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Emigration clandestine : Le business florissant des passeurs marocains

Publié le 11 novembre 2014 par Mamadou Wathy

Malgré la mise en place du Frontex, le dispositif de lutte contre l’émigration clandestine, les candidats à l’aventure connaissent des fortunes diverses. En effet, si certains ont pu rallier les côtes espagnoles après avoir vécu le calvaire dans les chaînes de montagnes du désert du Sahara, en proie à la faim, la soif et aux rigueurs des intempéries, d’autres qui n’ont jamais réussi à franchir cet obstacle fatidique, déplorent les incarcérations dans les prisons marocaines, les humiliations subies et les corvées en territoire algérien, sans compter les fortes sommes jetées au vent.
M. Mamadou Fall dit Seckane a connu deux tentatives qui se sont soldées par l’échec, ce qui le plonge dans une persistante amertume. Récit d’un Thiaroyois meurtri.

n ne saura peut-être jamais le nombre exact de morts causées par le drame de l’émigration clandestine, tellement les chiffres sont contradictoires. A Thiaroye-sur-mer, la localité qui a sans doute payé le plus lourd tribut, l’on annonce plusieurs chiffres. Mamadou Fall dit Seckane qui a tenté de rallier par deux fois les côtes espagnoles, sans succès, avec à la clé des arrestations et toutes sortes d’humiliations subies tant du côté des garde-côtes marocains qu’algériens, parle de deux cents morts ou disparus.

Quant à Mme Yayi Bayam Diouf qui a perdu son fils dans ce cadre, elle avance des chiffres officiels, à savoir 156 disparus au large des Iles Canaries, 374 mineurs retenus dans les centres de détention de mineurs, 88 orphelins de l’émigration clandestine et 210 rapatriés des Iles Canaries.

Ces chiffres ne font nulle part mention des femmes disparues, alors qu’il pourrait en toute vraisemblance exister des cas de femmes ayant pris le risque d’embarquer dans ces pirogues de fortune.
Combien ont péri dans les déserts marocain (sahraoui), algérien ou nigérien ? Certains ont perdu la vie suite à une altercation avec des passeurs ou entre clandestins. Qui pourra dire le nombre exact de ceux qui moururent d’épuisement et que l’on fut obligé de jeter en pleine mer ?

Le phénomène de l’émigration est une hécatombe, qui mérite de la part de l’Etat un tout autre regard. Une enquête minutieuse devrait être menée pour se faire une idée plus ou moins exacte de l’ampleur du drame, ne serait-ce que pour la postérité.

D’autre part, la période à laquelle cette émigration clandestine a débuté, est source de contradiction. Mme Yayi Bayam Diouf affirme que c’est en septembre 2005 qu’une famille de pêcheurs était partie en haute mer pour une durée de 15 jours. Mais on resta sans nouvelle d’eux pendant trois mois. Et c’est au moment où leurs parents les considéraient comme morts, qu’ils réapparurent, expliquant que c’est une forte tempête qui les avait fait dériver jusqu’aux Iles Canaries.

Depuis ce jour, rapporte Mme Diouf, la psychose règne dans le village de Thiaroye, où beaucoup de jeunes pêcheurs ont tenté de suivre les traces de leurs devanciers. Parce qu’ils avaient enfin compris qu’avec une pirogue artisanale, il était bien possible de traverser l’Atlantique. Selon elle, cet engouement est à l’origine, en mai 2006, de la mort de 81 jeunes de Thiaroye, dont la pirogue a chaviré en cours de traversée.

Mamadou Fall dit Seckane, lui, affirme que l’émigration clandestine remonte à 1999-2000, quand il a pris l’avion pour débarquer au Maroc, d’où, avec un zodiac ou même une pirogue, il est possible de rejoindre Ceuta au Nord ou Laayoon au Sud, si ce n’est Mélilia près de Tanger, avant de tenter de rallier l’Espagne.

M. Fall a révélé que c’est en 2001 que la frontière a fini par être bloquée ; mais n’empêche, tous les migrants qui, en 2002, sont entrés en Espagne l’ont fait à partir de Laayoon ou Dahla dans le Sud Marocain au niveau de la frontière avec la Mauritanie.

