La signature de nouveaux accords de pêche avec l’Union européenne avait fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, la destruction des ressources halieutiques n’est pas seulement l’affaire des bateaux de pêche, mais aussi des pratiques interdites, comme la chasse sous-marine et l’usage des mono-filaments A Soumbédioune et à Yoff où les temps sont moroses, à l’heure du Projet régional des pêches en Afrique de l’Ouest (PRAO), l’option est à la cogestion pour une exploitation rationalisée des zones de pêches protégées (ZPP) initiée avec l’appui de la Banque mondiale.

La corniche ouest baigne dans l’atmosphère des jours de labeur en ce 22 octobre 2014. Passé un hôtel cossu ‘’adossé’’ à la mer, la promenade entre le bâtiment majestueux abritant la Cour suprême (anciennement le musée de l’IFAN) et le canal de Soumbédioune est relativement morose. Les véhicules lancés à toute vitesse en direction du tunnel transforment le bord de mer en circuit automobile. Le parc verdoyant d’antan a cédé la place à un immense «garage» pour vieilles pirogues oisives. Le canal à ciel ouvert est une autre agression à la nature et à la modernité affichée. Quelques réparateurs tapent sur des embarcations de bois cramoisi aux couleurs bariolées, baptisées de noms de leurs propriétaires ou des idoles de la lutte et du football.

L’exposition en plein air de «Soumbé Art décorations» veut briser cette monotonie. Pour leur travail intitulé «Na Set» (appel à la salubrité), ces créateurs anonymes ont privilégié la récupération de planches, de pneus et même de crânes de créatures marines géantes. A part une grande statue de «marcheur» en uniforme, point de visiteur, ni au niveau de la «Galerie d’art africain Zaza».Tout est noyé sous un soleil de plomb, rendu plus torride par l’absence de pluies cette année et par la pollution du rivage qui est le premier objet de plainte des jeunes trouvés à « la Maison du pêcheur ». Les vieux sont assis à l’ombre d’une sorte de « tog,una », copie d’un abri Dogon, face à la mer. Ils nous saluent par simple politesse, ayant déjà répondu mille fois aux mêmes questions sur leurs conditions d’existence. Le reportage qui virait au ridicule est sauvé par le nommé Za, un «intellectuel», disent-ils, qui nous conduit dans le modeste édifice abritant en même temps le personnel du ministère. «Nous n’avons même pas de bureau», se plaint-on, avant de dire que seul Robert Sagna en son temps avait pensé à construire pour les services du département. Tout en souhaitant plein succès au nouveau ministre, Oumar Guèye, qui a eu « la sagesse de faire le point avec toutes les zones de pêche».

« Une Maison du pêcheur » sans ses lébous

Juste derrière les box où sont gardés filets, pagaies, nasses, flotteurs et autres matériels accompagnant les sorties moins régulières en saison hivernale, quelques femmes s’affairent pour les grillades de fin d’après-midi que viendront déguster au crépuscule des citadins et de rares touristes en mal d’exotisme.

