraulique de l’époque. Par la suite, nous avons également écrit au Premier ministre pour prendre part au Conseil présidentiel sur la question. Beaucoup de nos cabinets ont une expertise avérée sur ce problème. Mais, le fait de n’avoir pas pris part à ce Conseil nous a vraiment surpris. Au-delà, sur d’autres questions aussi, nous sommes très peu consultés et nous considérons que c’est une méconnaissance de la profession. Nombre d’acteurs prennent très souvent la parole sur des questions techniques, alors que nous sommes les mieux placés pour le faire.

Que fait l’ingénieur conseil, concrètement ?

Il n’y a aucun projet de développement pour lequel l’ingénieur conseil n’est pas consulté. Soit c’est dans la formulation, dans l’avant-projet sommaire, dans l’avant-projet détaillé ou encore dans le dossier d’exécution. Du début à la fin, nous sommes présents sur l’ensemble du processus y compris le contrôle. Aujourd’hui, quand le gouvernement va négocier des projets avec les partenaires, nous pensons que nous devons être parmi les premiers à prendre place dans l’avion du président, comme cela se fait ailleurs. Nous sommes ceux qui étudient ces projets et nous considérons que nous pouvons conseiller le gouvernement pas de façon individuelle mais en tant qu’entité qui représente l’intérêt général de la corporation. Et même si l’on n’y va pas, on peut participer à la préparation de ces négociations parce que nous en savons beaucoup. Sinon, cela se fera dans tous les cas avec des bureaux étrangers. Peut-être que certains cabinets prennent part à titre individuel, mais c’est cela que nous voulons éviter. Il faut que l’ensemble de la profession, de façon générale, participe à travers ses représentants respectifs. Notre place est déterminante et essentielle dans toute négociation, dans toute mise en œuvre de tout projet qui vient au Sénégal. Dans tous les cas, on sera consulté ; alors il vaut mieux le faire de façon transparente, à travers des corporations qui représentent l’intérêt général des professionnels.

Quelle aurait pu être votre contribution sur le P.S.E ?

Le P.S.E, avant d’aller au club de Paris, a été préparé pendant une bonne période. Notre congrégation aurait dû être associée à la préparation de tous les projets qui ont été présentés. Si les associations de professionnels y avaient participé, elles auraient pu aller au-delà des simples fiches de projets. Notre premier rôle étant de participer à l’identification, à la sélection et à l’élaboration des projets faisables et les plus sûrs. Il semble que certains sont déjà en cours d’exécution mais pour d’autres on aurait pu participer à leur élaboration ou même leur préfaisabilité, pour éviter des erreurs qui se répètent souvent dans la conception des projets.

Qu’en est-il des joint-ventures qui permettent aux ingénieurs locaux de travailler avec les étrangers ?

Dans des pays comme le Maroc ou la Tunisie, ils ont considéré que chaque bureau étranger devrait avoir un associé national. Ils ont érigé ce concept en politique et cela a permis aux cabinets d’ingénieurs locaux d’avoir des références et de s’exporter. Malheureusement, nous avons l’impression que l’on favorise plus les cabinets étrangers. On n’en connaît pas les raisons mais c’est une certitude que, pendant longtemps, on n’a pas été associé à des projets. Quand on exige à un bureau 10 ans d’expérience pour soumissionner à un marché alors que le plus vieux cabinet sénégalais date de 1974 (Soned Afrique ndlr), on ne travaillera jamais. Il est essentiel de mettre une clause de préference nationale qui permette au moins d’associer les cabinets locaux. Puis, les cabinets étrangers rentrent dès qu’ils finissent alors que nous, nous sommes obligés de rester et de suivre les projets.

Pour le moment, il n’existe pas de volonté politique pour mettre les cabinets sénégalais en joint-venture avec les bureaux étrangers. Au Mali, c’est un décret présidentiel qui dit qu’aucune étude ne peut se faire dans le pays par les étrangers sans un joint-venture avec un cabinet malien. C’est une décision politique et les Ingénieurs Conseils maliens ont créé un ordre à cet effet.

La mise en œuvre du P.S.E peut-elle se faire sans l’implication des ingénieurs conseil ?