Courant 2006, sachant que de Nouadhibou en Mauritanie, il est bien possible de débarquer aux Iles Canaries, beaucoup de migrants ont expérimenté ce voyage avec succès. Mais la peur a fini par s’installer depuis l’annonce du chavirement de cette pirogue qui transportait les 81 passagers, contenant en majorité des jeunes de Thiaroye-sur-mer qui ont tous péri.
Cette émigration clandestine constitue également un business très florissant auquel certains marocains s’adonnent allègrement, avec la complicité de négro-africains, en particulier des Sénégalais. L’expérience vécue par M. Mamadou Fall se passe de commentaires. En effet, ayant rallié le Maroc par avion, il ne tarda pas à rejoindre Laayoon en compagnie de plusieurs autres candidats à l’émigration qui ont chacun déboursé la rondelette somme de 1000 euros, soit 659.000 FCFA versés aux passeurs marocains. Le modus operandi consistera, dans un premier temps, à larguer les candidats au voyage clandestin dans le désert, au niveau des montagnes, à « Tranquilo » précisément, le temps de procéder à la fabrication d’une embarcation.

D’après les explications de M. Fall, l’attente dans ce coin peu commode peut durer parfois trois mois à l’insu des forces de sécurité qui utilisent des moyens aériens pour repérer les migrants disséminés entre les chaînes de montagnes du Sahara.

Parfois, les passeurs qui ont empoché les sous tardent à revenir ou, tout simplement, disparaissent ; et les candidats au voyage sont finalement obligés de se signaler eux-mêmes aux forces de sécurité parce que ne pouvant plus supporter la faim. Ils sont alors arrêtés et conduits en prison pour une durée minimale de 30 jours, avant d’être refoulés vers Ouzdah en Algérie, où les militaires leur font faire des corvées dans les plantations parfois pendant plusieurs mois, avant de les relâcher. Ainsi, ceux qui tentent de retourner au pays en marchant entre l’Algérie, le Niger puis le Mali, souffrent énormément et peuvent perdre la vie ou s’égarer définitivement, s’ils ne sont la proie de certains fauves, révèle M. Fall.

Par contre, les plus chanceux seront refoulés vers Dahla, en Mauritanie, avec la possibilité de rentrer au Sénégal beaucoup plus facilement.
Les militaires algériens peuvent également vous aiguillonner pour vous permettre de retourner au Maroc et retrouver « Tranquilo » en attendant sagement l’arrivée des passeurs qui ont empoché l’argent, auquel cas il faut payer 100 euros à un guide pour vous indiquer le chemin.

Au pas de charge

Mais au cas où les passeurs marocains décident de vous convoyer, rapporte M. Fall, c’est une voiture 4X4 tout terrain transportant l’embarcation qui vient prévenir le « contingent ». En général c’est un groupe de 17 personnes qui, à pied et au pas de charge, suit la voiture dès la tombée de la nuit, (20 heures) et jusqu’à minuit, de « Tranquilo » le lieu de refuge jusqu’au rivage.

L’embarquement pour 12 heures d’aventure, démarre ainsi parfois la tentative est couronnée de succès, parfois elle se solde par un échec et dans ce cas les migrants sont largués par les passeurs. Et commence un nouveau calvaire, parce qu’il leur faut se débrouiller pour rejoindre les montagnes du Sahara à leurs risques et périls, en endurant les privations jusqu’au prochain embarquement, dans des conditions climatiques inimaginables.

Dans certains cas les passeurs ne reviennent plus et vous perdez la somme déboursée, parfois les conditions sont favorables et les passeurs sont en mesure de respecter leurs engagements liés à l’embarquement. Ils ravitaillent leurs clients avec quelques baguettes de pain et de l’eau pour les aider à résister.

Dans le pire des cas, la pirogue prend l’eau et, si aucun secours n’intervient, c’est hélas le naufrage. Avec le repêchage de corps inanimés ; et, pour les survivants, la prison, le rapatriement, les corvées dans les champs, la tentative de rentrer au bercail, les disparitions tragiques. Un cycle infernal ininterrompu que réserve l’émigration clandestine à l’humanité entière.

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