«Il faut répertorier cette activité ; il paraît que c’est de plus en plus rentable», plaisante Alioune Bâ en pianotant sur un ordinateur. L’autre animateur communautaire trouvé avec lui dans le bureau de «la Maison du pêcheur», est lui aussi concentré sur cet outil qui les relie au Projet régional des pêches en Afrique de l’Ouest (PRAO, voir par ailleurs notre encadré), leur espoir aujourd’hui de voir se reconstituer les stocks. Mamadou Bodian de l’Inspection régionale des pêches ne tarit pas d’éloges pour cette initiative axée sur la gestion durable des ressources et coordonnée par le ministère de la Pêche, avec l’appui de la Banque mondiale et du Fonds mondial pour l’environnement (WWF). Le trio désigne d’un vaste geste la plage déserte et la mer vide. «Qui oserait se baigner ici ? », ricanent-ils presque en chœur, avant de pointer du doigt la pollution par les déversements indistincts des deux canaux, alors que la station d’épuration a cessé de fonctionner depuis belle lurette. Une pollution aggravée pendant l’hivernage par toues les ordures déversées directement dans cette anse protégée par le promontoire abritant le Village artisanal de Soumbédioune, lui-même en léthargie depuis la construction du tunnel. «Il n’ ya presque plus d’activité», dit Bodian, après avoir sermonné un pêcheur qui aurait vendu trois unités de sa flotte. La désaffection toucherait même certains hommes d’affaires qui avaient voulu investir le secteur : la mer ne nourrit plus son homme. Et bonjour les récriminations contre la surpêche par les navires étrangers, mais aussi contre les mauvaises pratiques des pêcheurs locaux, comme la chasse sous-marine et l’usage des filets à micro-filaments. On salue l’arrivée du seul «Lébou» du groupe comme le prouve ( ! ?) le patronyme qui le relie à la famille de Dial Diop (l’un des premiers leaders et défenseurs du Cap-Vert), un solide géant au teint noir qui tire à boulets rouges sur ces pratiques interdites par le Code de la pêche, mais qui perdurent au vu et au su de tout le monde. «Pourtant, il suffirait de remonter jusqu’aux remplisseurs des bouteilles qui ont pignon sur rue», dit L. Diop en expliquant comment les plongeurs vont traquer le mérou jusque sur les rochers des zones de frayage et de ponte. «Quand le poisson pond, il ne prend plus l’appât, alors ils traquent les femelles et leur tirent directement dans l’œil. Ainsi, en une seule descente, chaque plongeur peut en ramener une cinquantaine enfilés sur une corde». Visiblement remontés contre leurs cousins des autres plages où cette pratique détruit la ressource, ils expliquent ainsi pourquoi les pêcheurs à la ligne comme eux sont obligés d’aller de plus en plus loin, s’ils ne rentrent pas tout simplement bredouilles. Comme L. Diop qui dit n’avoir attrapé, en cette journée, que six maigres poissons, «du menu fretin». Quant au mareyeur Ahmadi Bèye, il attend que passe la saison basse. Puisque, pour les grillades et pour certaines grosses commandes, ils n’hésitent par à aller sur d’autres aires de débarquement comme Yarakh ou même Kayar. «En période faste, nous déchargeons jusqu’à 500 tonnes de poisson, destinées aux usines», dit-il, avant de déplorer la rareté du poisson qui fait que ce jour-même, la caisse de sardinelles «Yabooy» est vendue à 40 000 FCFA (on la trouve à moins de 5000 FCFA, en période normale).
Ibrahima Fall et Alioune Bâ estiment à 500 le nombre de pêcheurs présents à Soumbédioune et à 117 les femmes transformatrices appuyées par l’unité locale de microfinance. Autant d’emplois oisifs, sans compter les charpentiers et autres vendeurs présents sur le site. Pour eux, Soumbédioune risque de ne plus être que l’ombre de ce glorieux passé qui colle au nom de la baie.

Au quai de Yoff, l’association veille au respect de la ZPP

Plus connu sous le nom d’Abou Dial, Thierno Dial, membre de l’Association des pêcheurs de Yoff dénommée And defar Yoff, dresse un bilan sombre de la situation de la pêche artisanale au Sénégal. Trouvé sous une case, la casquette bien vissée sur la tête, il fait état des difficultés rencontrées par ses concitoyens, au quotidien, dans l’exercice de leur métier. «On rencontre d’énormes difficultés surtout avec certains pêcheurs qui ne respectent pas les limites. Il y a des moments où ils se rendent dans la mer, la nuit, pour pêcher sans notre consentement puis retourner avant le lever du soleil, ce qui n’est pas normal. Des bateaux nous viennent de Lompoul, Mboro, Joal et même à de Rufisque, de manière anormale», se plaint-il. Monsieur Dial revient à la charge en signifiant qu’«ici, la mer est tout le temps sous surveillance. Nous sommes prêts à affronter toute personne qui essaie de franchir certaines limites. Mais les pêcheurs de Yoff ont aussi besoin d’aide ou de subvention de l’Etat, car ce n’est pas facile de trouver des planches pour en faire des bateaux de pêche. Ils doivent vraiment nous subventionner pour faciliter le paiement de nos dettes dans les banques».
Notre interlocuteur aborde le problème des filets pas du tout adéquats à la pêche. Pour lui, «il y a plusieurs façons de pêcher, mais ici on préfère les filets, le « félé-félé » ou le pneu, mais non les filets de pêche. Ce sont des étrangers qui font cette pratique illégale. Dernièrement, le mois passé, on avait eu avec des Guet-Ndariens des problèmes qui ne sont toujours pas réglés de manière définitive. La commission est tout le temps vigilante pour ce genre de situation. C’est récemment qu’on s’est réunis pour la bonne marche de la pêche sénégalaise, de manière générale», explique Monsieur Dial.
La transition est toute trouvée pour parler du rôle de l’Etat du Sénégal dans tout cela. Il interpelle l’autorité pour que la pêche artisanale puisse sortir du trou profond dans lequel elle est plongée à cause d’une négligence qu’il impute à l’Exécutif. La raison, le manque de politique dans le secteur d’activité en question, selon ses dires. «Avec cette loi, les choses deviennent plus faciles pour nous, les pêcheurs, car les Cap-Verdiens sont interdits de pêche dans ces zones, on a tous les papiers nécessaires en cas de problème. Ils sont interdits dans toute la région de Dakar», renseigne-t-il.

