Depuis l’annonce des 3 727 milliards obtenus au Club de Paris, en février 2014, en plus des mesures sociales aux conséquences financières lourdes et sans retour sur investissement attendu, la question  de la dette est une sorte de maroquin sur lequel les pourfendeurs du régime s’appuient aisément, alors que ses thuriféraires peinent à s’en dépêtrer. Des craintes légitimes sourdent,  car avec le recours quasi continuel aux emprunts obligataires (y compris l’idée fort séduisante des Eurobonds), la menace est sur le dos des générations futures dont on pense que la marge de manœuvre s’en trouverait réduite d’autant, à mesure que s’accumulent les échéances et les intérêts qui obèrent les prêts. Bonne nouvelle tout de même  pour ceux qui craignent un surendettement du Sénégal : les autorités en charge de la gestion des deniers publics ont choisi de donner la primeur aux ressources concessionnelles à maturité plus longue,  pour une « soutenabilité » de la dette  qui reste encore  très en-deçà de la barre des 70% du PIB fixée dans les critères de convergence de l’Uemoa. Déterminé à « rester dans les cordes », le  Sénégal a bouclé l’élaboration de son  deuxième document de Stratégie de gestion de la dette à moyen terme (SDMT) 2014-2017.

STRATEGIE DE GESTION DE LA DETTE A MOYEN TERME (SDMT)

I. Le Sénégal réadapte sa politique d’emprunt

Force est de reconnaître le rôle de l’endettement qui est un instrument de politique économique auquel ont recours  tous les pays, selon Souleymane Sène, chef de division à la Direction de la dette publique du MEF.  C’est pourquoi, présentant l’origine de la SDMT aux journalistes du Cojes, son collègue Doudou Sy a indiqué que la réflexion a été engagée au niveau communautaire, et le mécanisme élaboré par le FMI et la Banque mondiale pour assister les pays d’une manière générale. « Le Sénégal se l’est approprié et y a recours librement », éclaire M. Sène. Les formateurs sont revenus à trois voix, tour à tour,  sur la finalité de la SDMT, qui  est d’arriver à  la meilleure combinaison  entre le coût des emprunts et  les risques encourus. Qui plus est, notre pays a opté pour « les ressources concessionnelles et le recours au marché intérieur pour le financement du gap tout en allongeant au mieux les maturités », disent-ils. Au niveau régional, le choix est aujourd’hui entre les  bons du trésor qui sont à court terme et les obligations à moyen et long terme, deux instruments devenus de plus en plus populaires depuis la décision de la BCEAO de suspendre ses avances statutaires.

C’est l’avenir du pays qui est en jeu »

C’est donc dans l’optique d’une gestion plus soutenable de son endettement que s’inscrit la SDMT. Une option adossée à  l’impératif de cohérence avec la politique macro économique. Mieux, selon l’expert Sakho, l’importance de la notion de contrôle a été réaffirmée, ainsi que la nécessité de renforcer la transparence, parce que «c’est l’avenir du pays qui est en jeu».

C’est en 2012 que le Sénégal a élaboré son premier document SDMT sur l’horizon 2013-2016. Se conformant en cela au règlement n°09/2007 de l’UEMOA, renforcé par les recommandations du FMI dans le cadre du programme instrument de soutien à la politique économique (ISPE) 2010-2013. Elle constitue la première stratégie de la dette de l’Etat, annexée à une loi de finances, renforçant ainsi son caractère officiel et sa portée légale.

«La SDMT, 2014-2017 en est le prolongement, basé sur la structure de la dette observée à fin 2012. La première année de projection est 2014», dit Souleymane Sène.

Aujourd’hui, le recours aux emprunts concessionnels (longues maturités et coûts faibles) est favorisé. Par ailleurs, l’Etat du Sénégal a décidé «d’augmenter légèrement  la dette semi concessionnelle et de diminuer progressivement les Bons du trésor à 1 et 2 ans»,  selon M. Sène. L’expert  ajoute que la direction de la dette entend stabiliser les obligations à 3 ans à partir de l’année 2015 et à augmenter  progressivement les obligations à  5 ans ,7 ans et 10 ans.

