Une économie à la traîne, un système d’enseignement général défectueux, le marché de l’emploi en pleine tourmente, c’est le tableau qu’offre le Sénégal. Dans un tel contexte, le choix de carrière trouble le sommeil des étudiants et des parents. Après l’étape du collège, des fortunes diverses dans la vie professionnelle. Des études qui débouchent sur le chômage. Quelles sont ces filières qui, aujourd’hui, offrent le plus d’opportunités sur le marché de l’emploi ?

Au Sénégal, à ce jour, aucune statistique fiable, aucune étude crédible n’est disponible pour orienter un jeune bachelier dans son choix. Ils sont chaque année des milliers à sortir des écoles de formation et des universités publiques avec un parchemin en poche, pris au piège d’un diplôme sans débouché. Réussir son insertion professionnelle relève presque du miracle. Dans un environnement marqué par la concurrence internationale, le patronat exige la disponibilité d’une main-d’œuvre de qualité et des travailleurs «prêt à l’emploi», capables d’assumer immédiatement les tâches pour lesquelles ils sont recrutés. Des secteurs sont pourvus en main-d’œuvre sans aucune évaluation au préalable. Pendant que les étudiants font les frais d’un manque de planification et d’information sur le marché de l’emploi. Aussi, Les employeurs, quant à eux, nourrissent des craintes par rapport aux nouvelles connaissances. S’ils n’occultent pas tout simplement leur utilité dans le fonctionnement de leurs entreprises.  S’y ajoute la prolifération des structures dont la qualité des formations est douteuse. Dans une opacité pareille, le choix de carrière se fait le plus souvent dans le plus grand tâtonnement. Il est impossible pour un jeune d’avoir une bonne visibilité sur les opportunités d’embauche et de faire un choix d’orientation averti (voir plus loin).

Le projet professionnel n’est pas motivé de façon cohérente et les études supérieures sont engagées sans aucune vision claire et un plan de carrière. L’ignorance des filières porteuses du moment conduit à s’embarquer dans une aventure risquée. Pour la plupart des étudiants, le choix de la filière se fait au gré des offres de formation proposées par les écoles, de façon hasardeuse ou par mimétisme ; alors qu’il devrait être la finalité d’un projet professionnel réfléchi, adapté au profil et à la personnalité. Selon Thomas Tine, psychologue au Centre d’orientation professionnelle, le choix de la filière par l’étudiant est le plus souvent «un choix par effet de mode, sans que cela ne corresponde à un projet réel ; un choix mimétique pour poursuivre la même carrière qu’un parent ou un ami ; un phénomène très fréquent au lycée. Ou un choix guidé par le parent qui, parfois, pour des raisons personnelles, sans tenir compte des aptitudes réelles de l’élève, décide des études qu’il doit suivre». Pour le conseiller en orientation, la carrière professionnelle doit être l’objet d’une étude qui prenne en compte le pré-requis de l’étudiant.  Monsieur Tine ajoute «un choix de formation cohérent et intelligent est la résultante d’un bon projet d’études, d’un bon accompagnement en termes d’information sur les filières de formation, sur soi-même et sur le marché de l’emploi. Aussi prône-t-il la mise en place d’un dispositif d’aide à l’élaboration des projets personnels et professionnels dans les lycées et écoles de formation professionnelle. Cela présente l’avantage d’amener les jeunes à la découverte des métiers et des formations et de comprendre les exigences liées à chaque corps de métier.

Promotion de l’auto-emploi

Du côté des écoles de formation, l’offre se diversifie selon les exigences du marché. Les filières qui reçoivent le plus d’étudiants sont «le Marketing, les Finances, les Ressources Humaines ; le management de projets, la stratégie des organisations avec un engouement progressif vers des domaines comme la Logistique, les IT, les Masters sectoriels comme le Management des établissements sanitaires, la finance islamique, la gestion des conflits»,, explique Seynabou Diallo, secrétaire générale de l’Institut africain de management (IAM). L’école doit alors accompagner l’étudiant pour l’aider à s’orienter.  «Quand un élève a le bac, les idées ne sont pas très claires dans sa tête. Souvent c’est parce qu’il a un parent qui évolue dans un secteur qu’il est attiré par la filière. C’est pourquoi quand un étudiant arrive, on essaye de savoir ce qui motive son choix ; pour éventuellement l’aider à affiner son projet», ajoute Madame Diallo. Dans le but de maximiser les chances de leurs étudiants, les écoles de formation consultent les entrepreneurs pour adapter le curriculum aux besoins des employeurs. L’intégration de l’approche par compétences impliquant le secteur privé dans la définition des programmes et des profils de formation a fait évoluer positivement la relation entre la formation et le monde professionnel. Il en résulte une bonne connaissance de l’environnement de l’entreprise à la fin de la formation. Une approche qui vise à faire chuter la barrière entre le monde scolaire et celui de l’entreprise. Mais elle ne garantit pas pour autant un emploi. Pour parer à cette situation, l’auto-emploi est envisagé comme une alternative sérieuse par les instituts de formation. «Nous avons choisi de promouvoir l’entrepreneuriat en procédant à la mise en place d’un incubateur pour accompagner les jeunes étudiants porteurs de projets d’entreprises. Sous ce rapport, toutes les formations sont mises à profit pour conduire à l’auto-emploi. Il faut dire que dans tout ce parcours, l’étudiant est placé au centre du dispositif, avec ses propres ressources que les tuteurs aident à organiser, à rationnaliser et à stimuler», déclare Seynabou Diallo.