Nous allons très prochainement tenir un point de presse pour donner notre point de vue sur la place et les conditions de mise en œuvre du P.S.E, y compris son processus d’élaboration. Notre conviction est qu’aucun plan, aucun programme, ne peut être développé dans un pays sans l’association des acteurs locaux. Nous n’avons pas été associés à la préparation en tant que corporation. Mais d’une manière ou d’une autre nous allons y participer, il faudrait donc qu’on en prenne entièrement connaissance, qu’on se l’approprie et que l’on donne notre avis sur la manière de conduire ce programme. Le P.S.E comporte un certain nombre de volets importants avec des secteurs dans lesquels nous intervenons au quotidien. Ce sont l’agriculture, les infrastructures de transport, l’énergie, l’hydraulique, etc. Nous allons donc demander à chacun de nos membres de voir pour chaque secteur, quelle est la philosophie, le mode opérationnel, etc. Toujours est-il qu’aucun programme ne peut fonctionner s’il ne correspond pas aux besoins réels, identifiés, précis, des populations. Et cela, quel que soit le montant qu’on y injecte.

On va s’impliquer à travers notre expertise, notre connaissance du terrain, notre connaissance des réalités socio-économiques, pour voir la faisabilité environnementale, sociale de ces éléments, avant même d’aborder la faisabilité technique. Il semble que le P.S.E a été élaboré par l’administration et par une équipe étrangère et de la diaspora. Quelles que soient les conditions dans lesquelles ce programme a été élaboré, personne ne peut l’arrêter aujourd’hui. Mais, si l’on n’a pas intégré les aspects sociaux : exploitation-maintenance-entretien par les populations, tout ce que l’on va faire sera beau lors des inaugurations… puis, 15 ans après ans, il n’en restera rien. Nous l’avons vécu dans des dizaines de projets.

Les personnes qui participent au tour de table des décisions, ont-elles le background technique et scientifique ?

C’est important en termes de solutions à apporter aux questions techniques. Un gouvernement a tout intérêt à trouver des solutions durables, politiquement, techniquement et financièrement. Malheureusement, dans la plupart des projets, ceux qui les conduisent n’ont parfois pas les profils. Il est temps de faire appel aux compétences qui sont en mesure d’apporter des solutions durables. Autrement dit, on fait du surplace, ou même : on régresse. Toutes ces questions liées aux inondations, à l’aménagement hydro-agricole, aux infrastructures routières… auraient pu trouver de meilleures solutions auprès des vrais spécialistes, relevant de l’expertise nationale. Cette expertise existe bien et il est nécessaire désormais de s’y référer d’abord avant de s’ouvrir. Ou, tout au moins, faire les deux à la fois.

Avec un président ingénieur de formation, pensez-vous que les choses vont évoluer dans le bon sens ?

Nous l’espérons vraiment. Un ingénieur est rationnel, rigoureux et logique. Il sait que ce corps de métier peut apporter quelque chose dans la planification, l’organisation, mais également dans les études techniques. En souhaitant que la politique ne l’emporte pas encore. S’il a conservé cette âme d’ingénieur, normalement la corporation devrait être mieux considérée en retrouvant toute sa place dans les différents processus.

N’est-il pas urgent, aujourd’hui, de passer à un Ordre des ingénieurs pour réglementer la profession ?

Absolument ! Nous n’avons plus le choix. L’Uemoa est en train de réglementer la profession avec deux directives et une décision qui sont en phase de finalisation. L’Apics va évoluer vers un Ordre des ingénieurs conseil avec des normes plus strictes. L’Ordre des ingénieurs du Sénégal est en cours de constitution, l’autre directive est la réglementation de l’ingénierie conseil et l’association doit s’inscrire dans ce cadre, car dans un an si l’on n’est pas organisé, on ne sera pas pris en compte dans l’espace Uemoa. Nous sommes en train de nous concerter en vue d’évoluer vers cet Ordre. Cela permettra d’être au même niveau que les huit pays. Un Ordre, ce sont des règles et des principes ; et à ce moment le gouvernement, qui y aura un mandataire, ne pourra plus nous ignorer.

You may also like...

Add Comment Register



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>