Même si le pays contracte des emprunts non concessionnels pour financer ses projets les plus rentables.  De même qu’il explore les financements innovants comme les produits islamiques, les PPP, etc.  On a pourtant assisté à un revirement notable pour une démarche plus prudente. D’importantes mesures ont ainsi  été prises. D’abord sur le marché intérieur, outre le profilage introduisant une maturité  de 10 ans,  la maîtrise des taux (sur bons et obligations  du Trésor) s’est poursuivi en 2013 et a permis de réduire de manière significative les coûts d’endettement public sur le marché régional.

Ensuite, sur la dette extérieure, poursuivant l’objectif fondamental d’une meilleure gestion coûts-risques, l’option Eurobonds a été reconsidérée. Répondant aux inquiétudes exprimées par des journalistes sur ce type d’emprunt qui est libellé en dollars Us (100 milliards de FCFA en 2009), le conférencier a relevé le risque élevé  tenant  au taux d’intérêt (8,75 % contre 2,5% pour les prêts concessionnels), à la maturité courte (5 ans) et aux probables fluctuations de la monnaie étalon. De sorte que l’autorisation par le FMI pour un autre Eurobonds de 250 milliards (500 millions $US) à des conditions non concessionnelles, en 2011-2013, pour le prolongement de l’autoroute à péage, a été mal appréciée. Face au retournement de la tendance baissière des taux sur le marché international qui avait justifié ce recours en 2013, l’idée n’est plus  envisagée par les autorités actuelles.

II. Au nom des générations futures

D’aucuns relèvent qu’en seulement deux ans de gestion de Macky Sall, la dette du Sénégal étant passée d’environ 2000 milliards à 4000 milliards, soit 42,9 % du PIB, le risque est réel de la voir  crever des plafonds jamais atteints. Pourtant, les mêmes reprochent au PSE son « manque  d’ambition », au motif qu’il  ne vise que 7 % de taux de croissance en 2017, au lieu de la croissance à deux chiffres admise comme déclencheur de  la pré-émergence ( !). Entre réalisme, sincérité et ambition, il faudra sans doute choisir.

Les téléspectateurs ont certainement entendu l’ancien ministre Alioune Sow plaider la cause des futurs dirigeants (de sa génération) qui auront en charge de rembourser les dettes d’aujourd’hui. De telles inquiétudes découlent du fait qu’en plus des engagements du Club de Paris, des besoins nouveaux se font jour et les mesures populaires -voire populistes- se multiplient. Alors qu’il a fallu redresser la spirale d’endettement inconsidéré qui avait prévalu depuis 2006. En effet, selon l’expert Seydou Nourou Sakho, dans le cadre des allègements de la dette sous l’Initiative des pays pauvres très endettés (PPTE) et l’Initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM),  le Sénégal voyait  le poids de sa dette baisser de 78% à 20,9% entre 2000 et 2006. Le recours massif aux emprunts qui s’en est suivi a fait monter le stock de la dette extérieure  de 864,4 milliards  en 2006 à 2277,5 milliards en 2012. Si l’on y ajoute une dette intérieure de  798,5 milliards, le stock total en fin 2012 atteignait 3076 milliards. Soit un service de la dette estimé à 604,1 milliards en 2012 contre 470,5 milliards en 2011. A côté de ces chiffres avérés, au premier semestre 2014, la barre des 4000 milliards étant dépassée, l’inquiétude n’est pas tant sur la viabilité de notre endettement, puisqu’avec 42,9 % actuellement, il y a encore de la sécurité par rapport au taux d’endettement public de 70 % fixé par le cadre de convergence de l’UEMOA.

Dans son introduction à la formation des journalistes du Cojes, l’expert Seydou Nourou Sakho précise donc la finalité de l’endettement qui est pour l’Etat d’emprunter afin de : « pourvoir à ses besoins de financement et faire face aux obligations qui en découlent au moindre coût possible à long terme, en maintenant les risques à un niveau satisfaisant ». Cette «soutenabilité» des emprunts  se mesure à l’aune du service de la dette, le montant qu’il faut décaisser annuellement pour honorer les différentes échéances. Avec plus de 500 milliards de FCFA l’an, c’est l’équivalent d’un quart du budget du Sénégal ou 42,9 % de son PIB qui est en jeu. Il n’y a apparemment pas encore péril en la demeure.