Pénurie d’emplois qualifiés

Dans une économie où le secteur informel est le premier pourvoyeur d’emplois, l’acquisition de connaissances universitaires théoriques ne garantit pas nécessairement une insertion professionnelle. Cette situation favorise une inadéquation entre l’offre et la demande sur le marché du travail. «Le segment des travailleurs peu qualifiés constitué de techniciens, d’agents de maîtrise et d’ouvriers peu qualifiés, et celui des moyennement qualifiés constitué de techniciens supérieurs et de cadres moyens, sont caractérisés par une relative pénurie», souligne le rapport du comité scientifique sur le forum national de l’emploi des jeunes 2012. «Sur les segments des non qualifiés et des très qualifiés, on observe un excès d’offres sur la demande», ajoute le document.
D’autres domaines encore jugés porteurs sont les télécommunications, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, les BT et l’agroalimentaire. De plus en plus, les diplômés de ces secteurs, à défaut d’être embauchés, créent leurs propres entreprises.
L’économie numérique ouvre plusieurs perspectives. Thomas Tine assure qu’il «n’existe pas de bonne ou de mauvaise filière, mais plutôt un mauvais aiguillage au niveau du choix de formation. Toutes les filières sont porteuses d’emploi : l’insertion professionnelle est plus assujettie à un projet professionnel personnel intelligent qu’aux offres d’emploi qui fluctuent au gré d’un marché instable», déclare-t-il. La sensibilisation s’avère capitale pour préparer les jeunes diplômés à aborder avec plus de sérénité le monde professionnel.

Les formations les plus courues

La carte universitaire publique a rapidement évolué au cours de la décennie. Elle est passée de 2 en 2000 à 5 en 2010 alors que les établissements privés supérieurs passaient de 31 à 159.  Dans le public, les effectifs sont passés de 27 000 étudiants en 2000 à 100 000 en 2009, pour 5000 à 38310 dans le privé. Ce dynamisme du système d´enseignement supérieur  sénégalais se donne aussi à lire a travers le nombre important d’étudiants africains à Dakar. La qualité des écoles, la reconnaissance des diplômes et la crédibilité des enseignants sont les trois arguments de vente qui fondent cette bonne réputation dans l’espace francophone africain.

Mais, les crises répétitives qui secouent le secteur depuis plusieurs années déjà ont sérieusement amoindri cette attractivité. Autant dans le public que le privé, la baisse de la qualité est devenue une réalité manifeste. Or, les possibilités d’emploi dépendent largement des compétences et de  la qualification du postulant. C’est pourquoi la qualité des enseignements dispensés dans les universités et instituts compte pour beaucoup dans l’employabilité des diplômés. Aussi fait remarquer Baye Ibrahima Diagne, directeur du cabinet de recrutement Innov’actions : « la mauvaise orientation des étudiants dans la filière en vogue empêche nombre d’étudiants de décrocher un emploi après les études».

A l’université Cheikh Anta Diop qui englobe 80% étudiants, la grande majorité de ceux-ci sont inscrits dans les disciplines liées au Droit, à l’Economie, aux Lettres et sciences humaines. Dans les disciplines scientifiques, techniques et en médecine, les inscriptions demeurent limitées malgré les mesures incitatives prises par les autorités pour booster les sciences. « Ainsi, l´offre publique de formation supérieure est pour l´essentiel tournée vers les formations générales longues (Licence/Master) dans les filières Lettres, Sciences Humaines, Sciences Économique, Gestion, Science Juridique et Science Politique, tandis que les filières scientifiques, techniques et professionnelles restent largement minoritaires », relève le rapport de la Concertation nationale pour l’avenir de l‘enseignement supérieur (Cnaes).  En 2008, la Faculté des Sciences et Technologies de l’Education et de la Formation (FASTEF) comptait 1824 étudiants. Elle est suivie par l’Ecole Supérieure Polytechnique (ESP) de Dakar qui compte 819 étudiants. Le Centre d’Etudes des Sciences et des Techniques de l’Information (CESTI) et L’École Normale Supérieure d’Enseignement Technique et Professionnel (ENSETP) ont respectivement 162 et 176 étudiants en 2008. Dans les universités publiques sénégalaises, la grande majorité des étudiants (86%) suivent une filière d’études générales. Les données du marché du travail laissent apparaître que seuls 3,2% des demandeurs d’emploi ont un diplôme de l’enseignement technique et professionnel.
Dans le privé également, les formations les plus courues  sont le Commerce international, le marketing, la communication, Banque, Finances ou Ressources Humaines. L’orientation massive  dans ces filières ayant peu de débouchés  explique en grande partie le taux de chômage important qui frappe les diplômés.