La pêche sous-marine se pratique même de nuit

A la question de savoir si les populations de sa localité respectent les règles relatives à la pêche artisanale, il déclare que «toutes les règles sont respectées si cela nous arrange. Dans le cas contraire, il y a juste cinq à six personnes qui ne veulent pas respecter ; alors qu’au fond, ce sont des étrangers». Sur la délimitation des zones de pêche, il précise que «L’Etat ne nous a pas donné le Code de la mer, on le fait respecter à notre manière. De Ngor, Yoff et Kayar, sur 300 à 500 mètres, nous sommes tous égaux dans la mer ; nous nous réunissons pour échanger de temps en temps, pour la bonne marche de notre zone et le développement du poisson qui est notre richesse». Il poursuit : «A l’aide des arrêtés qui nous parviennent de l’Etat, nous nous défendons vis-à-vis des autres pêcheurs. Nous avons constaté que l’agriculture tend à disparaître dans les zones du Cap-Vert, tous les champs sont de nos jours habités. Il ne reste que la mer, qui tend de plus en plus à devenir notre unique fortune. La préservation de ses ressources en poisson est la garantie de notre bien-être».

La situation de la pêche sous-marine n’échappe pas à la règle. Notre interlocuteur dresse un état des lieux sur ce sujet précis en sollicitant l’appui des autorités. Thierno Dial s’en explique : «On est à chaque fois en conflit avec eux, car ils ne respectent pas les règles établies. Mais finalement on a pu trouver un terrain d’entente grâce à notre association. C’est au mois de janvier qu’ils ont totalement eu l’accès à la mer dans la journée, c’est-à-dire de 9h à 17h. L’Etat doit aussi beaucoup aider les pêcheurs sur le prix de l’essence, car on s’éloigne de la rive de 70 à 80 km, ce qui n’est pas toujours facile. Les machines sont trop onéreuses, on pren à la banque des prêts qui peuvent nous coûter jusqu’à deux millions de francs, alors qu’il n’y a plus de poissons comme auparavant».

Prao : l’avenir est dans les zpp

n connaissait les Aires marines protégées (AMP). Voici les Zones de pêche protégées (ZPP). Une évolution en profondeur du concept, comme entre les forêts classées et les terres mises en défense. L’un renvoie à une interdiction totale, l’autre à une gestion durable de ressources par une exploitation rationalisée. La meilleure illustration en est le voisinage des îles de la Madeleine en face de Soumbédioune où, sous la surveillance de la Direction des parcs nationaux, toute forme d’exploitation est interdite. D’ailleurs, quand nous demandons si personne ne s’aventure dans ces parages-là, à la recherche du « meilleur mérou », les visages se détournent pudiquement. Le PRAO s’inscrit dans la mise en œuvre de la législation (loi 98-32 portant Code de la pêche maritime et arrêtés instaurant le permis de pêche et le gel de l’immatriculation), malheureusement violées fréquemment et allègrement. Parce qu’il est difficile de surveiller toute la côte, des zones de pêches protégées (ZPP) ont été délimitées, les AMP relevant de l’environnement qui est vivement critiquée pour l’état d’insalubrité de la plage. A Soumbédioune, la seconde étape qui est le lancement des bouées de délimitations a été franchie, selon nos interlocuteurs. »Il reste à nettoyer le fond où se sont accumulés les détritus, sans compter les filets à mono-filaments qui tuent le poisson », ajoutent nos interlocuteurs. Par contre, ils se disent impuissants devant le pillage par des plongeurs qui sont aujourd’hui bien équipés et opèrent même de nuit, selon L. Diop. Indexés, les pêcheurs de Yoff dégagent en touche. En tout cas, l’association « And défar Yoff », dit veiller à l’application des interdictions. Notamment l’arrêté de 2006 instituant les permis de pêche. Pourtant, «si un respect a pu être observé les deux premières années, le rythme dans l’acquisition des permis s’est ralenti par la suite », lit-on dans la documentation. Alors qu’à Soumbédioune, les pêcheurs ne peuvent que rappeler la législation. Et de rappeler que la mer n’a pas de frontières, raison pour laquelle les zones impliquées (Kayar, Ngaparou, Ouakam, Yoff MBodiène, etc.) sont appelées à travailler ensemble dans le cadre du PRAO. Encore faudrait-il que le minimum soit mis à leur disposition.

Par Mame Sokhna DRAME et Fara SAMBE